Duvalier a volé 120 millions à Haïti, selon un rapport

L'enquête de Christian Latreille

Exclusif - Radio-Canada a retrouvé un document rédigé un an après le départ d'Haïti de l'ex-dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, en février 1986. Un rapport qui circule sur Internet, mais qui n'a jamais été officiellement rendu public.

L'enquête a été signée par l'ex-ministre haïtien de la Justice, François St-Fleur. Il est écrit, à la page 35 du rapport, que l'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier et sa femme Michelle Bennet ont volé au moins 120 millions de dollars à l'État haïtien.

La fraude des Duvalier est décrite dans ses moindres détails. L'ex-ministre St-Fleur écrit :

Notre enquête confirma que, sous le règne dictatorial, les Duvalier traitèrent Haïti comme s'il s'agissait de leur propriété privée. (page 2)

Les Duvalier forçaient les institutions génératrices de revenus à émettre des chèques à leur ordre ou à l'ordre d'entités fictives créées par eux. (page 9)

Ils maintenaient un carnet de chèques en blanc pour des virements de fonds. (pages 2 et 3)

Durant les dernières années de leur dictature, les Duvalier auraient volé plus de 47 millions de dollars à différents ministères et sociétés d'État. (page 18)

Frantz Voltaire, directeur, Centre international de documentation et d'information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne Frantz Voltaire, directeur, Centre international de documentation et d'information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne

Frantz Voltaire, un ex-professeur de l'UQAM, avait déjà lu ce rapport. « On comprend très bien qu'aujourd'hui, on n'ait pas eu à mettre en place un système national de santé, un système national d'éducation puisque les ressources étaient détournées à des fins privés. Quelque part, ce système qui fonctionne à la corruption continue d'opérer. »

Ce système a pu, en partie, être démasqué grâce aux témoignages d'anciens ministres et fonctionnaires (pages 2 et 3 du rapport).

Le document nous apprend que Duvalier, sa femme et leurs complices ont créé des comptes extrabudgétaires ainsi que des oeuvres sociales fictives. (pages 10-11-12-14) Le rapport affirme : « Les fonds destinés à ces oeuvres étaient simplement détournés par les Duvalier ».

Par exemple, des chèques étaient tirés mensuellement à l'ordre de l'Hôpital du Bon Repos, un centre médical pour bébés et femmes enceintes, endossés par Michelle Bennet et déposés dans son compte personnel.

Louise Otis, ex-juge de la Cour d'appel du Québec et consultante pour la réforme de la justice en Haïti en 2004 Louise Otis, ex-juge de la Cour d'appel du Québec et consultante pour la réforme de la justice en Haïti en 2004

Selon Louise Otis, ex-juge à la Cour d'appel du Québec, ces révélations démontrent que les faits reprochés sont « pires que du crime économique ».

« Souvent, on s'arrête à la mention : "Ah! Ce sont des crimes économiques, ce ne sont pas des crimes de sang!" Ce sont des crimes économiques dans un pays où 80 % des gens n'ont pas d'eau potable. Ça veut dire qu'il y a certainement eu indirectement des gens qui sont morts. »

L'enquête nous apprend aussi que les Duvalier ont transféré aux États-Unis, en France et en Suisse, 86 millions de dollars au cours des trois dernières années de leur règne (page 40).

Le dictateur et ses complices se sont également offert des appartements de luxe à New York, Paris, ainsi qu'un yacht valant 3 millions de dollars.

« On a l'impression que la corruption fait partie du mode intrinsèque de fonctionnement de l'État haïtien. Et donc les gens n'avaient pas vraiment intérêt à ouvrir cette boîte puisqu'ils en bénéficiaient. » — Frantz Voltaire
« C'est la cupidité. "Un peu" amène "un peu plus". Ce sont des pays qui n'ont pas de direction. Lorsque vous ne savez pas où vous allez, vous finissez par n'aller nulle part. » — Louise Otis

Duvalier et ses complices trouvent refuge en France

Jean-Claude Duvalier aura pillé son pays jusqu'à la dernière minute. Le rapport mentionne que dans la nuit du 6 février 1986, qui précéda sa fuite, il a émis trois chèques, pour un total de 169 000 $.

L'enquête de l'ex-ministre St-Fleur visait à entamer un procès contre Duvalier et ses complices. Un procès qui n'a jamais eu lieu.

La famille du dictateur trouvera refuge en France, le seul pays à vouloir les accueillir. Ils y resteront impunis. Des photos de l'ex-femme de Jean-Claude Duvalier permettent de constater qu'elle a mené la belle vie en Europe avec ses fils.

On peut même voir sur certaines photos l'ex-président français, Jacques Chirac, sa femme Bernadette et l'ex-ministre des Affaires étrangères de France, Dominique de Villepin, poser avec l'ex-femme du dictateur d'Haïti.

« Comment se fait-il que cet homme, qui a séjourné pendant 25 ans dans le pays de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, n'a jamais même été traduit devant la justice française? », se demande Louise Otis.

La société haïtienne est marquée au fer rouge par les années Duvalier. Le retour du dictateur en Haïti a été, pour plusieurs Haïtiens, un choc.

Selon Frantz Voltaire, « il n'y a pas eu de véritable "déduvaliérisation" de la société. Il y aurait fallu avoir une "déduvaliérisation" de la société pour pouvoir entrer dans un état de droit. »

« Je me souviens, quand on parlait de Duvalier, il y a des gens qui disaient : "par principe et par justice fondamentale, cet homme-là doit être traduit et condamné." Mais est-ce qu'Haïti a les moyens des principes?  » — Louise Otis
Le témoignage du chanteur Joe TrouillotJoseph François André, alias Joe TrouillotJoseph François André, alias Joe Trouillot, est une légende en Haïti. Il a été un chanteur de charme très populaire durant la dictature des Duvalier. Il a dû fuir le pays, au début des années 1960, et laisser ses enfants derrière.

« On m'obligeait à chanter et même composer des morceaux sur le régime des Duvalier. Et j'étais obligé de m'agenouiller pour le faire. »

François Duvalier et son fils Jean-Claude ont effectivement tenu les Haïtiens à genoux de 1957 à 1986. Une dictature brutale qui a fait environ 30 000 morts.

« Un chanteur, je suis sentimentaliste. Je fais mon travail, et on tire au plafond des coups de pistolet.

- On faisait ça pour vous intimider?

- Pas pour m'intimider, pour intimider tout le monde. »

Pour Joe Trouillot, Haïti doit retrouver sa fierté. Jean-Claude Duvalier et ses complices doivent être jugés.

« Ce n'était pas à lui l'argent. C'était l'argent de tous les compatriotes d'Haïti que l'on appelait à l'époque la perle des Antilles. »

« J'en profiterais pour lui dire des choses que je n'aurais pas pu lui dire à l'époque de son régime.

- Qu'est-ce que vous lui diriez?

- Qu'il mérite la prison. »

D'après un reportage de Christian Latreille

Dossiers Jean-Claude Duvalier - 15 janvier 1987

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