La population haïtienne a réagi avec calme aux premières déclarations faites à la presse, vendredi, par l'ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, cinq jours après son retour au pays.
La justice confirme au même moment une enquête sur des crimes contre l'humanité commis sous son règne.
Dans une brève déclaration prononcée d'une voix faible en français et en créole, il a fait part de sa « profonde tristesse pour ceux qui se reconnaissent à juste titre d'avoir été victimes de [son] gouvernement ».
L'ancien dictateur a aussi lancé un appel à une « réconciliation nationale » et a dit espérer un « dénouement rapide de la crise politique », près de deux mois après une élection présidentielle contestée.
« Me voici pour témoigner ma solidarité avec les victimes du séisme en cette période difficile », a-t-il ajouté, un an après le tremblement de terre qui a dévasté le pays.
Avec ses trois avocats, Jean-Claude Duvalier s'est aussi dit prêt à faire face à des « préoccupations » et des « tracasseries », faisant référence aux poursuites judiciaires qui pèsent contre lui.
Les déclarations et les précisions de Michel Martelly
Le chanteur populaire Michel Martelly, arrivé en troisième place de la présidentielle contestée, selon les résultats préliminaires, avait dit « [rêver] de voir tous ces anciens dirigeants réunis en un seul lieu pour une réconciliation nationale ».
Toutefois, dans une entrevue à Radio-Canada, celui qui croit encore qu'il sera présent au second tour des présidentielles a tenu à préciser ses paroles sur le retour au pays d'anciens chefs d'État qui pourraient devenir ses proches conseillers s'il est élu. Ainsi, il s'agissait d'une « figure de style » et il ne voulait pas faire directement référence à l'un des anciens dirigeants, comme Duvalier, Aristide ou l'actuel président René Préval.
Mais la pression internationale se fait plus vive depuis que l'ambassadrice des États-Unis à l'ONU, Susan Rice, a exigé des autorités haïtiennes de mettre en oeuvre les recommandations des experts de l'Organisation des États américains (OEA) qui avaient constaté des fraudes importantes lors du premier tour électoral.
Pour Michel Martelly, ces exigences sont tout à fait naturelles puisque c'est la communauté internationale qui a financé les élections dans son pays.
Selon Alain Le Roy, le chef des forces de maintien de la paix de l'ONU, les résultats définitifs du premier tour seront publiés le 31 janvier prochain pour permettre un second tour à la mi-février.
Duvalier fera l'objet d'une enquête pour crimes contre l'humanité
Le procureur en chef d'Haïti, Harycidas Auguste, a confirmé vendredi la tenue d'une nouvelle enquête concernant les crimes contre l'humanité qui auraient été commis sous le règne de Jean-Claude Duvalier et de sa milice, les tontons macoutes, de 1971 à 1986. Il a précisé que les allégations étaient reliées aux actes présumés suivants : torture, emprisonnements pour des raisons politiques et absence de liberté d'expression.
Cette semaine, quatre personnes, dont Michèle Montas, ancienne porte-parole du secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, ont déposé des plaintes en ce sens. Michèle Montas a été exilée d'Haïti sous le régime de « Bébé Doc », et sa station, Radio Inter Haïti, a été fermée. Les autres plaignants sont Alix Fils-Aimé et Claude Rosiers, deux anciens prisonniers politiques ayant passé dix ans en prison, ainsi que Nicole Magloire, une autre victime du régime Duvalier.
Les organisations internationales de défense des droits de la personne tiennent Jean-Claude Duvalier responsable de la mort de milliers d'opposants.
La tenue de cette enquête avait été annoncée plus tôt par Amnistie internationale. La veille, le spécialiste des questions haïtiennes de l'organisme, Gerardo Ducos, a rencontré le procureur en chef ainsi que le ministre de la Justice, Paul Denis, pour discuter du dossier et leur remettre une centaine de documents.
Ces documents « détaillent des dizaines de cas de détention arbitraire sans jugement, d'usage systématique de la torture, de disparition forcée et d'exécution extrajudiciaire », précise le communiqué du groupe.
L'organisation, qui s'est réjouie de cet « énorme pas en avant », appelle maintenant les autorités haïtiennes à tenir un « procès prompt et impartial ».
Jeudi, l'un des avocats de l'ancien dictateur, Gervais Charles, a affirmé sur les ondes de RDI que les accusations de crimes contre l'humanité déposées contre son client étaient nulles. « C'est un principe qui n'existe pas dans le droit [haïtien] », a-t-il soutenu. L'avocat a en outre souligné que ce genre de crime n'avait jamais fait l'objet de poursuites en Haïti. « C'est un principe de droit international qui est assez vague », a-t-il par ailleurs soutenu.
Amnistie internationale ne voit pas la chose du même oeil. « Actes de torture, disparition forcée et exécution extrajudiciaire sont des crimes aux termes du droit international et ne sont soumis à aucune prescription. La justice doit être rendue si Haïti souhaite aller de l'avant », a-t-elle dit par communiqué.
Mardi, Jean-Claude Duvalier a également été accusé de corruption, de détournement de fonds publics et d'association de malfaiteurs, des crimes qui auraient été commis sous sa présidence. Son dossier est présentement entre les mains des juges, qui doivent déterminer si les preuves sont suffisantes pour mener un procès.
L'appel d'un avocat à la diaspora
De passage à Montréal vendredi, le directeur du Bureau des avocats internationaux en Haïti, Me Mario Joseph, a invité les membres de la diaspora haïtienne qui se disent victimes du régime de Jean-Claude Duvalier à se manifester et à porter plainte pour violation des droits de la personne. Il demande aussi à Ottawa de songer à poursuivre des membres du régime Duvalier qui se sont réfugiés au Canada.
Selon lui, malgré la faiblesse des institutions judiciaires haïtiennes, il est possible de faire procès à l'ancien dictateur. Il était de passage à Montréal pour accumuler des preuves afin d'inculper Jean-Claude Duvalier. Son organisation travaille à étoffer la preuve contre lui.
Avec un reportage de Frédéric Nicoloff