Photo : AFP/Thony Belizaire
Le chanteur populaire Michel Martelly a remporté la présidentielle haïtienne avec 67,57 % des voix au second tour, selon les résultats préliminaires du Conseil électoral provisoire (CEP), annoncés le 4 avril. La rivale de Michel Martelly, l'ancienne première dame Mirlande Manigat, a obtenu 31,74 % des voix, toujours selon le CEP.
Les résultats définitfs devraient être annoncés le 16 avril.
Après un premier tour entaché d'irrégularités, marqué par des scènes de violence et au déroulement contesté, le second tour de la présidentielle haïtienne s'est déroulé dans un calme relatif le 20 mars dernier. Malgré plusieurs accrocs logistiques, les Haïtiens ont voté en masse.
Un deuxième tour entre Manigat et Martelly
Pour la première fois dans l'histoire du pays, les Haïtiens devaient choisir leur président lors d'un deuxième tour. D'abord prévu le 16 janvier, celui-ci a été reporté en raison des délais dans la révision des résultats de la première phase électorale.
Après quelques rebondissements, le candidat du pouvoir Jude Célestin a finalement été écarté du second tour pour laisser la place à Mirlande Manigat et Michel Martelly (arrivé troisième), deux candidats au parcours et à la personnalité aux antipodes.
La première, une grand-mère de 70 ans, est une ancienne sénatrice qui paraît posée et connaît bien ses dossiers. Son impétueux rival est de 20 ans son cadet. Il est sans expérience politique et se présente comme l'homme du changement. Pour Michel Martelly, Mirlande Manigat représente « un système vieux de 30 ans », une classe politique qui n'a pas aidé la population haïtienne.
Mirlande Manigat estime pour sa part que son adversaire « incarne une forme de populisme irresponsable et irréfléchi ».
Un scrutin sous haute surveillance
Le jour du vote, les quelques 11 000 bureaux de scrutin ont été sous la surveillance de 23 000 policiers et de Casques bleus de la MINUSTAH, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti.
Environ 200 observateurs internationaux ont également été postés aux urnes, afin de prévenir des fraudes, qui ont été massives lors du premier tour en novembre dernier.
Selon le Conseil électoral provisoire haïtien, au moins deux personnes seraient mortes dans des violences, à Marchand-Dessalines, dans le nord du pays, et à Mare rouge, dans le nord-ouest. La police nationale haïtienne aurait également procédé à une vingtaine d'arrestations liées à des fraudes. De plus, le chanteur Wyclef Jean, qui soutient le candidat Michel Marcelly, aurait été blessé par balle à la main dans la nuit de samedi à dimanche. Mais les circonstances exactes de l'incident restent floues.
Globalement, le Conseil électoral souligne le calme qui a régné durant la journée et qui contraste avec les violences survenues après le premier tour de la présidentielle, en novembre dernier. Trois jeunes hommes qui collaient des affiches électorales de Mirlande Manigat ont notamment été tués.
Les deux candidats
Âgée de 70 ans, Mirlande Manigat, candidate du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), est une ancienne sénatrice et une ancienne première dame. Son mari, l'ancien président Leslie Manigat, a été renversé par un coup d'État quatre mois après le début de son mandat, en 1988.
Vice-rectrice de l'Université Quisqueya et professeure de droit constitutionnel, elle fait de l'éducation une priorité. Admettant qu'elle fait partie des privilégiés, elle veut combattre les injustices sociales. Elle prône des changements constitutionnels, dont le retrait de l'interdiction de la double nationalité, et préconise la participation de la diaspora dans le développement et la vie politique du pays.
Celle qui dit que le « malade Haïti » a besoin de « soins intensifs » dénonce la corruption et propose une assistance internationale qui serait basée sur la transmission de savoirs et non sur l'aide humanitaire. Si elle axe sa campagne autour du changement, Mirlande Hyppolite Manigat reconnaît que son pays ne peut pas être transformé en profondeur en un seul mandat. Elle est en faveur du départ éventuel de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).
« La candidate Manigat a souligné que si elle était élue, elle s'occuperait prioritairement, dans les 100 premiers jours au pouvoir, de freiner l'épidémie de choléra, d'anticiper les situations d'urgence avec l'approche de la saison des ouragans et de parvenir à la stabilité des prix », rapporte le site d'information Haïti libre.
La candidate se targue par ailleurs d'être entourée d'une équipe compétente et honnête.
Dès le premier tour, le Collectif pour le renouveau haïtien, qui regroupe une centaine de parlementaires actifs ou ayant déjà siégé, lui a accordé son soutien. Le très populaire groupe Barikad Crew et d'anciens footballeurs de l'équipe nationale, dont Ti Gana, ont eux aussi pris position pour la candidate, tout comme certaines associations d'étudiants.
Comme le prédisaient les sondages, elle est sortie vainqueur du premier tour.
Figure de proue du kompa, Michel Martelly, connu sous le surnom de « Sweet Micky », fait partie de la nouvelle vague de la musique haïtienne. Particulièrement populaire auprès des jeunes, l'artiste de 50 ans défend les couleurs de Repons peyizan (Réponse des paysans). Très présent sur les réseaux sociaux, il se présente comme « quelqu'un en dehors du système ».
Il est le président fondateur de la Fondation Rose et Blanc, qui vise à améliorer les conditions sociales, sanitaires et économiques de la population haïtienne.
Son programme électoral met notamment l'accent sur la sécurité de la population et sur le développement économique et la création d'emplois, fondés, entre autres, sur les investissements étrangers et le tourisme. Il préconise également la création d'un « module de sortie de crise postséisme » et une décentralisation des pouvoirs tout comme l'éducation gratuite pour les enfants de 6 à 12 ans et des soins de santé universels de base.
Il prône lui aussi la double nationalité et veut remplacer la MINUSTAH par une force de sécurité haïtienne (l'armée haïtienne a été démantelée après le retour au pouvoir de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide).
Michel Martelly a dit que s'il était élu, il allait chercher conseil auprès d'experts internationaux pour relever les défis auxquels est confronté Haïti.« Ce ne sera pas facile, mais avoir un leader qui est aimé, adulé, en qui le peuple a confiance, ça aidera déjà beaucoup », peut-on lire sur son site.
Selon Haïti libre, ses priorités immédiates, une fois au pouvoir, seraient « la restauration de l'autorité de l'État, la création de la confiance et l'élaboration d'un plan pour reloger les centaines de milliers de personnes déplacées qui vivent sous les tentes depuis le séisme de janvier 2010 ».
Il a de son côté reçu le soutien de la vedette internationale Wyclef Jean, dont la candidature à la présidentielle haïtienne avait été rejetée l'été dernier, du maire de Jacmel Edo Zenny et de l'ancien ambassadeur haïtien aux États-Unis Jean Raymond Joseph. Vantant son « esprit d'ouverture [...] et son programme », cinq autres candidats au premier tour lui ont également accordé leur appui.
Dans la foulée de la crise immobilière, les banques américaines ont saisi trois des résidences de sa famille aux États-Unis, dont l'une d'une valeur de près d'un million de dollars, a rapporté le Miami Herald. Interrogé sur le sujet par un journaliste haïtien, Michel Martelly a notamment répondu: « Le peuple est là, il nous regarde. Il est dans la rue ». Certaines associations de journalistes ont interprété ses propos comme des menaces de représailles.
Alors qu'Haïti nageait en pleine crise électorale, attendant de savoir quels candidats finiraient par s'affronter au deuxième tour de l'élection présidentielle, deux de ses anciens dirigeants se sont manifestés, soulevant ainsi des questions sur le moment choisi pour leur retour et sur l'impact que cela pourrait avoir.
Parallèlement, dans les jours qui ont suivi le retour de Duvalier, l'ancien président haïtien Jean-Bertrand Aristide, en exil en Afrique du Sud, s'est dit prêt à revenir dans son pays d'origine « aujourd'hui, demain, n'importe quand ». Après des rumeurs ayant couru pendant plusieurs semaines, l'ex-dirigeant est finalement rentré au pays le 18 mars, deux jours avant la tenue du deuxième tour, plus d'un mois après que le gouvernement Haïti lui eut fourni un passeport diplomatique. Dans un communiqué émis à la mi-janvier, l'ancien prêtre des bidonvilles a soutenu qu'il comptait aider ses concitoyens en se consacrant à l'éducation.Un pays à reconstruire et même à construire
Photo : AFP/Hector Retamal
Le vainqueur aura la lourde responsabilité de reconstruire le pays, le plus pauvre des Amériques, après le séisme qui a tué plus de 250 000 personnes et occasionné des dommages et des pertes avoisinant les 8 milliards de dollars.
Les défis qui attendent les élus de l'État le plus pauvre des Amériques sont par conséquent titanesques. C'est ce qui fait dire à l'International Crisis Group, une organisation qui travaille à prévenir et à résoudre les conflits, que cette élection est peut-être pour Haïti « la plus importance de son histoire ».
Mais avant même que ne se produise le tremblement de terre, les problèmes liés à la gouvernance et aux conditions de vie étaient nombreux : pauvreté extrême, systèmes de santé et d'éducation déficients, conditions sanitaires précaires, corruption endémique, conditions de vie particulièrement difficiles des femmes, violence, déforestation...
Certains observateurs n'hésitent donc pas à dire que le pays est en fait à construire, et le prochain président haïtien n'aura pas assez d'un mandat pour donner à Haïti un avenir meilleur.
Le prochain chef d'État risque en outre d'être confronté à un obstacle supplémentaire: les sondeurs estiment que le gagnant ne pourra pas s'appuyer sur une majorité au Parlement. C'est plutôt à Inité, le parti du pouvoir, qu'ils prédisent une majorité de sièges, autant au Sénat qu'à la Chambre des députés.