Les dizaines de sites Internet et de pages Facebook tunisiens qui sont censurés sont consacrés essentiellement à la question des violations des droits de l'homme et des libertés en Tunisie. On peut y lire une multitude d'informations sur des grèves, sur la répression policière, sur la torture, ainsi que sur les arrestations de journalistes, de défenseurs des droits de l'homme ou de syndicalistes. Des informations qu'on ne retrouve pas dans les médias nationaux.
Cette large censure ne décourage pas pour autant les internautes et blogueurs tunisiens.
Un pionnier
Zouhair Yahyaoui a été parmi les premiers à utiliser Internet pour dénoncer les violations des droits de l'homme dans son pays.
Sous le pseudonyme Etounsi (le Tunisien), il crée le site d'informations TUNeZINE en juillet 2001. Rapidement le site conquiert les internautes aussi bien en Tunisie qu'à l'étranger.
Traqué par la police, Zouhair Yahyaoui est finalement arrêté le 4 juin 2002 à la sortie d'un café Internet dans la banlieue de la capitale. Maltraité et torturé durant son interrogatoire, il sera finalement condamné à deux ans de prison pour « propagation de fausses nouvelles ».
Il mènera plusieurs grèves de la faim durant sa détention, jusqu'à sa libération conditionnelle en novembre 2003.
Le 13 mars 2005, le cyberdissident meurt d'une crise cardiaque à Tunis à l'âge de 36 ans.
Aller jusqu'au bout
Extrait du blogue Journaliste tunisien 9
Zied El-Heni, 46 ans, est journaliste au quotidien gouvernemental Essahafa. Il est aussi blogueur.
En avril 2010, avec un autre cyberjournaliste, il avait transmis une lettre au ministère de l'Intérieur dans laquelle il demandait l'autorisation de manifester le 3 mai « en faveur de la liberté de la presse et pour l'égalité devant la loi » en Tunisie.
Depuis ce jour, les policiers ne l'ont pas « lâché », selon lui. Il a été victime d'insultes et de menaces anonymes par téléphone.
Excédé par cette situation, le 3 mai, Zied El-Heni, au volant de sa voiture, force la grille du palais présidentiel, où il a été reçu.
« J'ai consigné par écrit tout ce que j'ai enduré depuis le jour où j'ai demandé à manifester en cette journée mondiale de la liberté de la presse [3 mai]. », a raconté le journaliste à l'AFP.
Par ailleurs, il a intenté une action en justice contre l'Agence tunisienne d'Internet (un organisme public), une première depuis la création de l'agence en 1996.
Le blogueur veut obtenir réparation pour le préjudice subi à cause de la censure.
« Pour le gouvernement, la fermeture ou le blocage d'un site web peut être une simple opération technique fondée sur son autorité légitime... mais dans ce cas, c'est un délit », a-t-il expliqué.
Un ex-magistrat blogueur
Mokhtar Yahyaoui
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AFP/Fethi Belaid
Radié en 2001 du corps de la magistrature en raison de son militantisme pour l'indépendance de la justice, le magistrat Mokhtar Yahyaoui écrit quotidiennement sur son blogue, hébergé par Reporters sans frontières.
Selon RSF, le site de Mokhtar Yahyaoui a été piraté à deux reprises et les données en ont été complètement effacées.
L'ex-magistrat affirme que son blogue reçoit pas moins de 2000 visites par jour.
Une bouteille à la mer
En 2008, une lettre anonyme, visiblement rédigée par un cadre de l'entreprise, a dénoncé l'utilisation illégale des moyens matériels de la compagnie nationale Tunisair par la compagnie privée Karthago qui appartient à Belhassen Trabelsi, le frère de l'épouse du président Zine el-Abidine Ben Ali.
La très large diffusion de cette missive sur Internet a permis aux syndicalistes de demander des comptes au PDG de la compagnie. (1)
L'exception américaine
Seul le site de l'ambassade américaine à Tunis est épargné par l'arme de la censure. Pourtant, ce site divulgue régulièrement des informations sur les violations des droits de l'homme.
Les auteurs du livre La régente de Carthage donnent un exemple édifiant, extrait d'un rapport du département d'État des États-Unis publié par le site de l'ambassade :
« En mars 2006, selon l'organisation mondiale contre la torture (OMCT), Bechir Rahali, le chef du commissariat de la Cité Ennour à El Ouardia IV, Tunis, aurait causé la mort de Tarek Ayari en lui assenant un coup sur la tête avec le manche d'une pioche alors qu'il tentait d'échapper à une descente de police. Abandonné sur les lieux sans qu'aucun secours ne lui soit porté, il est ultérieurement décédé des suites de ses blessures. Aucune enquête n'a été ouverte et officiellement aucune plainte n'a été déposée. » (1)
(1) La régente de Carthage, Nicolas Beau et Catherine Graciet, Éditions La Découverte 2009