Un autre diplomate inquiet de la torture

  |  Radio-Canada avec La Presse Canadienne et Globe and mail
Une dizaine de prisonniers afghans sont escortés par des soldats canadiens le 8 mai 2006. Une dizaine de prisonniers afghans sont escortés par des soldats canadiens le 8 mai 2006.   © AFP/John D. McHugh

Un diplomate canadien a indiqué au comité parlementaire spécial sur la mission canadienne en Afghanistan, mercredi, qu'il avait exprimé des préoccupations sur la sécurité des détenus transférés aux autorités afghanes lorsqu'il était en poste.

Témoignant devant un comité parlementaire, le diplomate canadien Cory Anderson indique qu'il avait lui aussi exprimé des préoccupations sur la sécurité des détenus transférés aux autorités afghanes.

Arrivé à Kandahar à la fin 2006, Cory Anderson y a passé trois ans en tant que conseiller politique de la mission canadienne. S'il a dit ne pas avoir de cas spécifiques d'abus à citer en exemple, il a assuré que les haut-fonctionnaires et les haut-gradés de l'armée à Ottawa avaient « pleinement conscience du risque probable de torture » des prisonniers remis à la Direction nationale de la sécurité (DNS), le service de renseignement afghan.

Entre 2007 et l'an dernier, M. Anderson assure en avoir lui-même fait part à plusieurs reprises aux autorités canadiennes, dont le ministre Peter MacKay.

« Nous avons parlé d'enjeux qui nous préoccupaient, dans le sens où ils étaient susceptibles de "tuer" la mission canadienne. Et [la sécurité des détenus] en faisait partie. » — Cory Anderson
Cory Anderson alors qu'il dirigeait l'équipe provinciale de reconstruction de Kandahar. Cory Anderson alors qu'il dirigeait l'équipe provinciale de reconstruction de Kandahar.   © PC/Colin Perkel

Avec le recul, a-t-il dit, transférer les détenus au DNS était une mauvaise idée. Selon lui, le DNS est sujet aux manipulations de ceux qui détiennent le pouvoir et le Canada aurait dû transiger avec une autre organisation.

Même si la révision du protocole de transfert, en 2007, a permis d'assurer un meilleur suivi des détenus, le DNS n'en en est pas plus une institution qu inspire confiance, a-t-il déploré. « Selon moi, la possibilité de réformer le DNS de façon importante est très mince », a-t-il ajouté.

Le DNS, croit-il, est une organisation fermée et impossible à percer, avec laquelle les diplomates canadiens étaient incapables d'établir de bonnes relations.

Le diplomate a d'ailleurs égratigné les Forces canadiennes au passage, déplorant leur manque de collaboration. Il a critiqué que l'armée ait refusé d'utiliser ses liens privilégiés avec le service de renseignement afghan pour aider les diplomates à mener les enquêtes visant à s'assurer que les détenus transférés n'étaient pas torturés.

« L'unique responsabilité de l'armée à cet égard se résume au transport des prisonniers à leur lieu de détention et à la sécurité qui en découle », a-t-il déploré.

Un autre témoin entendu par le comité n'est pas de cet avis. Dennis Thompson, qui était aux commandes de l'opération militaire de mai 2008 à février 2009, estime que les services secrets afghans sont d'importants partenaires sur le terrain. Il se dit tellement convaincu que le Canada a agi dans les règles qu'il affirme catégoriquement: « S'il y a eu crime de guerre dans ce dossier, dit-il, j'en accepte toute la responsabilité. »

La question des détenus afghans transférés par le Canada a pris de l'importance dans la foulée de la comparution d'un autre diplomate, Richard Colvin, devant le même comité, à l'automne dernier. Celui-ci avait déclaré que les prisonniers remis par les Canadiens aux autorités afghanes entre 2006 et 2007 avaient probablement tous été torturés, et qu'Ottawa n'avait jamais tenu compte de ses multiples avertissements.

Le gouvernement demeure inflexible

Rob Nicholson Le ministre Rob Nicholson (archives)   © PC/Sean Kilpatrick

Depuis, l'opposition réclame plusieurs documents non censurés reliés à la présumée torture de détenus afghans, dont ceux mentionnés lors du témoignage de M. Colvin.

Dans le dernier développement de cette bataille, le ministre de la Justice, Rob Nicholson, a d'ailleurs estimé, mercredi, que les députés des Communes n'avaient pas l'autorité requise pour exiger un accès complet à des versions non censurées.

La semaine dernière, l'opposition a accusé son gouvernement d'avoir porté atteinte aux privilèges parlementaires en refusant de remettre ces documents. Les trois partis de l'opposition ont demandé au président de la Chambre, Peter Milliken, de trancher le différend.

Le ministre Nicholson a soutenu que le gouvernement avait l'obligation de garder secrètes des informations qui pourraient menacer la sécurité nationale, voire, selon lui, la vie de soldats canadiens en Afghanistan.

Si M. Milliken donne raison à l'opposition, celle-ci a l'intention de présenter une motion demandant la comparution de trois ministres pour outrage au Parlement : Rob Nicholson et ses collègues à la Défense nationale et aux Affaires étrangères, Peter MacKay et Lawrence Cannon.

Rappelons que l'opposition avait déposé une motion réclamant l'accès aux documents sur les transferts de détenus, qu'a ignorée le gouvernement Harper, peu avant la prorogation des travaux parlementaires, en décembre dernier.

Au début du mois, le gouvernement Harper a confié à l'ancien juge Frank Iacobucci la tâche de déterminer s'il convient ou non de remettre aux parlementaires une version non censurée des documents qu'ils réclament.

Libéraux, néo-démocrates et bloquistes ont jugé que son mandat était trop restreint.

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