![]() Mise à jour le mercredi 21 avril 2010 à 11 h 35 Runet, information et politique
Le passé soviétique de la Fédération de Russie influence souvent les représentations qu'on se fabrique de ce pays. Pourtant, on est loin, en 2010, de la folie répressive et policière des années communistes. Le pays vit actuellement une phase de libéralisation dont Runet, la portion russe du web, est l'un des bénéficiaires. Beaucoup affirment même que Runet est devenu « le » refuge de la liberté d'expression. La politique d'ouverture du président Dimitri Medvedev, élu en 2008, l'explique, mais en partie seulement. Si le web russe se développe avec tant de vivacité, c'est aussi parce que c'est là qu'on trouve les informations indépendantes qui font souvent défaut aux médias traditionnels. La télévision, notamment, est régulièrement montrée du doigt pour sa soumission au pouvoir. Un média ouvert Contrairement aux médias traditionnels, Runet permet à tous les citoyens qui le veulent de participer et de s'exprimer, grâce aux applications du web 2.0. qui sont toutes opérationnelles en Russie. Blogues, Twitter, Vkontakt (le Facebook russe), tout y est. La possibilité de déposer des noms de domaines en cyrillique promet de répandre l'usage d'Internet encore plus largement sur le territoire de la Fédération, où tout le monde ne maîtrise pas forcément l'alphabet latin. Le processus a été ouvert par l'ICANN, l'organisme qui gère les noms de domaine au niveau international, en octobre 2009. La première demande russe a été déposée le 21 janvier 2010. Cette nouveauté a suscité de vifs débats en Russie. Certains soupçonnent même que l'emploi du cyrillique ne vise qu'à brider la liberté d'expression sur Runet. Une théorie à laquelle le journaliste russe Kirill Karpov n'adhère pas. Tout dire, ou presque Un petit tour sur la blogosphère montre par ailleurs qu'en Russie, sur le réseau, on peut tout dire, sans risque... ou plutôt, on peut presque tout dire, presque sans risque. Évidemment, le presque fait toute la différence, surtout lorsque derrière ce presque, on découvre harcèlement, intimidation, piratage, poursuites judiciaires, emprisonnement et, parfois, homicide. En fait, tant qu'on ne s'oppose pas au pouvoir sur les sujets sensibles, on peut dire ce que l'on veut. Dans le cas contraire, les ennuis peuvent commencer. Le risque semble d'autant plus grand que l'internaute s'attaque au pouvoir local, un peu comme si la vague de libéralisation engagée à Moscou par le Kremlin n'avait pas encore atteint le coeur de toutes les républiques, provinces et districts de la fédération. Alors, si la liberté d'expression sur le réseau est une liberté partielle, l'image d'un Runet qui serait le terreau du contre-pouvoir politique serait-elle trompeuse? La réalité n'est pas si tranchée et il faut distinguer le qualitatif du quantitatif. Runet en pleine croissance Sur le plan qualitatif, il existe sur Runet des initiatives citoyennes qui prouvent que les Russes savent utiliser Internet pour mobiliser, rassembler et organiser des mouvements de protestation. Le simple fait que certains journalistes ou blogueurs en ligne fassent l'objet de pressions prouve que ces derniers sont capables d'exploiter le réseau pour diffuser de l'information gênante pour le pouvoir, et donc, pour contester. Sur le plan quantitatif, les chiffres montrent un développement fulgurant de la présence sur Internet et du nombre des blogues : Runet affiche un des taux de croissance les plus dynamiques du monde.
En 2000, selon l'Union internationale des télécommunications (UIT), on comptait à peine 3 millions d'internautes russes. En 2008, ce nombre dépassait 45 millions, dont 7,4 millions de blogueurs. Toujours selon l'UIT la proportion des Russes qui utilisent Internet est passée de 2 % en 2000 à 32 % en 2008. La vitalité de Runet s'inscrit donc bien dans la durée. Mais les chiffres montrent aussi que la politique n'est pas ce dont on parle le plus dans la blogosphère russe. Qui plus est, la politique serait un sujet de moins en moins traité par les blogueurs. Le développement du web citoyen serait donc inversement proportionnel à celui du web en tant qu'infrastructure. Comment expliquer ce paradoxe?
La société civile, un concept embryonnaire Il est difficile de tirer un trait sur 75 ans de communisme et de collectivisme. La société russe n'a pas pu, du jour au lendemain, faire abstraction de l'histoire dont elle a émergé. Elle s'est en partie structurée autour de cet héritage. Le concept de société civile, si cher aux démocraties occidentales modernes, n'existait pas dans le système soviétique. Ce système a produit les élites russes contemporaines, éduqué la quasi-totalité de la population et façonné la vision que les uns et les autres ont aujourd'hui de la société et des rapports avec le pouvoir. Or, le concept de société civile fonde en grande partie celui d'un usage « citoyen » d'Internet en tant qu'outil d'indépendance, de revendication et d'organisation politique. Là où ce concept n'existe pas, ce type d'usage ne se développe pas. C'est cela qui expliquerait, estiment certains chercheurs et observateurs de la société russe, pourquoi un « Internet citoyen » aurait du mal à émerger aujourd'hui en Russie. Tout dépendra de la politique Mais la roue tourne, l'histoire avance, les structures sociales évoluent et les idées voyagent. Avec le temps, l'héritage soviétique s'amenuisera et laissera probablement plus d'espace à d'autres concepts, comme celui de la société civile.
C'est déjà ce que l'on observe auprès de la génération née ou élevée après l'effondrement de l'URSS. La tendance se confirmera probablement avec les générations suivantes... pourvu que le pouvoir ne décide pas de faire machine arrière. Si Internet est actuellement un refuge pour la liberté d'expression des journalistes, des blogueurs et des internautes russes, c'est en grande partie grâce à la politique d'ouverture et de libéralisation de la société menée par le président Medvedev. Mais sera-t-il en mesure de poursuivre cette politique? Et si le premier ministre Poutine s'y oppose, le président aura-t-il les moyens de résister? L'avenir de la liberté d'expression en Russie, sur Internet comme ailleurs, dépendra de la façon dont ce rapport de force politique évoluera. Cela, personne n'est en mesure de le prédire même si certains, comme Reporter sans frontières (RSF), se montrent plutôt pessimistes. En mars 2010, RSF a en effet inscrit la Russie sur la liste des Pays sous surveillance, antichambre d'une autre liste, celle des Ennemis d'Internet. Explication, ou avertissement, de RSF : « Il existe un vrai risque qu'Internet [en Russie] se transforme en outil de contrôle politique ».
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