![]() Journal de bord Chronique de Jean-François Bélanger
Depuis une quinzaine d’années, Jean-François Bélanger parcourt la planète pour Radio-Canada. Affecté sur les points les plus chauds du globe, il a couvert la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, l’Irlande du nord, Haïti, Israël et les territoires occupés, le Liban, la Syrie, le Yémen, l’Arabie Saoudite ainsi que plus d’une vingtaine de pays africains. Envoyé spécial de Radio-Canada en Afghanistan en 2007 et en 2009, il a couvert la mission militaire canadienne à Kandahar, les efforts de reconstruction du pays ainsi que sa difficile marche vers la démocratie.
Les risques du métierCe devait être un convoi de routine, sans risque particulier. Deux soldats sont morts dans l'explosion. Cette journée-là, mon collègue Sylvain Castonguay a fait doublement son devoir: son devoir d'homme et son devoir de cameraman.
Il est 8 h en ce dimanche matin, 6 septembre. Le cameraman Sylvain Castonguay, le réalisateur Bruno Bonamigo et moi avons rendez-vous au groupement tactique pour un briefing avant de prendre la route en convoi. Le départ n'est prévu qu'à 10 h, mais c'est toujours ainsi dans l'armée. Il y a d'ailleurs une expression consacrée pour cela: « Hurry up and wait » (« Dépêche-toi et attends »). Ce matin-là, nous devons accompagner le lieutenant-colonel Jocelyn Paul, commandant du groupement tactique du Royal 22e Régiment (le millier de soldats qui mène des actions de combat en Afghanistan) dans une tournée des bases opérationnelles avancées. Le lieutenant-colonel Paul est particulièrement fier de ses nouvelles « maisons de peloton », des villas fortifiées qui accueillent des soldats canadiens à proximité ou en plein milieu de villages. Le but déclaré est de se rapprocher des populations pour mieux les protéger, comprendre leurs besoins et gagner leur confiance. Un convoi de routine Au moment du briefing, qui se déroule sous une grande tente en forme de dôme, on nous fait nous asseoir en avant. Et nous sommes l'objet de quelques plaisanteries. Mais nous sentons bien que les soldats sont contents de nous avoir parmi eux. Leur rotation, la septième, n'a reçu que très peu de couverture médiatique, en comparaison avec la « roto 4 », la précédente rotation en provenance de Valcartier. Et les seuls journalistes présents à Kandahar à part nous sont tous anglophones. Le briefing est bref. L'itinéraire précis et l'ordre de marche des véhicules sont indiqués. Les codes d'identification radio sont attribués. Un officier des renseignements présente l'état de « la menace »: risque d'attaque-suicide dans la ville de Kandahar, engins explosifs improvisés sur les routes vers les bases avancées. Certains endroits précis sont identifiés comme étant à risque d'embuscade. Puis l'adjudant-chef Moreau prend la parole. Un « pep-talk » à l'endroit de ses hommes (aucune femme ne prend part au convoi); un rappel à l'ordre aussi. Les gars, il nous reste un mois et demi à faire ici, ce n'est pas le moment de baisser la garde. On reste professionnels jusqu'au bout. Je veux tous vous ramener à Valcartier avec moi. — l'adjudant-chef Moreau Le briefing est terminé. Nous nous levons pour prendre un café, pour discuter, en attendant l'arrivée du lieutenant-colonel et l'heure du départ. L'adjudant-chef Moreau et moi discutons de la Bosnie, où nous sommes tous deux allés. Il me parle aussi de son expérience en Afghanistan jusqu'à maintenant. Il me raconte cette fois, au mois de juin, où son convoi a été frappé par un « IED », un engin explosif improvisé, heureusement sans faire de victime. Il me parle aussi de ses hommes, envers lesquels il ne tarit pas d'éloges. On m'annonce qu'on m'a changé de véhicule. Je devais être dans le premier blindé dans l'ordre de marche. Je serai maintenant dans le troisième aux côtés du lieutenant-colonel Paul. La nouvelle me rassure un peu. Même si le convoi en est un de routine qui ne présente pas de risque particulier, je me sens toujours un peu plus nerveux lorsque je roule dans le véhicule de tête. Je déplace donc mes effets personnels. En entrant dans le VBL3 qui m'est assigné, je remarque une plaque de bois au dessus de la porte avec quelques mots inscrits en anglais « Knock on wood » ou « Touchez du bois », pour la chance... Je m'exécute comme j'entre dans le véhicule. Puis, nous prenons la route. Un voyage sans histoire. Les militaires sont tous un peu tendus au moment de traverser la ville de Kandahar, site de tant d'attentats-suicides, dont le dernier a fait plus de 40 morts le 25 août. Une fois la ville passée, le convoi repart à belle allure en direction du district de Dand. Deux camions s'y arrêtent pour laisser des vivres dans une des bases avancées, puis nous repartons sur une route de terre en direction du sud-ouest. Nous roulons environ une dizaine de kilomètres. Puis le convoi s'arrête à un endroit où une possible menace avait été identifiée. Les ingénieurs qui nous accompagnent sortent de leur véhicule et vont inspecter la route avec des instruments de détection. « Engin explosif improvisé » Une dizaine de minutes s'écoulent, puis le convoi s'ébranle à nouveau. Il est midi. Nous sommes repartis depuis quelques minutes à peine, lorsque j'entends une forte détonation. Un son sourd, étouffé à nul autre pareil. À peu de choses près le son que j'ai entendu à Kaboul le 15 août, lors de l'attaque-suicide contre le QG de l'OTAN. Notre blindé s'arrête. Un silence suit. Il me paraît durer une éternité. Puis j'entends la radio de bord: « Contact IED ». L'écran vidéo devant moi retransmet l'image de la tourelle qui tourne sans arrêt, à la recherche « d'éléments hostiles ». La porte du blindé reste fermée. Impossible de voir ce qui se passe. La conversation se poursuit à la radio. Très technique. L'opérateur indique notre position. Demande du renfort. Indique qu'il y a sans doute des blessés. Le tout se déroule dans un calme quasi irréel. Tellement calme que cela ressemble à une simulation. Quel drôle d'endroit pour faire une simulation... Mon cerveau n'enregistre pas. Ce n'est pas logique. Cela ne peut pas être ce que je pense. Tout est trop calme. Cela devrait être la cohue, le chaos. Puis, la tourelle pointe vers l'avant. Et ce que je vois alors sur l'écran est sans équivoque: le blindé qui se trouvait devant nous repose maintenant la tête en bas et son devant pointe vers nous. Il a été projeté en l'air sous le choc et est retombé face à nous. Je comprends alors d'un seul coup tout le drame qui se déroule devant mes yeux. Les idées se mettent à tourner à 200 à l'heure dans ma tête: où sont Bruno et Sylvain? Si ma mémoire est bonne, ils sont dans les véhicules derrière moi, mais ont-ils été changés à la dernière minute eux aussi? Une feuille sur un presse-papier attire mon attention: c'est la liste des passagers. Bruno et Sylvain sont effectivement censés être dans les deux blindés qui ferment la marche. Je suis à demi soulagé. Mais je m'inquiète pour les soldats devant nous. Au même moment, Sylvain Castonguay, le cameraman, se trouve dans le dernier blindé en compagnie de l'adjudant-chef Moreau et du paramédical Jean-François Gauvin. Il est urgent que le technicien médical se rende à l'avant pour offrir les premiers secours. Après les vérifications de sécurité d'usage, la porte arrière du dernier blindé s'ouvre donc, et Moreau et Gauvin en sortent. Sylvain regarde l'adjudant-chef avec insistance pour signifier son désir de les accompagner. Le sous-officier a un instant d'hésitation, puis acquiesce du regard avant de tourner les talons vers l'avant du convoi quelque 200 mètres plus loin. À ce moment, Sylvain craint que moi ou Bruno nous trouvions dans le véhicule de tête. Arrivé à la hauteur du blindé retourné, il constate avec le paramédical Gauvin l'ampleur du drame. Le conducteur, le caporal Jean-François Drouin, et le commandant du char, le major Yannick Pépin, sont morts sur le coup. Mais des voix s'élèvent de l'intérieur. Bonne nouvelle: il y a des survivants. Il s'agit de les extraire de la carcasse du véhicule et de leur offrir les premiers soins.
Ils ouvrent la porte arrière. Deux soldats en sortent par eux-mêmes. Deux autres sont coincés. Sylvain entreprend d'aider les autres soldats à extirper les membres de l'équipage, creusant sous le véhicule pour tenter de les dégager. Une quinzaine de minutes plus tard, des renforts arrivent d'une base avancée voisine. Ils aident à établir un cordon de sécurité. Des techniciens médicaux sont aussi du groupe et viennent porter main forte au soldat Gauvin, débordé. Voyant que les militaires maîtrisent maintenant la situation, Sylvain Castonguay prend sa caméra et demande l'autorisation de filmer, ce qui est accordé. Entre horreur et soulagement Entre-temps, je suis sorti du blindé. Je demande à aller vers l'avant moi aussi. Permission qui m'est refusée. Le lieutenant-colonel m'explique qu'il y a risque d'une deuxième explosion et qu'il ne veut prendre aucun autre risque. Je jette un coup d'oeil vers l'arrière et je vois Bruno qui me fait signe: lui aussi a interdiction de s'éloigner. Je fais contre mauvaise fortune bon coeur et offre des lingettes antiseptiques au blessé qui revient vers notre véhicule en boitant. C'est un adjudant. Il a le visage maculé de sang. Des coupures superficielles heureusement. Il éclate en sanglots. Il a survécu contrairement à deux de ses camarades. Il est écartelé entre le soulagement, l'horreur, la rage, la tristesse, la culpabilité... Je retourne devant le blindé, observe la scène qui se déroule devant moi, m'inquiétant toujours pour Sylvain. Puis je l'aperçois, caméra sur l'épaule, suivant une civière. Je suis soulagé et admiratif. Cette journée-là, il a fait doublement son devoir: son devoir d'homme et son devoir de cameraman. Les soldats sont très nerveux, sous le choc. L'un d'eux m'engueule lorsque je sors ma caméra, m'ordonnant d'arrêter de filmer. J'obtempère, me sentant un peu honteux, indécent. Mais en même temps, je me dis qu'il faut absolument trouver le moyen de raconter en images ce qui se passe sous mes yeux, de documenter cet événement. Heureusement, Sylvain continue à filmer sans être inquiété. L'adjudant Moreau l'a pris sous son aile. Il peut continuer. C'est ce qui compte. Il le fera avec grâce et avec retenue. Montrant les efforts héroïques des soldats pour venir en aide à leurs frères d'armes blessés. Il réussit même à obtenir de monter dans l'hélicoptère qui les évacue vers l'hôpital du Rôle 3 à Kandahar. Un hôpital militaire canadien où nous étions encore la veille, y ayant passé trois jours pour tourner un documentaire sur le personnel médical militaire canadien. Demi-tour vers la base
Bruno Bonamigo et moi restons derrière. Le lieutenant-colonel Paul vient me voir, s'excuse du contretemps, m'explique que l'on ne pourra peut-être pas continuer notre route et que nous devrons peut-être faire demi-tour. Je suis désarçonné par tant d'égards, de politesse, d'humilité. Je réponds que nous comprenons très bien la situation et que nous nous adapterons, précisant que, de toute façon, sans cameraman, il nous serait impossible de terminer le reportage que nous devions aller tourner. Je réalise aussi qu'il nous faut revenir au plus vite à la base militaire de Kandahar pour avertir la direction de Radio-Canada de ce qui vient de se passer et pour nous préparer à annoncer la nouvelle à l'antenne, bref pour faire notre travail de journalistes. Si nous venons de vivre un drame, nous n'en sommes tout de même que les témoins. Des témoins avec une responsabilité: raconter ce qui vient de se passer, le plus honnêtement possible, avec rigueur, avec respect aussi pour les familles éplorées. Mais avant cela, nous devons reprendre la route. Les blindés font demi-tour. Et nous repartons. Nous devons rouler sur la même route que celle que nous venons d'emprunter. Une route de terre. Nous avons été immobilisés pendant plus de quatre heures. Les insurgés savent que nous y étions. Six hélicoptères y ont atterri au total. Ils ont eu amplement le temps de poser une nouvelle bombe, de dresser une embuscade. À l'intérieur du blindé, la tension est palpable. Les soldats pensent à la même chose que moi, c'est évident: ils se sentent vulnérables. Ils se sentent tristes. Ils sont aussi en colère. Ils viennent de perdre deux frères d'armes, deux amis. Soudainement, le convoi s'arrête à nouveau. J'entends une conversation à la radio à laquelle je n'avais pas prêté attention. On y parle d'un suspect. Les soldats sortent. Je les accompagne et je remarque à leurs côtés un Afghan barbu, un bandeau sur les yeux, les mains liées derrière le dos. Il vient d'être arrêté; des traces d'explosifs ont été trouvées sur ses mains. Il sera ramené à Kandahar pour interrogatoire. J'observe le soldat qui le garde et m'étonne de sa capacité à rester calme et à garder son sang-froid, lui qui vient de perdre deux amis. Il me dira plus tard que son sang bouillait et qu'il mourrait d'envie de lui mettre son poing sur la gueule, mais qu'il était très conscient qu'il devait se retenir. Nous repartons vers Kandahar toujours sans un mot. Une fois sur place après un voyage qui a paru durer une éternité, le lieutenant-colonel Paul et l'adjudant-chef Moreau rassemblent les hommes en cercle. Ils leur répètent la nécessité de parler entre eux de ce qu'ils viennent de vivre, de ventiler leurs émotions, de pleurer. Surtout d'éviter de « garder cela en dedans ». Ils leur disent aussi toute l'admiration qu'ils ont pour eux, qui se sont comportés de façon exemplaire, comme de vrais professionnels. Ils leur disent finalement que la mission continue; qu'elle doit continuer malgré la mort du caporal Drouin et du major Pépin; qu'elle doit continuer pour eux. Nous quittons le groupe avec regret. Nous nous sentons liés à eux. Nous venons de vivre ensemble une expérience marquante, bouleversante que nous devons laisser décanter nous aussi. Mais nous aussi avons une mission qui continue: celle d'informer. Nous aussi avons un devoir: dire et montrer ce que nous venons de vivre, ce que vivent les soldats canadiens en Afghanistan. Les Canadiens sont aujourd'hui blasés d'entendre ces nouvelles de la guerre. Près de 130 soldats sont déjà morts. C'est presque devenu banal. Triste, mais banal, et cela ne fait presque plus qu'une brève dans les journaux, accompagnée d'un portrait des disparus. Montrer la réalité de la guerre Nous comprenons immédiatement, en voyant les images tournées par Sylvain, que nous avons une chance exceptionnelle: celle de montrer aux Canadiens une réalité qu'ils n'ont jamais vue. Nous allons rencontrer les blessés, les interviewons, obtenons leur accord pour montrer leur image à la télé. Nous montrons aussi nos images à l'officier d'affaires publiques. En acceptant d'être intégrés avec l'armée canadienne en Afghanistan, nous nous sommes engagés à suivre certaines règles qui nous interdisent par exemple de montrer des blessés ou des véhicules endommagés. Nous discutons un moment de ce qu'il convient de montrer ou non. Nous décidons d'aller de l'avant, de prendre un risque, bien conscients que le seul moyen de raconter correctement cette histoire, c'est en faisant vivre aux téléspectateurs un peu de ce que nous avons vécu à travers ces images. Des images qui montrent l'horreur de la guerre, sa réalité crue. Des images qui montrent aussi le formidable courage de soldats, de paramédicaux, de sous-officiers, d'officiers et leur grand professionnalisme. Des images qui font comprendre en quelques secondes l'énorme défi que représente cette mission en Afghanistan. Nous choisissons donc d'interpréter librement les règles d'intégration, sachant que nous risquons l'expulsion. Nous montons le reportage, l'envoyons et allons nous coucher.
Le lendemain matin, nous entendons un brouhaha dans notre tente. Des militaires entrent en criant. Nous voyons des bottes passer. Je les entends mentionner le nom « Castonguay ». Sylvain entend son nom prononcer aussi. À ce moment, il pense à la même chose que moi: ça y'est; on va nous mettre à la porte. Les soldats font irruption sans ménagement dans son compartiment; le tirent du lit; puis lui remettent une petite boîte en velours bleu. Il l'ouvre: une médaille à l'effigie du Royal 22e Régiment se trouve à l'intérieur. Un don du lieutenant-colonel pour souligner le coup de main donné par Sylvain aux secouristes. Toute la journée, nous recevrons des commentaires des soldats. Des soldats étonnés, eux aussi, comme une majorité de téléspectateurs de voir de telles images diffusées. Mais reconnaissants qu'une équipe de télé ait enfin l'occasion de montrer aux Canadiens la réalité de la guerre en Afghanistan. C'est donc avec le sentiment du devoir accompli que nous rentrons au pays, d'autant plus que nous ramenons avec nous beaucoup d'autres reportages à diffuser au cours de l'automne. Nous repartons aussi avec une pensée émue pour le caporal Drouin et le major Yannick Pépin et pour tous leurs frères d'armes qui sont remontés dans leurs blindés quatre jours après le drame pour une autre mission sur les routes dangereuses d'Afghanistan. Journal de bordL'Afghanistan vu d'iciConsole Audio-vidéo
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