![]() Journal de bord Chronique de Jean-François Bélanger
Depuis une quinzaine d’années, Jean-François Bélanger parcourt la planète pour Radio-Canada. Affecté sur les points les plus chauds du globe, il a couvert la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, l’Irlande du nord, Haïti, Israël et les territoires occupés, le Liban, la Syrie, le Yémen, l’Arabie Saoudite ainsi que plus d’une vingtaine de pays africains. Envoyé spécial de Radio-Canada en Afghanistan en 2007 et en 2009, il a couvert la mission militaire canadienne à Kandahar, les efforts de reconstruction du pays ainsi que sa difficile marche vers la démocratie.
Une légitimité mise à malAlors que les plaintes au sujet d'irrégularités lors du scrutin présidentiel s'accumulent, les jeux de coulisses commencent, mais la confiance des Afghans s'étiole, relate notre envoyé spécial Jean-François Bélanger.
« Les dirigeants occidentaux voient un succès dans cette élection, parce qu'ils ont besoin de voir un succès pour justifier les milliards engloutis et la mort de leurs soldats ici ». Nasimgul Tota Khel parle lentement et pèse chacun de ses mots. Assis en tailleur sur un tapis afghan, ce professeur de sciences politiques à l'Université de Kaboul ne s'explique pas la réaction initiale de l'OTAN, de Washington et des observateurs de l'Union européenne au lendemain de l'élection dans son pays.
L'homme a voté. Il montre d'ailleurs fièrement son index taché d'encre qui en témoigne. Par devoir plus que par conviction, précise-t-il. Car avant même de se rendre aux urnes, il était persuadé que l'exercice auquel les Afghans étaient appelés à participer n'avait rien de libre, d'équitable ou de démocratique. Une question d'environnement d'abord, selon lui: le pays est toujours en guerre, même si la communauté internationale refuse d'employer ce mot. L'insécurité et la violence ont en effet mené à un taux d'abstention record. Une confiance brisée Une question de confiance aussi. Après avoir voté dans l'enthousiasme lors du scrutin de 2004, les Afghans cherchent encore les fruits concrets de cette démocratie à l'occidentale dont on leur a tant vanté les mérites. Huit ans après avoir chassé les talibans du pouvoir, malgré le déploiement d'une centaine de milliers de soldats étrangers, malgré des milliards versés pour la reconstruction et le développement du pays, beaucoup d'Afghans ont l'impression de ne pas avoir vu leur vie s'améliorer.
La richesse est certes plus visible, mais elle n'est pas partagée. De grosses villas ont poussé dans Sherpour, secteur cossu de Kaboul, surnommé le quartier des voleurs. Mais dans la rue, les trois quarts des Afghans rencontrés nous font remarquer que la vie est dure et qu'il n'y a pas d'emploi. La confiance est brisée aussi parce que le président sortant, Hamid Karzai s'est allié les chefs de guerre qui se sont rendus tristement célèbres par leurs massacres commis pendant la guerre civile, et ce, par stratégie électoraliste. Pour Nasimgul Tota Khel, la confiance s'est brisée surtout parce que la communauté internationale est restée muette sur le scrutin, malgré les soupçons de fraude massive qui s'accumulaient. Plus de 2000 plaintes
Au lendemain de l'élection, les soupçons se sont transformés en plaintes. Plus de 2000 plaintes, dont plusieurs centaines considérées comme sérieuses, c'est-à-dire qu'elles sont de nature à modifier l'issue du scrutin. Le Dr Abdullah Abdullah, principal opposant au président Karzai, est à l'origine de beaucoup de ces plaintes. Il dénonce le bourrage d'urnes, l'intimidation des électeurs, les votes multiples facilités par l'absence d'un registre central des électeurs et par la piètre qualité de l'encre indélébile utilisée pour marquer les doigts des électeurs pour s'assurer qu'ils ne votent qu'une fois. Ces plaintes, documentées et accompagnées d'éléments de preuves, reposent aujourd'hui sur le bureau de Grant Kippen, un Canadien qui préside la commission des plaintes électorales ici. Les enquêteurs de la commission sont à pied d'oeuvre pour vérifier les allégations qui continuent de s'accumuler au fur et à mesure que tombent les résultats du vote. Jeux de coulisses
Alors que se poursuit ce processus en public, une partie d'échecs ou de poker menteur semble se jouer en coulisses. Si au lendemain de l'élection, les États-Unis se disaient publiquement satisfaits du déroulement du vote, l'émissaire du président américain Richard Holbrooke exprimait en privé sa désapprobation au président Karzaï au sujet des nombreuses irrégularités notées pendant le vote et insistant sur la tenue d'un deuxième tour de scrutin, seule mesure qui permettrait, selon lui, d'apporter la légitimité et la crédibilité nécessaire à cet exercice démocratique très imparfait. Mais alors que les Afghans commencent à peine à respirer, après avoir retenu leur souffle pendant plusieurs semaines au fil d'une campagne électorale organisée sous la menace constante des talibans, beaucoup expriment clairement leur désir d'éviter un deuxième tour. Autant d'éléments qui viennent alimenter une rumeur tenace à Kaboul, même si les principaux intéressés la nient: la possibilité d'une entente entre les deux principaux candidats à la présidence en vue de la formation d'un gouvernement d'union nationale. Une solution qui aurait l'avantage d'éviter les coûts humain et matériel inhérents à l'organisation d'un deuxième tour de scrutin, tout en assurant au prochain gouvernement une certaine forme de légitimité. Resterait alors une bataille capitale à gagner pour les nouveaux élus comme pour leurs soutiens internationaux: regagner la confiance des Afghans.
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Les conséquences d'un éventuel second tour
L'Afghanistan vu d'ici - 26 août 2009 Journal de bordL'Afghanistan vu d'iciConsole Audio-vidéo
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