Washington-Téhéran: le difficile rapprochement

  |  François Messier  |  Radio-Canada



L'élection présidentielle iranienne se déroule avec, en toile de fond, la nouvelle approche préconisée par le président Obama à l'égard de la République islamique. Laissant de côté le ton belliqueux employé par l'administration Bush lorsqu'il parlait de l'Iran, campé dans « l'Axe du mal », le président Obama affirme haut et fort qu'il souhaite emprunter la voie diplomatique pour trouver des solutions aux différends qui opposent Washington à Téhéran. Il a affirmé vouloir « s'asseoir à une même table » avec les Iraniens pour dialoguer.

Barack Obama s'est adressé directement aux Iraniens. Barack Obama s'est adressé directement aux Iraniens.   © AFP/Maison-Blanche

Cette approche a trouvé son aboutissement dans un message du président Obama à l'intention du peuple iranien et de ses dirigeants, le 19 mars 2009, à l'occasion du Nouvel An iranien. Le président Obama y invitait l'Iran à un dialogue « honnête et fondé sur le respect mutuel ». Il disait entrevoir un avenir où les « vieilles querelles sont surmontées » et où l'Iran, ses voisins et le monde en général pourront « vivre davantage en sécurité et en paix ».

« Les États-Unis veulent que la République islamique d'Iran prenne la place qui lui revient dans la communauté des nations. Vous avez ce droit. Mais on ne peut obtenir cette place par la terreur ni par les armes, mais par les agissements pacifiques qui démontrent la véritable grandeur du peuple et de la civilisation iraniennes. » — Barack Obama

Cette politique de la main tendue obtient une oreille attentive en Iran. Tous les responsables politiques qui se sont exprimés sur le sujet, y compris le président Ahmadinejad, se sont dits intéressés à un dialogue, mais attendent de voir ce que les États-Unis proposeront concrètement. Un début de réponse à cette question devrait faire partie des conclusions de la révision de la politique américaine à l'égard de l'Iran, que prépare actuellement Dennis Ross, un diplomate de renom spécialement chargé de ce dossier.

Cette révision de la politique américaine dépendra vraisemblablement elle-même du résultat de l'élection présidentielle. La réélection de Mahmoud Ahmadinejad ne manquerait pas de compliquer le dossier, étant donné ses déclarations passées, notamment au sujet d'Israël. Les commentaires anti-israéliens du président ne manquent pas d'attiser les préoccupations de ceux qui craignent l'utilisation militaire du programme nucléaire iranien.

Lorsqu'il a reçu le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, en mai, à la Maison-Blanche, le président Obama lui a demandé d'être patient face à l'Iran. Il a indiqué que les États-Unis ne vont pas discuter « éternellement » avec le régime iranien, et a déclaré que des « sanctions internationales bien plus vigoureuses » pourraient lui être imposées s'il ne fait pas preuve de bonne volonté.

« Selon moi, si nous commençons les discussions bientôt, peu après les élections iraniennes, nous devrions avoir d'ici à la fin de l'année [2009] une assez bonne idée pour savoir s'ils vont dans la bonne direction. » — Barack Obama
Les points de discorde, selon WashingtonLes États-Unis ont rompu leurs relations diplomatiques avec l'Iran en avril 1980. Officiellement, le département d'État américain énumère aujourd'hui quatre dossiers litigieux avec l'Iran :
  • ses efforts allégués pour acquérir des armes nucléaires et d'autres armes de destruction massive;

  • son soutien au terrorisme international;

  • son soutien à une opposition armée au processus de paix au Proche-Orient, y compris ses activités « nuisibles » au Liban, en Irak, en Afghanistan et ailleurs dans la région;

  • son « piètre bilan » en matière des droits de la personne et son « manque de respect » pour son propre peuple.

Une longue liste de griefs

L'ayatollah Ali Khamenei n'a toutefois pas attendu de connaître le résultat de la présidentielle iranienne ni la fin de la révision de la politique américaine pour répondre à l'invitation de Barack Obama. Dans un discours prononcé quelques jours après la vidéo du président Obama, le Guide suprême a répliqué, pour l'essentiel, que l'Iran était prêt à changer, pourvu que les États-Unis fassent de même.

L'ayatollah Ali Khamenei L'ayatollah Ali Khamenei   © AFP/Fars news
« Où sont les signes du changement? Avez-vous levé les sanctions contre l'Iran? Avez-vous débloqué nos capitaux saisis aux États-Unis? Avez-vous mis fin à la propagande hostile contre notre pays? Avez-vous arrêté votre soutien inconditionnel au régime sioniste? [...] Le changement dans les mots n'est pas suffisant, il doit être réel. » — Ali Khamenei

Pendant de longues minutes, l'ayatollah Khamenei a exposé la longue liste des griefs que Téhéran entretient à l'égard de Washington. Il a énuméré, en vrac: le coup d'État contre le premier ministre Mossadegh en 1953, le gel des avoirs iraniens dans la foulée de la révolution islamique, le soutien à Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak, l'attaque contre un avion civil iranien au-dessus des eaux du Golfe Persique en 1988 (290 morts), le soutien indéfectible à l'État d'Israël, notamment dans le cadre de la récente guerre menée à Gaza, le soutien aux groupes iraniens dissidents, et 30 ans de sanctions économiques imposées à Téhéran.

Le président Ahmadinejad avait également mentionné au lendemain de la vidéo d'Obama que l'Iran attendait des gestes concrets. Ses rivaux offrent pour leur part des variations sur le même thème, preuve que tous s'alignent sur la position de l'ayatollah Khamenei.

Son principal rival, Mir Hossein Mousavi, a par exemple déclaré: « Nous étudions le changement défendu par Obama. Si le changement se traduit par des gestes, nous négocierons, sinon, nous ne le ferons pas ».

Un conseiller de Mehdi Karroubi, Mohammad Ali Nadjafi, a repris la même expression que le Guide suprême pour expliquer la position de son chef à ce sujet. « Nous sommes prêts à résoudre complètement nos problèmes avec les États-Unis, avec pour slogan le changement pour le changement ».

Mohsen Rezai, l'ex-chef des Gardiens de la révolution, pourtant directement visés par des sanctions économiques américaines, a été le plus catégorique du lot, en affirmant qu'il mettrait un terme à l'indécision iranienne à ce sujet. « Des changements fondamentaux sont survenus dans la société américaine. Le président Obama est le résultat de ce changement. Les Américains n'ont plus une politique d'invasion aventureuse d'autres pays », a-t-il dit.

1953, date-clé dans les relations américano-iraniennesLe coup d'État contre le premier ministre Mohammad Mossadegh, en 1953, un épisode méconnu en Occident, a profondément modifié le cours de l'histoire iranienne et explique en partie la haine que de nombreux Iraniens vouent aux États-Unis. Le renversement de ce gouvernement par les services secrets américains et britanniques a eu pour résultat de rétablir le shah d'Iran sur le trône, où il se maintiendra, grâce à un régime de terreur, jusqu'à la Révolution islamique de 1979.

Cette opération, baptisée Ajax, a été mise sur pied après que le gouvernement Mossadegh eut entrepris de nationaliser la Anglo-Iranian Oil Company (devenu British Petroleum par la suite), qui détenait à l'époque le monopole sur le pétrole iranien. La CIA, qui y voyait une preuve de l'influence soviétique en Iran, a alors élaboré un plan pour déstabiliser le gouvernement de Mosssadegh.

Le plan, dirigé par le petit-fils du président Theodore Roosevelt, Kermit Roosevelt, et approuvé par le président Eisenhower, a ultimement fonctionné: Mossadegh, démis de ses fonctions par le shah, a rapidement été condamné à trois ans de prison et a terminé la fin de ses jours assigné à résidence. Le shah, qui avait quitté le pays, a été réinstallé sur le trône. Les compagnies pétrolières américaines ont par la suite eu leur part de contrats pétroliers en Iran.

Le régime du shah s'est maintenu au pouvoir pendant 26 ans, en s'appuyant sur un important appareil répressif, au centre duquel se trouvait la police secrète, la Savak, réputée pour des méthodes de torture particulièrement cruelles. Ce climat de répression a ouvert la voie à une nouvelle dissidence, menée par l'ayatollah Khomeini, qui s'est conclu par la révolution islamique.

Quelques mois plus tard, soit en novembre 1979, des étudiants iraniens prennent d'assaut l'ambassade américaine à Téhéran. Ils réclament que les États-Unis leur livrent le shah, qui y a trouvé refuge. Devant le refus américain, ils y détiendront 52 Américains pendant 444 jours. Le shah mourra finalement en Égypte en juillet 1980.

Les États-Unis ne reconnaîtront officiellement leur coup d'État contre Mossadegh qu'en 2000. L'ex-secrétaire d'État américaine Madeleine Albright déclara alors sur les ondes de CNN: « Le coup fut clairement un recul pour le développement politique de l'Iran et il est facile de concevoir pourquoi plusieurs Iraniens gardent rancune aux États-Unis pour cette intervention dans leurs affaires internes. »

Correspondants
à l’étranger

  • Manon Globensky
    Manon Globensky

    Audio -  Les Occidentaux durcissent le ton contre le régime syrien

  • Luc Chartrand
    Luc Chartrand

    Vidéo -  Présidentielles en Égypte : les candidats au second tour

  • Ginette Lamarche
    Ginette Lamarche

    Audio -  Élections égyptiennes : les inquiétudes des coptes

Tous les correspondants

Facebook