Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf
Au début des années 60, Robert Kennedy avait prédit l'élection d'un Noir au cours des 40 années qui suivraient. Barack Obama vient de réaliser ce qui était impensable dans l'Amérique d'Abraham Lincoln ou même de John F. Kennedy.
Barack Obama a réalisé ce qui était impensable dans l'Amérique de George Washington, d'Abraham Lincoln, ou même dans celle, plus jeune, de John F. Kennedy ou de George W. Bush. Après 232 ans d'histoire, les États-Unis ont élu leur premier président noir.
Martin Luther King avait un rêve, celui de voir ses enfants jugés en fonction de leur caractère et non de la couleur de leur peau. Barack Obama, lui, vient de réaliser celui de millions d'Afro-Américains, qui espèrent ainsi s'affranchir d'un passé jalonné d'injustices pour regarder vers l'avenir.
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PC/AP/Morry Gash
Le sénateur de l'Illinois s'est refusé à jouer la carte raciale au cours de cette élection, mais le précédent historique que constitue son élection empêche d'éluder ce facteur. En outre, plusieurs électeurs ont mentionné aux médias qu'ils ne pouvaient se résoudre à voter pour un homme noir.
La candidature de Barack Obama a par ailleurs suscité un engouement politique sans précédent chez les Afro-Américains. Avant le début du scrutin, les experts en sondages prévoyaient déjà un taux de participation record au sein de la communauté afro-américaine.
À l'Université Spelman, une université pour jeunes femmes noires, à Atlanta, en Georgie, l'élection de Barack Obama a été soulignée de façon éclatante. Joie, pleurs, tam-tams, musique, danses, écrans géants, médias omniprésents: la soirée électorale s'est transformée en véritable fête, à laquelle ont participé des centaines de personnes, dont des orateurs de marque.
Soroya Mekerta, une enseignante de l'établissement qui a cofondé un programme pour la diaspora africaine y était. « C'était la joie, c'étaient des cris, c'étaient des applaudissements. Plusieurs personnes avaient les larmes aux yeux. [L'élection de Barack Obama] a suscité un espoir incroyable. »
Héritier de héros légendaires et anonymes
Martin Luther King lors de son discours, prononcé à Washington D.C. lors de la marche historique, le 28 août 1963
Même si le coeur était à la fête, les étudiantes, leurs familles et le personnel de l'institution, ainsi que les étudiants d'une autre université du secteur, se sont souvenus des figures comme Martin Luther King* et Rosa Parks** et de ceux qui les ont précédés.
« On a remercié les ancêtres et on a même fait des prières, dit Mme Mekerta, qui est d'origine algérienne. On a parlé de l'esclavage. On a parlé de ceux qui étaient morts et qui avaient donné leur sang pour que l'on puisse voter et de ceux qui sont morts lors de la [traite des esclaves]. »
Les États-Unis portent en effet le poids d'un lourd passé: Ku Klux Klan, ségrégation raciale, assassinats de présidents ou de personnages politiques favorables aux droits des Noirs, et, bien sûr, esclavage, aboli il y a à peine plus d'un siècle.
Manifestation pour les droits civiques des Noirs, à Washington, en 1968
Pourtant, au début des années 60, Robert Kennedy avait malgré tout prédit l'élection d'un Noir au cours des 40 années qui suivraient. Espoir ou prophétie, sa déclaration, même avec un peu de retard, a tout de même fini par se concrétiser.
Mais il aura fallu un long temps de générations successives d'Américains qui désiraient jouer leur rôle - par les protestions et les luttes, dans les rues et devant les tribunaux, au travers une guerre civile et par la désobéissance civile, et toujours au prix de grands risques, comblent le fossé entre les promesses de nos idéaux et la réalité de leurs temps.
« Cette génération », poursuit M. Lyght, l'époux de Soroya Mekerta, « a vécu le racisme et les préjugés et en a triomphé, pour atteindre l'égalité à tous les égards aux États-Unis d'Amérique. L'élection de Barack Obama vient concrétiser les rêves et les espoirs de ma génération et des suivantes, qui savent qu'aux États-Unis, tout est possible pour ceux qui font preuve de détermination et de persévérance. »
Des injustices qui perdurent
Malgré les acquis obtenus par les Noirs au fil des décennies, l'histoire américaine a laissé des blessures, qui ne sont pas toutes pansées.
Selon Soraya Mekerta, la communauté noire subit encore les conséquences de cet héritage, et ses étudiantes sont à même de le comprendre, dit-elle, citant les injustices économiques dont sont victimes les Afro-Américans et la surreprésentation de cette communauté dans le milieu carcéral.
« Même si les étudiantes n'ont pas connu la ségrégation telle que les gens de leur famille l'ont connue dans le passé, elles connaissent dans leur famille des gens qui souffrent d'une forme plus moderne de racisme de la société actuelle américaine. »
Mme Mekerta cite d'ailleurs une étude du Southern Poverty Law Center, selon laquelle des extrémistes de droite blancs croient, avec l'élection d'un Noir à la présidence, être en mesure de recruter plus de membres. « Je pense que ce sera comme un sursaut et ça s'atténuera. En tous les cas, je l'espère », ajoute-t-elle toutefois.
Harry Zolberg, professeur en sciences politiques à la New School University de New York, évoque lui aussi d'ailleurs l'esclavage, qualifié par certains de « péché originel des États-Unis », pour expliquer le symbole de cette élection historique. « Si on croit vraiment au péché originel, dit-il, on pourrait dire que ce n'est pas tout à fait un baptême qui efface le péché, mais ça va dans cette direction. »
Il voit donc dans le verdict des urnes « un important pas en avant, qui contribue à l'intégration d'une partie de la population à la majorité, et donc, qui contribue à l'intégration de la nation entière. »
Selon lui, le fait que Barack Obama, un enfant métissé né d'une union avec une Blanche du Kansas, ne soit pas descendant d'esclaves ne change rien dans la symbolique de son élection. « Ce n'est pas la couleur de sa peau qui compte, soutient-il, c'est son expérience et le fait qu'il a travaillé [comme travailleur communautaire]. Il comprend ce qui se passe là-bas, ce que quelqu'un comme Bush ou McCain ne comprend pas absolument pas. »
Et maintenant?
Un résident du quartier afro-américain de New York, Harlem
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AFP/Getty Images SPENCER PLATT
Que fera concrètement Barack Obama pour aider les moins favorisés, dont font partie plusieurs membres de la communauté noire? Mme Mekerta a confiance dans le « programme social économique basé sur un rapport plus équitable entre les have et les have not, ceux qui possèdent et qui ne possèdent rien ».
Son mari abonde dans le même sens: « j'espère de tout coeur que le président désigné Barack Obama saura sortir les États-Unis de leur situation financière actuelle, réduire le fossé grandissant qui sépare les riches et les pauvres, lutter contre les injustices qui existent à tous les niveaux de notre société, améliorer nos systèmes d'éducation et de santé de sorte que tous les Américains puissent en bénéficier, et mettre fin à la guerre en Afghanistan et en Irak. »
Il restera aussi à redorer l'image des États-Unis à l'étranger. « Par-dessus tout, ajoute-t-il, j'espère de tout coeur que le président désigné Barack Obama, grâce à son leadership et à sa logique décisionnelle, rendra aux États-Unis leur statut de pays humain, bienveillant et généreux qui est respecté de par le monde. »
Mais les espoirs investis dans le président nouvellement élu sont énormes, et les spécialistes s'entendent pour dire qu'il ne manquera pas de décevoir.
Harry Zolberg lui-même reste on ne peut plus prudent: « Il fera ce que fait normalement un président, un président démocrate. Rien de plus, je pense. » Malgré tout, pense-t-il, il y aura des gains, qui toucheront la société entière.
« Le fossé entre riches et pauvres s'est creusé aux États-Unis dans les 20 dernières années, constate-t-il. Maintenant, les États-Unis sont la société la plus inégale parmi les pays riches. Je pense qu'il ramènera les États-Unis un peu plus vers le centre dans ce domaine, ce qui serait déjà un pas en avant. »
Des partisans de Barack Obama attendaient les résultats électoraux.
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AFP/Michal Czerwonka
Il ne croit cependant pas que les États-Unis viennent d'enterrer une fois pour toutes leurs vieux démons, mais le système politique américain vient soudainement de devenir « plus représentatif de la société américaine telle qu'elle s'est transformée », analyse-t-il.
En ce sens, il s'agit d'une bonne nouvelle pour les « non-Blancs », tout autant pour les Latino-Américains que pour les Noirs. « Je pense que c'est encore plus important pour la majorité blanche, qui commence à se rendre compte [...] qu'un Noir peut être le meilleur candidat. »
Le choix collectif de ce soir réconforte plusieurs Américains. « Je suis incroyablement fier, non seulement de Barack Obama et de son équipe de campagne électorale compétente, conclut M. Lyght, mais aussi de tous les Américains (Blancs, Noirs, métis, vieux, jeunes, riches et pauvres) qui ont décidé de voter pour Barack Obama et de choisir le changement.
Écoutez l'entrevue avec Harry Zolberg:
Que Barack Obama ne soit pas descendant d'esclaves fait-il une différence sur le plan symbolique?
L'Amérique enterre-t-elle ses vieux démons avec l'élection d'un premier président noir?
Quelles conséquences concrètes aura l'élection d'Obama pour les Noirs américains?
Écoutez l'entrevue avec Soraya Mekerta:L'enseignante se réjouit de l'issue du scrutin.
Mme Mekerta résume l'ambiance qui régnait à l'Université Spelman.
Elle explique la signification de l'élection d'Obama pour les jeunes Noires américaines.
Mme Mekerta craint toutefois des réactions teintées de racisme.