

Présidentielle américaine
À moins de deux semaines du scrutin présidentiel du 4 novembre, l'histoire de l'heure aux États-Unis ne concerne ni l'économie ni les guerres en Irak ou en Afghanistan. Il est plutôt question de la garde-robe de la candidate républicaine à la vice-présidence, Sarah Palin.
L'affaire a démarré mercredi, lorsqu'une journaliste de Politico a révélé, après avoir ratissé les comptes du Comité national républicain, que la gouverneure de l'Alaska avait dépensé environ 150 000 $US en vêtements et autres soins de beauté depuis qu'elle a été désignée colistière de John McCain, à la fin du mois d'août.
![]() Photo: AFP/Jeff Fusco/Getty Images Sarah Palin |
L'argent avait été inclus dans une nouvelle catégorie de dépenses du comité, les « accessoires de campagne », qui était inexistante dans les rapports de dépenses précédents. Ces dépenses ne sont pas illégales, mais leur ampleur fait sourciller, d'autant plus qu'elles sont révélées au moment où le pays traverse une grave crise financière.
Mme Palin, qui gagne 125 000 $US par année, a fait l'essentiel de ses achats dans certains commerces huppés, comme Neiman Marcus et Saks Fifth Avenue. Toutes les dépenses n'étaient d'ailleurs pas pour elle: elle a notamment dépensé près de 200 $US chez Pacifier, une boutique haut de gamme pour enfants.
Était-il nécessaire de dépenser autant? S'agit-il là d'un investissement unique ou d'une tendance qui se poursuit encore aujourd'hui? Confronté à ces questions, lundi, le clan McCain a refusé de répondre. Après que l'histoire a été publiée, mardi, une porte-parole a finalement commenté sur le ton de l'indignation: « Avec tous les enjeux importants auxquels le pays est confronté en ce moment, il est remarquable que nous perdions du temps à discuter tailleurs et blouses. Il a toujours été prévu que ces vêtements aillent à des fins de charité à la fin de la campagne ».
Deux poids, deux mesures
L'argument n'est pas dénué de sens. Qui plus est, il est indéniable que tous les candidats doivent prendre soin de leur image, mais la garde-robe d'une politicienne provoque plus de commentaires que celle d'un politicien.
Une journaliste du magazine Time, Karen Tumulty, raconte par exemple que, au moment où elle voyageait avec Hillary Clinton lors de la course à la primaire, les photographes voyageant avec elle avaient constaté qu'elle portait les mêmes tailleurs en alternance. Ils ont donc installé un calendrier à l'arrière de l'avion pour prédire celui qu'elle allait porter.
« La candidate elle-même y a jeté un coup d'oeil et a éclaté de rire lorsqu'elle a réalisé que, oui, elle portait exactement celui qu'ils avaient prédit. Cela ne serait jamais arrivé à un homme. Qui remarque s'il porte le complet bleu marine avec ou sans les rayures? », demande Mme Tumulty
Mme Palin a d'ailleurs trouvé une alliée en la personne de Campbell Brown, animatrice vedette du réseau CNN, qui a fait parler d'elle plus tôt dans la campagne en sommant le clan McCain de « libérer Sarah Palin » des griffes de ses conseillers en relations publiques.
Mme Brown soutient qu'il faut se rappeler qu'il y a un « incroyable double standard » dans cette affaire. « Les femmes sont jugées sur leur apparence beaucoup, beaucoup plus que les hommes. [...] », dit Mme Brown, qui dit recevoir beaucoup plus de courriels lorsqu'elle est mal habillée que son collègue Wolf Blitzer lorsqu'il porte une cravate laide.
Le décalage entre le discours et les gestes
D'autres notent toutefois que le problème réside plutôt dans le décalage entre le discours et les gestes de Mme Palin. L'image que les républicains veulent donner de Mme Palin est celle d'une femme terre-à-terre, qui doit, comme tant d'autres, conjuguer vie familiale et vie professionnelle, et qui est dirigée par le bon sens. Mme Palin aime bien renforcer cette image en pourfendant les élitistes, qu'il s'agisse de la classe politique à Washington ou des gestionnaires cupides de Wall Street.
Les dépenses de Mme Palin chez Neiman Marcus et Barney's, écrit Mme Tumulty, « ne correspondent pas à l'image qu'on tente de nous vendre, celle d'une femme ordinaire, d'une "hockey mom" qui a vendu l'avion de fonction de l'Alaska et qui a renvoyé le chef de la résidence de la gouverneure. [...] Le contraste entre ces extravagances et les décisions que de nombreuses familles américaines doivent faire en cette période économique effrayante ne pourrait être plus net. »
Une journaliste du Washington Post, Robin Givhan, en arrive à la même conclusion: « Si vous avez une candidate dont la personnalité tourne autour de l'Amérique des petits villages, des Joe Six-Pack, et beaucoup beaucoup de "you betcha", pourquoi l'habillez-vous chez Neiman's, Saks et Barney's - non, ce ne sont pas de bons vieux grands magasins - qui symbolisent la consommation de luxe des classes supérieures. [...] Dans notre culture, Neiman Marcus signifie "élite", pas "ordinaire" ».
Mmes Tumulty et Givhan sont toutes deux d'avis que cette affaire n'est pas banale. « Cette histoire va coller, et ce doit être le cas », écrit la première. La seconde se montre brutale: « Ce n'est pas de la négligence. C'est de la stupidité. Ou, pour employer la phrase-clé de ce cycle électoral: c'est une sérieuse erreur de jugement ».
Chose certaine, l'affaire surgit à un moment peu propice pour le clan McCain, qui tire déjà de l'arrière dans les sondages. Si Mme Palin demeure populaire auprès de la base républicaine, son étoile a considérablement pâli ces dernières semaines auprès des électeurs indépendants et des femmes, deux catégories d'électeurs particulièrement convoités en prévision du jour du scrutin.