Dès l'atterrissage, c'était le choc... Pendant mes cinq années à Pékin, je m'étais habitué au vieil aéroport de la capitale chinoise, surpeuplé, trop petit, en retard d'un siècle sur ceux de Hong Kong et de Singapour, par exemple. Le nouvel aéroport est ultramoderne, vaste et très beau.
Deuxième choc: je m'étais dit que je servirais de guide à mon réalisateur et à mon caméraman, qui n'avaient jamais mis les pieds en Chine. Mais, sur la route jusqu'à l'hôtel, j'étais complètement désorienté. Pendant cinq ans, j'avais emprunté cette route à de nombreuses occasions. Pourtant, je ne reconnaissais que quelques édifices ici et là. Même confusion dans le secteur où j'habitais: des dizaines d'immeubles de 30 étages et plus ont poussé là où il n'y avait que des maisons traditionnelles, dans de vieux quartiers (hutongs).
Je me suis rendu compte que je ferais un bien mauvais guide dans cette ville où les bicyclettes ont maintenant pratiquement disparu des grandes artères, remplacées par des milliers d'automobiles qui semblent se déplacer plus lentement que les piétons, dans un embouteillage perpétuel.
Quand Radio-Canada/CBC a suggéré aux anciens correspondants (et à l'actuel, Michel Cormier) de retourner en Chine, j'ai trouvé l'idée superbe. Il y avait deux sujets qui m'intéressaient particulièrement: le boom de l'art contemporain et l'incroyable développement de Macao, qui n'était qu'une petite enclave portugaise à mon époque.
Le boom de la création artistique
J'avais entendu parler des oeuvres de peintres chinois contemporains qui se vendaient pour des millions de dollars aux enchères. J'avais bien hâte de voir ce qu'en pensait Xin Dong Chen, que j'avais connu dans les années 90. J'avais découvert ce personnage unique, quand sa compagne, Caroline Puel, correspondante du magazine Le Point en Chine, nous avait invités à dîner à la maison... et quelle maison! Toutes les pièces étaient remplies de peintures d'artistes chinois, les murs étaient couverts d'oeuvres décrivant l'époque de Mao, ou encore la nouvelle société de surconsommation chinoise, avec beaucoup d'ironie, même du cynisme.
Les couleurs étaient vives, voire fluo. Mao avait du rouge à lèvres, les symboles du communisme illustraient de fausses publicités de Coke ou de Marlboro. Xin Dong Chen voulait faire connaître ces oeuvres de jeunes créateurs, mais il y avait très peu de galeries d'art privées à Pékin, et le ministère de la Propagande (qui existe toujours) ne lui permettait pas d'exposer ces oeuvres si audacieuses. Le Chinois moyen avait peu de chances de découvrir l'art contemporain. Xin Dong Chen en vendait à des collectionneurs étrangers qui, eux, avaient découvert ces créateurs de très grand talent. Parfois, quand il allait en Europe, il roulait des toiles, les mettait dans ses bagages et les vendait à petit prix.
J'ai revu Xin Dong Chen. Pour lui, les choses ont bien changé. Il a trois galeries d'art. Il est connu. Quand le président français, Nicolas Sarkozy, est allé à Pékin, c'est Xin Dong Chen qui lui a fait visiter Dashanzi, l'immense complexe où l'on fabriquait encore récemment des armes, et qui est occupé actuellement par des douzaines de galeries d'art. J'ai assisté à une vente aux enchères de peintures chinoises avec Xin Dong Chen. Ce sont maintenant des Chinois qui achètent de l'art contemporain, et il n'est pas rare de voir des tableaux se vendre pour des millions de dollars.
Xin Dong Chen reste idéaliste. Dans ses galeries, il expose des oeuvres qui testent les limites de ce qui est acceptable pour le ministère de la Propagande. Il fait toujours la promotion des jeunes artistes. Il a organisé des symposiums d'oeuvres d'une quarantaine de peintres chinois, à Moscou et à Athènes. Vous vous en doutez bien, il est le personnage central de mon reportage sur l'art contemporain chinois.
L'expansion de Macao
Quant à Macao, j'étais resté très attaché à ce petit coin de terre portugaise, tout au sud de la Chine. J'y étais allé en 1991, comme touriste, et avais été séduit par ce métissage de cultures où cohabitaient Chinois et Portugais, où la cuisine chinoise avait parfois des saveurs européennes. J'avais couvert la rétrocession du territoire en décembre 1999. À l'époque, la population portugaise redoutait de voir sa culture disparaître. Ce ne fut pas le cas. Ce qui devait bouleverser bien plus la vie des résidents, ce fut le boom des casinos.
Macao est un gigantesque chantier, où l'on construit certains des plus gros édifices au monde, et où les revenus du jeu ont dépassé ceux de Las Vegas. Tout cela a évidemment un impact sur la société, c'est ce dont nous avons choisi de parler.
Avant de partir, je suis allé me promener dans le coin où j'habitais à Pékin, de 1996 à 2001. Dans les années 90, j'avais vécu l'ouverture de nouveaux centres commerciaux japonais, coréens, allemands ou même français, où on pouvait acheter de vrais jeans, de vrais produits occidentaux, non pas des copies de piètre qualité. Les Chinois y découvraient les produits entourant les célébrations de Noël ou autres fêtes exotiques, comme l'Halloween. Maintenant, à peine quelques années plus tard, ces grands magasins semblent tout petits, fragiles, parmi ces nouvelles tours qui ont poussé partout. Ils ont déjà l'air vieux, prêts à être démolis pour céder la place à des édifices plus hauts, plus grands, plus modernes.
Quand j'étais correspondant à Pékin, je me sentais, chaque jour, comme un étudiant qui n'arrêtait jamais d'apprendre, de découvrir, de s'émerveiller. Ça n'a pas changé, la Chine n'a pas fini d'étonner.
Raymond Saint-Pierre