La roulette russe

Le convoi ou la voiture ?

Quelques heures à peine à Kandahar suffisent pour que cette question se pose... et qu'elle alimente bien des discussions.

Un véritable dilemme sans bonne ni mauvaise réponse, un dilemme dont les enjeux sont pourtant élevés.

Une route à Kandahar Un convoi contourne le site où l'explosion d'une bombe artisanale a coûté la vie à quatre militaires américains

Car avec le retour d'une apparence de stabilité, le centre-ville de Kandahar est à nouveau accessible, avec certaines précautions toutefois.

A priori, on se croirait plus en sécurité dans un convoi. Les blindés canadiens offrent en effet des chances de survie qui sont impensables dans les vieilles Toyota Corolla blanches de nos « fixers » (ces journalistes locaux que nous embauchons pour nous servir de chauffeurs, de traducteurs, de guides).

C'est vrai...

Pourtant, ici, un convoi c'est « la » cible de choix pour les insurgés.

Et toutes les précautions du monde demeurent impuissantes face à la roulette russe des bombes artisanales. Parfois, seules la chance ou la maladresse des insurgés font en sorte que les passagers s'en sortent indemnes.

Une menace omniprésente

Par exemple, même le commandant du contingent canadien en Afghanistan, le brigadier général Denis Thompson, l'a échappé belle récemment. Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons vous décrire les circonstances exactes de l'incident, ni quand et où il a eu lieu. Disons seulement qu'une bombe artisanale a explosé quelques secondes à peine avant le passage du convoi du général.

Une route à Kandahar Un véhicule RG a frappé une bombe artisanale; heureusement il n'y a pas eu de victimes.

La menace est d'autant plus grande que ces bombes artisanales sont de plus en plus puissantes. Pour contourner l'asphaltage des routes, qui les empêchent d'enfouir les bombes sous la chaussée, les insurgés ont tout simplement augmenté les charges et les cachent dans les ponceaux sous les routes. Et, dans une vallée comme celle-ci, des ponceaux, il y en a des milliers. Les convois ne peuvent tout simplement pas s'arrêter et vérifier chacun. Les efforts des ingénieurs américains pour les bloquer avec du grillage et ainsi empêcher les insurgés d'y avoir accès n'ont qu'un effet limité.

Depuis le début de cette mission, sur les 85 soldats canadiens tués, 37 sont morts dans l'explosion d'une bombe artisanale. C'est 43 % des victimes canadiennes à ce jour. Trente Britanniques et 127 Américains ont subi le même sort. Des chiffres impressionnants qui masquent pourtant les centaines d'autres blessés graves, ceux qui ont perdu une jambe, ou même les deux, ceux qui sont paralysés, tous ceux enfin qui ont survécu, mais qui ne s'en sont pas encore remis.

Un choix difficile

Dans ce contexte, le convoi est-il vraiment le transport de choix face aux vieilles Toyota Corolla blanches de nos « fixer » ?

Une route à Kandahar La route vers Kandahar à bord de la Toyota Corolla blanche

Il faut souligner que l'expérience n'est pas particulièrement agréable non plus. Les « fixers » conduisent ces vieilles bagnoles comme s'ils étaient sur une piste de Formule 1. Ils filent à toute allure, dépassent dans les courbes, même face à d'immenses camions et ralentissent à peine lorsqu'un piéton traverse la rue. C'est sans compter les virages à gauche dans la circulation de Kandahar, les coups de klaxon.

Mais au moins, à bord de l'ancienne voiture de choix des taliban, on peut presque passer inaperçu dans les rues de Kandahar, pourvu qu'on soit vêtu à l'avenant. Les hommes portent la « shalwar kameez » (cette longue chemise accompagnée d'un pantalon ample et bouffant) et les femmes portent le voile ou la burqa.

Incognito, mais sans protection ?Ou incontournable, mais protégé ?

Les circonstances ont fait que j'ai circulé en convoi et en voiture. Je me sentais moins vulnérable dans la vielle Corolla blanche, mais ce n'était peut-être qu'une illusion.

Au moins, les journalistes, eux, ont le choix. Les militaires, non.

Emmanuelle Latraverse

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