Un privilège étrange

Le soldat Étienne Gonthier Le soldat Étienne Gonthier est tombé au combat le 23 janvier.   © Défense nationale

Pour la première fois depuis mon arrivée à la base militaire de Kandahar, j'ai eu à vivre l'annonce de la tragédie qui a coûté la vie à un autre soldat.

C'est un sentiment troublant d'être parmi les premiers à entendre la nouvelle.

Comme d'habitude, l'annonce est faite par un officier de relations publiques des Forces canadiennes. Une phrase courte, sèche et qui provoque chez celui qui l'entend une désagréable sensation de tristesse.

Qu'on soit pour ou contre la mission canadienne, n'importe qui aura toujours un pincement au coeur lorsqu'une telle information est livrée.

Pour les journalistes et les caméramans sur la base, il s'agit d'une information privilégiée qui ne sera rendue que bien plus tard en journée ou en soirée au Canada.

Une fois l'annonce faite à KAF, on nous impose alors ce qu'on appelle un « lockdown ». Interdit de communiquer avec nos entreprises de presse pour leur faire part de la nouvelle, le temps que la famille du défunt soit avisée de l'horrible perte par les Forces canadiennes.

Une longue attente pouvant parfois durer 24 heures commence. Et c'est pendant ce temps interminable que nous visualisons dans notre tête ce qui se passe ensuite: le processus de l'annonce officielle aux parents de la victime. Une procédure terrible qui déclenchera des chagrins inconsolables au Canada pour ceux qui ont perdu un être cher. Un fils, une fille, un père ou une mère tués au combat...

Des conséquences dévastatrices pour les familles. Une mission terrible et complexe aussi pour ces militaires qui doivent annoncer la tragédie à l'autre bout du monde. Il leur faudra d'abord retrouver les plus proches parents, qui sont parfois en déplacement, en vacances dans le sud encore ou sur le chemin de retour du travail.

Affreux moments gravés à jamais dans la mémoire de ceux qui feront l'annonce et surtout de ceux qui l'entendront avec un profond désespoir et une complète incompréhension. Oui, certains diront que c'est ce qu'on appelle les risques du métier de soldat...

Il n'en reste pas moins que perdre un être aimé, la plupart du temps dans la fleur de l'âge, est une profonde injustice de la vie. Une injustice dont nous sommes témoins ici à Kandahar chaque fois qu'un tel événement arrive. Un bien triste privilège que nous vivons dans le respect de l'engagement de ces soldats...

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