Un portrait en forme de reportage de l'étrange relation entre Taïwan et la Chine. Pour Pékin, Taïwan reste une province rebelle qui doit joindre le giron chinois le plus tôt possible. En 2005, la Chine a même promulgué une sorte de loi sur la clarté, qui prévoit l'invasion de Taïwan en cas de déclaration d'indépendance.
Les Taïwanais, qui ont embrassé la démocratie après 40 ans de loi martiale, voient les choses d'un tout autre oeil. Ils sont profondément divisés sur l'indépendance, mais 80 % d'entre eux croient que c'est aux seuls Taïwanais qu'il revient de déterminer leur destin.
La relation avec la Chine est paradoxale : le discours politique se durcit de part et d'autre, mais l'intégration économique est très forte, alors que les entreprises taïwanaises délocalisent leur production manufacturière en Chine.
LE PARADOXE TAÏWANAIS
Affiche de Wang Chien-ming
Dans une station de métro où tout le monde parle mandarin, on trouve une immense affiche d'un joueur de baseball. Où est l'erreur? Nous ne sommes pas sur le continent chinois, mais bien à Taïpei, sur l'île de Taïwan. Le joueur, c'est Wang Chien-ming, le Taïwanais lanceur étoile des mythiques Yankees de New York. Wang est un héros ici, son visage est partout.
La passion des Taïwanais pour le baseball illustre la « différence » taïwanaise face à la Chine. Taïwan a été colonisé pendant un demi-siècle par les Japonais, ce qui lui a donné une culture légèrement différente des voisins du continent, bien que l'immense majorité des Taïwanais soient de culture et de langue chinoise.
Mais depuis 60 ans, la spécificité taïwanaise est avant tout politique. Malgré les tristement célèbres bagarres de parlementaires, Taïwan est, depuis 10 ans, la seule démocratie du monde qui parle chinois, après avoir été une espèce de miroir inversé de la Chine de Mao.
Un casse-tête identitaire et politique
Je m'y suis rendu pour la seconde fois en 10 ans. Le réalisateur Danny Braun et moi-même voulions prendre la température de cette petite île de 23 millions d'habitants. Le quotidien effervescent des rues de la métropole, Taïpei, nous fait oublier facilement que nous sommes dans un lieu potentiellement très chaud sur le plan géopolitique, puisque des centaines de missiles chinois sont pointés en permanence sur Taïwan.
Dans notre reportage, vous découvrirez les nombreuses pièces fascinantes du casse-tête identitaire et politique que vit Taïwan.
Mémorial de Chiang Kai-shek
Il faut faire un peu d'histoire pour comprendre: c'est sur l'île de Taïwan que Chiang Kai-shek, l'ancien président chinois chassé du pouvoir par les communistes de Mao Tsé Tung, s'est réfugié en 1949. Avec 2 millions de ses partisans, il a fait de Taïwan une « base » capitaliste en attendant de « reconquérir » la Chine. Mais le moment du retour n'est jamais venu.
Le paradoxe, c'est que celui qui voulait fuir la dictature en a créé une lui-même: lorsque Chiang Kai-shek et ses alliés débarquent à Taïwan, ils massacrent des milliers de Chinois qui habitent déjà sur l'île et qui parlent un dialecte distinct, le Min-Nan. Chiang impose la loi martiale. Il fait régner pendant plus de 40 ans ce qu'on baptisera « la terreur blanche ». Les Taïwanais « autochtones » voient leur dialecte proscrit. Les écoles n'enseignent plus que le mandarin et l'histoire de la Chine d'avant Mao.
Un développement économique foudroyant
Ces années de plomb permettent tout de même à Taïwan de devenir un de ces fameux « dragons asiatiques ». L'île connaît un développement économique foudroyant qui rapproche son niveau de vie de celui de pays européens comme l'Espagne et le Portugal.
Et à la fin des années 80, le fils de Chiang Kai-shek, Chiang Ching-kuo, qui lui a succédé à la tête du régime à parti unique, lève la loi martiale. C'est le début d'une démocratisation qui se consolide en 1996, alors que pour la première fois, les Taïwanais élisent leur président au suffrage universel.
Aujourd'hui, Taïwan est un endroit déconcertant pour le journaliste de passage. Taïpei a toutes les apparences d'une ville chinoise, avec ses marchés bourdonnants et ses affiches clinquantes. Mais son économie a 20 ans d'avance sur celle de la Chine: les manufactures ont fait place aux industries de services, et la pauvreté abjecte, qui afflige toujours plus les deux tiers des Chinois du continent, est ici la réalité d'une très petite minorité.
Dans le métro, le nom des stations est décliné en quatre langues: mandarin, hakka, anglais et taïwanais. Le dialecte autrefois réprimé par Chiang Kai-shek a retrouvé sa place. Car Taïwan est aujourd'hui dirigé par un parti indépendantiste, fondé par ceux qui se qualifient de « Taïwanais de souche ».
Malgré l'énorme différence de contexte politique, certains Taïwanais notent des parallèles entre leur situation et celle des Québécois. La démocratisation taïwanaise a déjà été qualifiée de « révolution tranquille ». Plusieurs Taïwanais sont déchirés entre leurs racines culturelles chinoises et leur nouvelle identité taïwanaise.
La « taïwanisation » de la société
Depuis le début de 2007, le gouvernement s'est lancé dans une vaste entreprise de « taïwanisation » de la société. Le programme d'histoire a été modifié pour mettre l'accent davantage sur Taïwan et moins sur la Chine. Les noms de plusieurs sociétés d'État sont transformés: « China Post » devient « Taiwan Post ». Car Chiang Kai-shek et son parti Kuomintang avaient donné à l'île le nom de « République de Chine », dans l'espoir de reconquérir le continent.
L'ancien chef suprême est la première victime de cette opération: des statues de Chiang sont aujourd'hui découpées en morceaux par le gouvernement. L'immense mémorial qui lui est consacré à Taïpei doit être rebaptisé « Mémorial de la démocratie ».
Mais tout cela ne passe pas comme lettre à la poste. Les Taïwanais sont divisés entre les « de souche » et les descendants de ces Chinois venus du continent.
Pour compliquer le problème, une majorité de Taïwanais a une relation compliquée avec la Chine: autant le pouvoir communiste les rebute, autant ils sont maintenant attirés par le formidable développement de leur grand voisin. « Shanghai est une ville plus moderne que Taïpei », nous disait une Taïwanaise qui en revenait tout juste.
Des milliers de Taïwanais travaillent maintenant sur le continent. Et, surtout, des milliers d'entrepreneurs de l'île ont délocalisé leurs usines ... en Chine.
Ce va-et-vient entre les deux Chines se déroule en dépit d'un affrontement politique beaucoup plus tendu. La Chine considère toujours Taïwan comme une province rebelle. Elle tient 800 missiles braqués en permanence sur l'île. En vue des élections de mars prochain, le gouvernement taïwanais évoque la tenue d'un référendum sur l'adhésion de Taïwan à l'ONU, une façon subtile de parler d'indépendance.
Pékin a juré d'envahir Taïwan advenant une déclaration d'indépendance. Le parti communiste a même adopté une « loi anti-sécession ». Même les États-Unis, champions de la démocratie planétaire, ne veulent rien savoir de l'idée. Le président Hu Jin-tao a répété récemment qu'il n'accepterait aucune provocation de Taïwan.
Advenant la victoire de l'actuel gouvernement aux prochaines élections, en mars 2008, cela pourrait créer toute une épreuve de force, juste avant la tenue des Jeux olympiques de Pékin.
Michel Labrecque