
Luc Chartrand
Chronique du 20 avril
![]() Luc Chartrand |
Au Canada, on parle de vote « stratégique ». En France, de vote « utile ». Autrement dit, on ne vote pas forcément pour celui ou celle que l'on voudrait idéalement voir diriger le pays. On vote pour celui ou celle qui a le plus de chances de l'emporter au sein de sa famille politique. Ou encore pour celui qui a le plus de chances de bloquer un adversaire que l'on craint!
Le mode de scrutin majoritaire à deux tours qui prévaut en France favorise ce genre de calculs stratégiques.
Dans les derniers jours de la campagne, le Parti socialiste (PS) et l'Union pour la démocratie française (UDF) multiplient les appels au vote utile, mais en s'appuyant sur des logiques bien différentes.
L'appel des socialistes s'adresse principalement à l'extrême gauche et aux écologistes. On compte six partis de cette gauche appelée aussi « antilibérale ». Elle regroupe aussi bien le Parti communiste français, représenté par la candidate Marie-Georges Buffet, que les Verts de Dominique Voynet ou les trotskistes représentés par pas moins de trois candidats (Arlette Laguiller, Olivier Besancenot et Gérard Schivardi). Sans oublier le militant anti-OGM, José Bové.
« Voter utile, ça veut dire d'abord éviter la dispersion, dit Jack Lang, porte-parole de la campagne de Ségolène Royal. Éviter de se diviser entre trop de candidats. »
La hantise des socialistes, c'est que cette dispersion du vote de gauche prive leur candidate, Ségolène Royal, des appuis nécessaires pour accéder au second tour de l'élection. Les socialistes se souviennent encore amèrement du vote du premier tour de 2002 dans lequel la dispersion du vote de gauche a privé le socialiste Lionel Jospin (et toute la gauche) d'une présence au 2e tour. Ce 2e tour avait opposé le président sortant, Jacques Chirac, au candidat d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen, qui avait battu Jospin.
« Les Français ont de la mémoire, dit Jack Lang. Ils n'ont pas envie de revivre le traumatisme de 2002. »
![]() Photo: AFP/Pascal Pavani François Bayrou |
Mais ce message se heurte à l'« autre » vote utile, celui qui favorise François Bayrou. Plusieurs sondages indiquent en effet que le candidat du centre a plus de chances que Ségolène Royal de battre Nicolas Sarkozy au second tour.
Or, il existe à gauche un fort mouvement dit « TSS » - Tout sauf Sarkozy. Le candidat de la droite fait peur à une bonne partie des électeurs. Certains se disent qu'ils ont plus de chances de réussir à faire battre Sarkozy en lui opposant Bayrou que Royal.
Une logique que partage le chanteur rap Rost, leader du mouvement pour l'inscription des jeunes des banlieues sur les listes électorales. « C'est triste ce que je vais vous dire, mais Bayrou a plus de chances de battre Sarkozy que Ségolène Royal. Parce que Bayrou, s'il passe le premier tour, il sera président de la République. »
C'est le dilemme des électeurs de gauche, à la veille du premier tour et plusieurs sont ceux qui succombent à la logique « utile ». C'est un constat qui déçoit cette jeune électrice de gauche, interviewée à la terrasse d'un bistrot de Paris lors d'un de nos reportages: « Autour de moi y a un socialiste sur cinq qui va voter Bayrou. Malheureusement! »
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