
12 décembre 2006
Frédéric Nicoloff, vous vous apprêtez à partir pour l'Afghanistan. Ce n'est pas votre premier séjour là-bas?
![]() |
C'est mon troisième séjour. La première fois, c'était en 1973, je n'étais pas à l'emploi de Radio-Canada. C‘est à ce moment-là que le roi avait été détrôné. Certains disent que 1973 a été la dernière belle année de l'Afghanistan. On sait ce qui s'est passé par la suite.
En décembre 2001 et en janvier 2002, quelques jours après la libération de Kaboul, j'ai passé plusieurs semaines en Afghanistan pour Radio-Canada. Je suis en terrain connu. Mais on me dit que, depuis cette période d'euphorie, les choses ont bien changé.
Vous allez faire un voyage en deux parties?
Je passerai une dizaine de jours avec l'armée canadienne à Kandahar. Je passerai Noël et le Jour de l'An avec les Canadiens. On fera des reportages sur la façon dont on passe Noël dans ces conditions-là. Ce qui m'intéresse aussi, c'est de faire un portrait plus large des forces de l'OTAN, de voir ce que les Allemands font à Mazar-e Sharif; les Italiens, à Hérat; les Français, à Kaboul.
Plus tard (en janvier), le réalisateur François Mouton viendra nous rejoindre Charles Dubois (le caméraman) et moi. Nous traiterons de sujets plus politiques, sociaux et économiques. Entre autres, des investissements privés. Vous savez qu'il y a des Québécois qui investissent en Afghanistan, malgré tout.
Malgré la situation dangereuse?
Exactement. On fera un portrait de ces investissements. Sont-ils rentables? Peut-on vraiment investir? Il y a cinq ans, les Afghans pensaient que le pays allait s'ouvrir aux investissements privés. Ce qui a été le cas pendant un certain temps. Mais, dernièrement, il y a eu un frein à cause de la période d'insécurité.
Par ailleurs, j'aimerais faire le portrait des jeunes Afghans éduqués et de leur avenir. J'aimerais retrouver l'interprète que j'avais il y a cinq ans. Il voulait absolument piloter des avions civils de la compagnie nationale afghane. Et il l'a fait. À mes yeux, c'est l'histoire d'une réussite. J'aimerais bien raconter ce genre d'histoires-là. Évidemment, il y a beaucoup de sujets qui vont nous tomber dessus.
Comment se prépare-t-on à affronter un pays comme l'Afghanistan?
Il faut lire évidemment les choses les plus récentes sur le pays. Comme j'y suis déjà allé, je sais à quoi m'attendre. Je ne pense pas avoir de très grosses surprises. En fait, j'ai l'impression que j'aurai plus de surprises avec l'armée parce que c'est un milieu que je ne connais pas.
J'ai aussi parlé à Céline (Galipeau), à Bruno Bonamigo, son réalisateur, qui m'ont donné des indications sur le pays, l'état d'esprit qu'on y retrouvait. Je vais parler cette semaine à Alexandra (Sazcka), qui revient. Donc, avec elle, j'ai l'impression que je vais parler beaucoup plus de l'armée que de l'Afghanistan. Elle est sortie (du camp de l'armée), mais elle est restée dans le sud du pays.
![]() |
Vous venez de parler de préparation journalistique, parlons de préparation psychologique.
Ah! (Il rit). C'est un peu la même préparation qu'avant de partir pour tous les pays difficiles où je suis allé. J'y pense, mais en même temps j'essaie de ne pas trop y penser parce qu'on pourrait se replier sur soi-même en se disant : « Ouf! on se fait des peurs. » Et il faut faire attention à ça. Il ne faut pas non plus se cacher la réalité. Je pense que le meilleur moyen, c'est d'y aller au jour le jour.
En fait, je vous avoue franchement que ce qui m'inquiète le plus, c'est que je vais faire et de la radio et de la télévision. J'ai fait de la télévision il y a plusieurs années, mais j'ai surtout travaillé à la radio. C'est de voir comment, professionnellement parlant, je pourrai marier les deux sans que ça se fasse au détriment d'un des deux médiums, et que ça soit aussi intéressant pour les téléspectateurs que pour les auditeurs. J'ai l'impression que mon défi, pour l'instant, se situe vraiment à ce niveau-là.
Heureusement, le réalisateur François Mouton viendra nous retrouver là-bas, Charles Dubois et moi. Il y a un avantage, c'est qu'on sera deux à l'armée, puis trois dans le pays. Psychologiquement parlant, c'est beaucoup plus facile. Quand on est seul dans les pays difficiles, à la fin ça devient lourd. Mais à trois, je pense que ça sera une bonne chose.
![]() Le caméraman Charles Dubois à côté d'une mosquée construite par le mollah Omar, à Kandahar |
Charles Dubois, ce n'est pas votre premier voyage en Afghanistan? J'en suis à mon troisième voyage. Cette fois-ci, ce sera pendant le temps des fêtes. Il y a quelque chose d'un peu exceptionnel, c'est que mon frère est à Kandahar comme soldat. C'est une des raisons qui m'ont incité à y aller cette fois-ci. Disons que, de temps en temps, ils ont le moral assez bas, alors je me suis dit : S'il pouvait avoir son frère pour passer Noël, ça pourrait l'aider. D'ailleurs, je lui apporte un petit cadeau, mais ça, il ne le sait pas.
Qu'est-ce que c'est?
Ce sont des petites choses qu'ils aiment : de la popote, des bonbons, des choses comme ça qu'il ne peut pas se procurer là-bas.
Je vois que vous êtes entouré d'un équipement monstre...
C'est seulement mon équipement. Il y a encore l'équipement de Frédéric et l'équipement de notre réalisateur. La dernière fois, je suis allé en Irak et en Afghanistan. Je suis sorti de là avec 32 valises. Ça m'a coûté 14 000 $ d'excédent de valises.
En avion?
Oui, pour retourner à Pékin. Ça vous donne un peu une idée de ce avec quoi on voyage.
Je vois plusieurs sacs, une valise...
Beaucoup d'équipement en double. Parce que, là-bas, ça peut briser, à cause du sable, des tempêtes de sable. Donc, on ne veut pas prendre de chance. On a aussi des vestes pare-balles et des chapeaux pare-balles qui sont évidemment essentiels.
![]() Photo: AFP/Shah Marai |
Cette fois-ci, ce qui est un peu différent, c'est que l'hiver arrive à Kandahar, on ne peut pas y aller simplement en t-shirt et en short. Il faut des vêtements pour les soirées plus fraîches.
Parlons de préparation psychologique. À quelques jours du départ, comment se sent-on?
Cette fois-ci, je me suis posé la question deux fois avant d'y aller. Une des raisons, c'est que j'ai une petite fille de huit mois. Donc, on y pense deux fois : laisser sa famille en arrière, surtout pendant le temps des fêtes. J'avoue que le danger du métier en soi, on n'y pense pas. On va là, on fait notre travail. Surtout qu'il y a beaucoup de choses à penser une fois sur place. On n'a pas le temps de prendre le temps de penser si on est en danger. On fait généralement ça avant d'y aller. Puis, si on ne l'a pas fait, c'est qu'on n'a pas fait son travail.
Vous êtes conscient que vous partez pour une zone dangereuse?
Oui, ça fait partie du travail. On l'a en soi ou on ne l'a pas. Ce n'est pas parce qu'on est meilleur qu'on y va, c'est juste parce qu'on l'a en soi. Quand on y a goûté une fois, il y en a qui n'aiment pas ça, pis il y en a comme moi qui veulent y retourner.
C'est le goût de l'aventure?
C'est le goût de l'aventure. Quand tu reviens, ça te donne une autre perspective. On voit comme on est bien ici. Voir les Afghans, voir si le progrès s'est vraiment concrétisé depuis que j'y suis allé. On en parle souvent.
C'est beau d'entendre les diplomates, les politiciens en parler, mais, ce n'est un secret pour personne, ces gens-là vivent dans les plus beaux hôtels, ils se promènent en convoi. Ils sont rarement exposés aux dangers auxquels les Afghans font face tous les jours. Oui, c'est pour voir comment la situation a changé depuis deux ans.
![]() François Mouton |
François Mouton, vous allez rejoindre l'équipe Nicoloff-Dubois au début de janvier. Est-ce la première fois que vous allez en Afghanistan?
Oui.
La première fois que vous irez dans une zone de combat?
Non. Ce sera le troisième pays où il y a des combats. Le problème, ce n'est pas d'aller dans une zone dangereuse. D'abord et avant tout, c'est de trouver des gens qui nous permettront de fonctionner et de circuler. Il y a des gens de confiance là-bas, il y a aussi des gens qui veulent que l'information circule. Il y a des gens qui ont tout intérêt à nous faciliter la vie pour qu'on puisse donner un point de vue différent de ce qu'on reçoit des forces armées. C'est toujours un défi, dans ce genre de région là, d'avoir de l'information qui est un peu plus juste que l'information approuvée par des stratèges militaires ou les stratèges politiques de groupes qui ont des intérêts à défendre.
Quand vous arriverez, Frédéric et Charles quitteront l'armée et tous les trois, vous irez sur le terrain prendre le pouls de l'Afghanistan en 2007.
En réalité, on part à l'aventure. Ce n'est pas une couverture protégée par les blindés et les militaires. On est lâché « lousse » dans la nature. Ça nous donne un avantage important : ça nous permet d'arriver chez les gens, de leur parler sans être associés aux forces armées. Le principal danger, c'est d'être associé aux forces armées. Il y a de la perception faite par association. Si on débarque d'un char d'assaut, avec des vestes pare-balles, on a l'air de gens qui sont de l'armée. Pour des insurgés, on devient des cibles.
Avez-vous l'intention de porter le turban?
Si ça permet d'aller chercher de meilleures histoires, pourquoi pas?
À quoi vous attendez-vous en arrivant en Afghanistan?
Un dépaysement complet. C'est un pays que je ne connais pas, une culture très différente, très tribale. Ça ressemble beaucoup à ce que j'ai vécu en Irak. Mais je n'ai pas été là très longtemps. Je m'attends à tout et je m'attends à rien. Je n'ai pas d'idées préconçues. J'aime mieux partir sans idées préconçues. Comme ça, quand j'arriverai là-bas, je l'apprécierai avec mes yeux, avec ma personnalité, ma sensibilité.
Est-ce que ça allume plus un réalisateur?
On me dit que le pays est très beau. J'ai la chance de travailler avec un caméraman qui est allé quatre ou cinq fois en Afghanistan. Même chose pour Frédéric. J'arrive avec un recul. Par contre, je travaille avec deux professionnels qui eux, l'ont vu. Ce sera à moi de voir, puis de pondérer ou d'embarquer dans le courant. J'ai quand même quelques attentes. Je ne peux pas imaginer que l'Afghanistan, c'est tout blanc, tout noir. Il doit y avoir un milieu. Il doit y avoir des gens qui ont envie d'être heureux. Il doit sûrement y avoir des familles où l'homme et la femme partagent des tâches. Je les ai vus en Irak, ces gens-là; je les ai vus au Koweit, qui sont pourtant des sociétés où la religion prend de la place. J'ai hâte de voir ça. J'ai de la difficulté à croire que c'est juste des femmes qui sont martyrisées par leur mari. Il doit y avoir des hommes qui aiment leur femme comme il doit y avoir des femmes qui aiment leur homme.
Techniquement parlant, qu'est-ce que ça suppose comme préparation?
La préparation est assez classique. On travaille en bétacam, on travaille avec de l'équipement connu. La grosse différence : on travaille beaucoup maintenant à Radio-Canada avec la transmission par internet. C'est un canal de transmission différent des canaux de communication classiques par satellite, qu'on utilise avec des équipements de télévision très lourds. Ça nous donne l'avantage de la totale mobilité. À titre d'exemple, un équipement de transmission pour établir une base capable de faire un bulletin de nouvelles pèse à peu près 1 200 livres (545,5 kilos). Les équipements qu'on emporte là-bas, qui nous permettent de tourner, monter et transmettre, pèsent 25 livres (11,36 kilos). C'est une solution qui a été développée à Radio-Canada. On a développé notre propre expertise dans ce domaine, et je pense qu'on peut en être très fier parce que de plus en plus d'entreprises énormes, comme CNN, commencent à travailler comme ça, avec de petits équipements. On sacrifie la qualité, mais ça nous donne une mobilité complète. Et aussi, on parlait de turban tantôt, si tu te promènes avec seulement 35 livres de matériel, tu te fonds à la foule, tu es capable d'aller beaucoup plus loin, tu es capable d'aller rejoindre des secteurs où, à moins d'avoir un blindé militaire, tu ne peux te rendre, parce que c'est trop dangereux. Là, on peut passer comme de simples citoyens dans une voiture normale, aller rencontrer des gens et avoir une perspective qui est très différente. Autre chose, on a la chance de travailler avec quelqu'un de la radio, Frédéric Nicoloff, qui a une expérience incroyable. Ça permet au public de la télé d'apprécier ses qualités, comme les gens du web auront le plaisir d'apprécier ses textes. Je pense que c'est très intéressant. C'est un défi technologique pour nous aussi parce que c'est trois réseaux à alimenter.