Depuis 2003, Ginette Lamarche est correspondante pour la radio à Rio de Janeiro, au Brésil, d'où elle couvre toute l'Amérique du Sud.
Ginette Lamarche
C'est mon troisième séjour au Venezuela. J'y suis allée au lendemain de la grève du secteur pétrolier et du coup d'État avorté contre le président Hugo Chavez.
J'y suis retournée en 2004, au moment du référendum organisé par l'opposition pour tenter de renverser Chavez. On connaît la suite: Chavez a remporté ce référendum haut la main, tandis que l'opposition s'est acharnée a démontrer qu'il y avait eu fraude alors que les observateurs étrangers ont tous dit que le scrutin avait été démocratique.
Ce qui sautait aux yeux à l'époque c'est cette société profondément divisée. Les pauvres, qui forment la majorité de la population, sont farouchement derrière Chavez, alors que la classe moyenne et l'élite le conspuent, le détestent.
Je vais essayer de voir avec ce scrutin si ces profondes divisions persistent. Je vais essayer de constater sur le terrain si les missions installées dans les bidonvilles, les quartiers pauvres, répondent vraiment aux aspirations et aux besoins des pauvres. Tout un réseau a été mis en place pour donner accès aux soins de santé, à l'éducation, à la formation professionnelle, voire à l'emploi, grâce à un réseau de coopératives. Ces missions sont le coeur de la révolution bolivarienne.
L'opposition qui a boycotté les derniers scrutins régionaux présente un front uni derrière le candidat Rosales. L'opposition a changé son discours, elle aussi se fait la championne de la lutte contre la pauvreté. Elle reproche à Chavez de contrôler les institutions, de se servir de la puissante pétrolière d'état la PDVSA pour acheter des votes ou intimider les employés des entreprises d'État qui n'appuieraient pas sa révolution bolivarienne.
Impossible d'aller au Venezuela sans parler de l'or noir. La flambée des prix du pétrole a galvanisé l'économie du pays. La consommation est en hausse, les centres d'achats ne désemplissent pas, même les pauvres auraient acquis un pouvoir d'achat. En revanche, malgré les missions de Chavez, la pauvreté aurait peu reculé. L'opposition reproche à Chavez de gaspiller à l'étranger l'argent du pétrole pour imposer sa révolution bolivarienne.
Durant la prochaine semaine, je serai vos yeux et vos oreilles dans ce pays divisé où Hugo Chavez s'est placé en ennemi incontesté de George Bush. Pas facile de faire la part des choses entre la rhétorique belliqueuse et le pragmatisme économique qui fait des États-Unis encore aujourd'hui le plus important client du 5e producteur de pétrole au monde.
La machine Chavez
©
Ginette Lamarche
On ne peut pas passer à côté de la ferveur électorale à Caracas. De la route qui nous conduit de l'aéroport au centre ville (une route en pleine construction parce qu'il y a un mois, un immense viaduc s'est effondré), pratiquement chaque poteau est orné d'une affiche. La plupart du temps, c'est le visage de Chavez dans sa tenue de révolutionnaire bolivarien qui apparaît souriant sur les affiches. Les puissants moyens de l'organisation chaviste sautent aux yeux, des affiches de Chavez, il y en a partout. Dans les quartiers populaires, d'immenses affiches rouges couvrant des façades entières d'immeubles présentent sous son plus beau jour le leader révolutionnaire.
Les militants chavistes sont aussi présents partout. J'ai pu observer leur stratagème durant deux jours. Des groupes d'une trentaine de militants sillonnent les rues avec leurs puissantes motos. Ils sont tous habillés de rouge de la tête au pied. Ils se promènent dans différents quartiers de la ville avec les drapeaux de la révolution bolivarienne. En fin d'après-midi, les rassemblements se mettent en place. Une immense sono anime les supporters qui dansent, chantent les chants de ralliement de la révolution bolivarienne, faisant l'éloge de ces grands révolutionnaires que furent Simon Bolivar et Che Guevarra. Et comme pour célébrer avant l'heure une victoire qu'ils croient assurée, le tout se termine par un beau feu d'artifice.
Je suis retournée à Petare, cet immense bidonville d'un million et demi d'habitants subdivisé en 500 quartiers. Ici la plupart des gens vouent pratiquement un culte à Chavez. La porte d'entrée de Petare se présente comme un quartier pittoresque habité par la classe moyenne basse. De coquettes maisons coloniales bleues, jaunes, ocre, vert pâle s'alignent le long de rues proprettes, bien entretenues. Il faut commencer à gravir les rues étroites qui montent dans la montagne pour pénétrer au coeur du bidonville. Les rues deviennent de plus en plus étroites, les familles s'entassent dans des petits logements sombres, des couettes de fils électriques pendent ici et là le long des rues. C'est le profil de la favela, quartiers pauvres que l'on retrouve dans toutes les villes d'Amérique latine. Sauf qu'ici on est au pays de l'or noir, on est au pays du 5e producteur de pétrole au monde.
Dans tous ces quartiers pauvres, on retrouve les missions mises en place par Chavez. C'est ici que travaillent les médecins cubains. C'est ici que les écoles d'alphabétisation attirent des milliers de jeunes adultes qui veulent apprendre à lire et à écrire pour pouvoir se débrouiller dans la vie. C'est ici que les merkals, ces marchés subventionnés par l'État, offrent aux pauvres des aliments de qualité à bas prix produits au Venezuela. Ces merkals sont un peu inusités dans ce pays qui importe la presque totalité de ses besoins en alimentation. C'est ici que j'ai rencontré Jonathan. Jonathan a ouvert avec son père un petit atelier de réparation de télévisions et de radios. Il est retourné à l'école grâce à la mission éducation. Il a ensuite appris son métier de technicien. Il a pu finalement ouvrir son atelier avec un prêt qu'il a obtenu grâce au microcrédit. Jonathan est un fervent partisan de Chavez, comme le montre la grande affiche de Chavez qui nous accueille à l'entrée de son atelier.
L'ennemi juré
Les opposants de Chavez, on les retrouve surtout dans la vallée au pied du mont Avilla, une montagne pratiquement mythique pour les résidents de Caracas. Une intense activité s'empare de la ville dès 8 heures du matin. On sent ici que l'argent roule, les Vénézuéliens sortent, vont au restaurant. Les centres d'achat ne désemplissent pas, le parc de voiture a subi un véritable lifting.
Les concessionnaires de voitures font des affaires d'or, l'année dernière 36 000 voitures ont été vendues. Toutes ces voitures ont été importées, l'industrie automobile est pratiquement inexistante. Chavez tente de la ressusciter grâce à des ententes avec l'Iran. Le centre-ville de Caracas, c'est le paradis de la consommation. Ici, Chavez est l'ennemi juré, ici on ne veut plus entendre parler de sa révolution bolivarienne.
Ginette Lamarche en entrevue avec l'analyste vénézuélien Teodoro Petkoff
C'est au centre-ville de Caracas que j'ai rencontré un des journalistes et intellectuels les plus respectés du pays, Téodoro Petkoff. C'est lui qui a convaincu les partis d'opposition de s'unir pour présenter un candidat unique. C'est lui l'artisan du programme du parti. L'opposition devait abandonner son vieux réflexe de concentrer toute son énergie à essayer de renverser Chavez pour offrir un programme, une alternative politique à la population, me confie-t-il en entrevue.
Très critique à l'endroit de Chavez, il estime que son administration est la plus incompétente, la plus corrompue qu'ait connue le pays durant les 50 dernières années. Comme il est polyglotte, des médias du monde entier sollicitent des entrevues. Même si j'avais un rendez-vous fixé depuis plusieurs jours, j'ai dû patienter plus d'une heure pour obtenir mon entrevue. Les journalistes des télévisions italiennes, d'Al-Jazira, des journalistes slovènes, des observateurs de la communauté européenne attendaient leur tour. Il était huit heures du soir quand j'ai finalement pu l'interviewer. Léonord Petkof avait encore devant lui une longue liste d'entrevues. Tous viennent voir celui qui a peut-être trouvé une alternative à la révolution bolivarienne.