Quinze ans après avoir couvert la chute de l'URSS, Michel Labrecque a refait le même parcours dans l'ancien empire soviétique. Il s'est arrêté à Moscou et dans l'arrière pays russe, avant de descendre vers la Moldavie et sa région sécessionniste, la Transdnistrie.
Pourquoi refaire le même parcours 15 ans plus tard?
Je n'avais jamais remis les pieds dans cette région depuis mon premier séjour, en septembre 1991. Quinze ans plus tard, je trouvais intéressant d'y retourner, d'autant plus que la Russie refait énormément parler d'elle depuis les dernières années.
Moscou redevient un joueur plus important sur la scène internationale, notamment en raison de son pétrole, de son implication internationale, ainsi que de Vladimir Poutine. J'avais aussi envie de retrouver des gens que j'avais connus à l'époque. Je voulais vérifier si le décor, les infrastructures, les gens et leur mentalité avaient changé. Je n'avais aucune idée si j'allais retrouver des gens plus heureux ou moins heureux qu'avant.
Je voulais aussi illustrer les phénomènes qui se sont produits un peu partout dans l'ex-URSS. D'abord, la création d'une multitude de petits pays, qui eux-mêmes n'avaient pas prévu devenir indépendants dans les six mois.
Et qu'avez-vous trouvé?
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Michel Labrecque
Une réalité extrêmement contrastée. Moscou par exemple, contrairement à la ville grise et terne où l'on trouvait 22 restaurants éparpillés en 1991, est une devenue une véritable métropole européenne, avec ses restos chics ouverts 24 heures sur 24, et ses nouveaux riches qui conduisent des Hummer. Les femmes sont devenues des cartes de mode, la société de consommation est omniprésente.
Il commence à y avoir une vraie classe d'affaires russe, moderne. J'ai rencontré des gens qui, enfants sous l'Union soviétique, ont commencé leur vie professionnelle sous la démocratie. Ils sont devenus beaucoup plus débrouillards et plus responsables dans leur travail que leurs parents.
Toutefois, il suffit de faire une heure et demie de route à partir de Moscou pour trouver une Russie totalement différente. Des routes dignes du tiers-monde, des gens d'une grande pauvreté, des maisons qui tiennent à peine debout...
Beaucoup de Russes croient que la situation est pire qu'il y a 15 ans, bien qu'ils semblent oublier que l'époque communiste avait aussi ses mauvais côtés. Ils ont l'impression d'avoir été trahis par leur élite politique, qui a formé une alliance avec les nouveaux riches pour s'élever plus haut que la plupart des gens.
Il y a donc un malaise face à la démocratie?
Oui, parce que les gens attendaient plus que la liberté, mais un système qui leur permettrait de s'enrichir. Ça ne s'est pas vraiment produit; de fait, beaucoup de gens se sont appauvris, et les infrastructures se sont dégradées.
Les Occidentaux croyaient que la construction de la démocratie se ferait très rapidement, mais c'est beaucoup plus difficile que prévu. Il faut se rappeler qu'en Occident, la démocratie s'est construite en plusieurs siècles. La Russie n'avait pratiquement jamais connu la démocratie, puisque le régime des tsars précédait le communisme.
J'ai été très frappé de revoir des journalistes rencontrés en 1991, à l'époque des jeunes épris de liberté, maintenant très déçus de la tournure des événements. Eux-mêmes, disent-ils, avaient mal évalué le sentiment des Russes par rapport à la démocratie.
Le mouvement démocratique actuel est en pleine recherche de lui-même, habité du sentiment d'être devenu minoritaire dans la société. Même chez l'élite intellectuelle, qui garde confiance dans la démocratie, on reconnaît que la Russie est devenue très superficielle, que les gens n'arrivent plus à réfléchir, à écrire. On a l'impression que tout est un peu à recommencer.
Par contre, est-ce qu'ils reviendraient à l'ancienne Union soviétique? Sûrement pas, parce que les Russes apprécient la liberté de voyager, l'enrichissement personnel... Il reste l'espoir qu'une classe moyenne augmente. Et que se reconstruise un débat politique.
Est-ce une véritable nostalgie du socialisme ou de l'aura de grandeur de la Russie?
Les deux. La grandeur, c'est extrêmement important, les gens ont subi une certaine humiliation avec la chute du communisme. Selon plusieurs intellectuels, le fait d'être passés du statut d'habitants d'un grand empire à celui de citoyens d'un pays finalement très ordinaire explique beaucoup la montée du racisme.
Il y a une espèce de fascisme ambiant, comme en témoignent plusieurs attentats racistes. La différence est encore mal tolérée: par exemple, ces homosexuels qui se sont fait tabasser lorsqu'ils ont tenté d'organiser une « gay pride » en juin dernier. En ce sens, on a parfois l'impression d'être dans un régime encore autoritaire.
Quant au socialisme, ce n'est pas tant la nostalgie du régime que celle d'une société où les gens n'avaient pas à travailler quinze heures par jour, s'acheter une maison, surveiller constamment son compte en banque. Chez les plus âgés, il y a véritablement une nostalgie de cette absence de prise de décision individuelle.
C'est dur de faire parler les Russes. Par contre, pour les jeunes, ça passe beaucoup plus facilement. En fait, les enfants vivent souvent mieux que leurs parents, ce qui donne de drôles de rapports.
Pourquoi prendre l'exemple de la Moldavie?
La Moldavie est un cas de figure. C'est aussi le chemin de l'Ukraine, de la Géorgie et de beaucoup d'ex-républiques soviétiques, surtout celles qui n'ont pas la chance d'avoir du pétrole ou des matières premières.
C'est un tout petit pays de 4 millions d'habitants. Auparavant, c'était l'un des jardins de l'URSS, relativement prospère, qui produisait du vin et beaucoup de fruits et légumes. La majorité parlait le roumain, mais la minorité russe détenait beaucoup de pouvoirs sous le communisme.
Quand le régime a éclaté, la majorité a repris le pouvoir pour réhabiliter le roumain et remplacer l'alphabet cyrillique par l'alphabet latin. Heurtée par ces changements, la majorité russe de l'est de la Moldavie a tenté de faire sécession en 1991, ce qui a mené à un conflit armé qui a fait plusieurs centaines de morts.
Par la suite, tout a commencé à se dégrader, l'agriculture comme les infrastructures. Dans la plupart des villages, il y avait de l'eau courante en 1991; il n'y en a plus 15 ans plus tard. Il n'y a plus de routes asphaltées, pratiquement plus d'autos, tandis que la machinerie agricole a été laissée presque à l'abandon. Le pays a carrément basculé dans le tiers-monde. Beaucoup de gens rencontrés se posent la même question: partir ou rester?
Il demeure un fort ressentiment envers la Russie, perçue comme colonisatrice. Les Moldaves ont décidé de se tourner vers l'ouest et de se rapprocher de l'Union européenne. De son côté, la Russie interdit l'importation de vin, de fruits et de légumes de Moldavie, comme pour la punir d'avoir une orientation européenne.
Et l'exemple de la Transdnistrie est plutôt méconnu...
Le nom provient du fleuve Dniestr. Sous le communisme, le territoire était l'enclave industrielle de la Moldavie, forte dans le secteur manufacturier. L'armée soviétique y était installée. Après l'éclatement de l'URSS, la majorité russe a tenté de faire sécession, ce qui a mené à un conflit armé qui a fait plusieurs centaines de morts.
Comme d'autres enclaves russes telles que l'Ossétie du Sud ou l'Abkhazie, en Géorgie, la Transdnistrie a proclamé son indépendance, mais la communauté internationale ne l'a jamais reconnue. La raison est simple: une telle reconnaissance mènerait sans doute à celle de l'Ossétie du Sud ou de l'Abkhazie, voire au fractionnement de l'Ukraine.
La Transdnistrie a un gouvernement élu, mais sans véritables institutions démocratiques. C'est un régime autoritaire, une sorte de musée du communisme de l'ancienne époque, avec ses statues de Lénine. Selon plusieurs rumeurs, le territoire serait le royaume du trafic d'armes illégal, où des organisations terroristes comme Al-Qaïda s'alimentent. Il n'y a cependant pas de preuves, la Transdnistrie se dit victime de propagande moldave.
Sauf que le pays est en train de changer, probablement sous l'influence des changements en Russie. L'armée russe reste d'ailleurs présente à la frontière, officiellement pour pacifier le territoire et éviter un autre conflit.
Tandis que la Moldavie veut se tourner vers l'ouest, la Transdnistrie veut conserver son orientation prorusse. De tous ceux que j'ai rencontrés là-bas, personne ne voulait se rattacher à la Moldavie.
Au fond, c'est un peu comme en Irak. Toutes les boîtes de Pandore qu'on ouvre quand des territoires se transforment, on a toujours l'impression que ça ira nécessairement bien, mais c'est rarement le cas.