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Jeudi 7 août 2008 12:56 MTL

En profondeur

Liban

Entrevue avec Guy Gendron

Mise à jour le mercredi 20 septembre 2006 à 15 h 44
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Liban

Entrevue avec Guy Gendron

Journaliste : Richard Raymond

Guy Gendron

Originaire d'Asbestos, Guy Gendron est détenteur d'un baccalauréat ès arts en Sciences politiques, de l'Université Laval, à Québec. Il fait ses débuts professionnels à Sherbrooke. Après quelques années à Régina et à Toronto au service de Radio-Canada, il passe au Réseau TVA, à titre de correspondant parlementaire à Ottawa. Il revient à Radio-Canada pour occuper le même poste, avant de devenir correspondant télé d'abord à Washington, puis à Paris. Depuis 2004, il occupe le poste de reporter national à l'émission Zone Libre

Guy a couvert la première guerre du Golfe, les cérémonies des 50e et 60e anniversaires du débarquement allié en Normandie, la guerre du Golfe II. Entretemps, il a co-animé « Two solitudes » au réseau CTV.

Avant de se rendre au Liban, couvrir la guerre de 2006, il a participé à Gomery : le film, une série documentaire de trois heures.

Qu'est-ce qui vous a frappé d'abord en arrivant au Liban?

On est entré au Liban de jour, par le nord, à partir de la Syrie. Ce qui m'a frappé d'abord, c'est la vie qui semblait être suspendue. Très peu de voitures circulaient sur les routes, contrairement à ce à quoi on peut s'attendre surtout en été, au Liban: c'est une saison touristique très forte. Il y avait peu de voitures parce qu'il y avait des restrictions sur l'approvisionnement en essence, et aussi parce que la guerre avait perturbé l'économie. Puis, tous les ponts étaient coupés. On était très loin de la frontière avec Israël, pourtant, tous les ponts avaient été systématiquement bombardés et démolis. Donc les voitures devaient trouver des voies de contournement: ça contribue beaucoup à donner un sentiment d'anormalité.

Comment se sent-on?

On n'entend rien. On ne sent pas que c'est la guerre, on sait qu'il y a eu des bombardements: on voit les ponts coupés, les autos précipitées dans le fond des rivières. On se dit: « Il y en aura peut-être d'autres ». On n'entend rien au début. Ensuite, on arrive à Beyrouth, la vie a l'air à peu près normale. On ne voit pas de destruction. On se couche. Le soir, boum, boum, boum. Et puis le lendemain matin, à cinq heures, boum, boum, boum. Presque tous les matins, à cinq heures, c 'était le réveil par les bombes.

Est-ce qu'on a peur? Est-ce qu'on se sent menacé?

Pas vraiment. J'ai une certaine confiance dans les bombes guidées israéliennes (il rit). Et on sait que, stratégiquement, les Israéliens ne viseront pas les quartiers des grands hôtels, les quartiers des ambassades. Nous, on était au centre-ville, on se sentait relativement en sécurité. Mais on entendait les vibrations; on savait que des bombes ne tombaient pas très loin, à un kilomètre et demi, deux kilomètres, dans les quartiers chiites du sud de la ville. C'était dangereux d'aller là parce que les attaques, même si on les entendait beaucoup aux petites heures du matin ou tard en soirée, il y en avait aussi pendant la journée. On a été témoin de ça, le jour où le dernier bateau pour évacuer les citoyens d'origine canadienne a quitté le port, c'était la veille du cessez-le-feu, 19 bombes sont tombées en deux minutes, en plein milieu de l'après-midi, à quelques heures du cessez-le-feu. Il n'y avait pas vraiment de règles qui tenaient.

Vous venez de dire que c'était dangereux d'aller dans la banlieue sud de Beyrouth. Mais c'était là que l'action se passait, donc pour un journaliste, c'était là qu'il fallait aller. Qu'est-ce qui se passe dans la tête du journaliste qui se dit: « C'est l'endroit où je dois aller mais c'est aussi l'endroit où je ne peux pas aller »?

Quartier de Beyrouth endommagé par les bombardements israéliens

Photo: AFP/Haitam Mussawi

Un quartier de Beyrouth bombardé (archives).

Quand je suis arrivé à Beyrouth, ça faisait déjà quelques semaines que le conflit était commencé. Le quartier était largement démoli. C'était le quartier général du Hezbollah. Donc, il restait relativement peu de population civile. Déjà, les Israéliens, avant de bombarder le quartier, avaient lancé des tracts disant aux gens de quitter le quartier parce qu'il était devenu une cible militaire.
L'histoire, pour nous, n'était plus tellement là. L'histoire, au moment où je suis arrivé, était plus au sud parce que l'armée israélienne avait décidé d'entrer avec des hommes et de ne plus se contenter des bombardements aériens. Donc, l'histoire se passait plus au sud.

Y êtes-vous allé?

On a essayé d'aller le plus loin possible. On s'est rendu jusqu'au fleuve Litani, où le pont avait été coupé la veille par Israël. Et Israël avait dit: « Désormais toute voiture qui circule au sud du fleuve Litani est considérée comme étant une ennemie pour nous, et on peut la prendre pour cible ». Donc, on s 'est rendu jusqu'au fleuve, pour voir s'il y avait encore du va-et-vient. On a vu des gens traverser à pied, mais il n'y avait rien de dramatique. Chose certaine, on ne pouvait pas traverser avec notre voiture.

Était-ce la première fois que vous couvriez une guerre à chaud?

Oui. J'avais couvert les deux guerres du Golfe. La première, j'étais à bord d'un navire canadien. Le navire n'a tiré sur personne. Il patrouillait dans le golfe Persique pour appliquer l'embargo économique imposé à l'Irak. La grosse différence, c'est que tu as toute ton infrastructure. Tu n 'as pas à te préoccuper de la nourriture, de l'eau. Ton sommeil est assuré parce que tu as un lit. La deuxième guerre du Golfe, on m'avait envoyé à Tel Aviv parce que Saddam Hussein avait lancé la première fois ses missiles Scud sur cette ville. On pensait qu'il avait des armes chimiques et bactériologiques et qu'il voudrait les tirer aussi sur Tel Aviv. Alors, ils ont eu la bonne idée de m'envoyer là, pour être en dessous, avec le masque à gaz et tout l'équipement pour éviter la contamination. Et il ne s'est rien passé.

Ce qui n'a pas été le cas au Liban?

Là, on a senti les vibrations des bombes. Et puis, on a pu se rapprocher surtout des populations touchées. C'est souvent ce qui manque. Même dans la guerre du Golfe, les journalistes embarqués avec les soldats avaient une vue de derrière. Ils étaient derrière les tireurs. Ça ne leur permettait pas de voir comment les gens vivaient le conflit. Cette fois-ci, en étant du côté libanais, on a pu voir, entrer avec les gens qui revenaient dans leur maison le jour de l'application du cessez-le-feu, voir des troupeaux d'animaux qui avaient passé trois semaines à errer un peu partout dans les champs, les champs de mines laissés derrière. Les gens qui venaient de découvrir leur maison détruite, les troupeaux décimés, c'était des moments de grande émotion d'être près des conséquences de la guerre.

Bombardement israélien au Liban

On sait que ce conflit est une catastrophe humaine, une catastrophe économique et une catastrophe écologique, comment évaluez-vous tout ça?

Moi, ma grande surprise, c'est qu'il y a eu si peu de morts avec autant de destruction. Beaucoup ont blâmé Israël d'y être allé très fort. Effectivement, ils y sont allés très fort. Moi, en voyant autant de maisons détruites, je m'étonne qu'il y ait eu si peu de morts. C'est donc qu'Israël avait réussi à faire fuir les populations civiles avant de démolir ce qu'il y avait derrière. Par exemple, on a pu constater qu'Israël avait systématiquement bombardé les stations d' essence et les magasins d'alimentation. C'était un signe très clair envoyé aux populations civiles pour leur dire de partir. Ensuite, ils sont venus derrière, ils ont bombardé. Comment j'évalue tout ça? C'est un gros gâchis. Toute guerre est un gros gâchis. Et toute guerre commence par un petit incident. La Première Guerre mondiale, un coup de couteau; la Deuxième Guerre mondiale, un coup de feu dans le port de Dansk. Les Libanais me disaient: « Ça n'a pas d'allure. Regardez, ils démolissent notre pays parce qu'on a kidnappé leurs soldats... » et tué trois autres, ça, on ne le rajoute pas. Moi, je répondais : « Toute guerre commence par une provocation, un petit élément. Ça prend une étincelle, et ça éclate. » Mais, j'ai reçu mon deuxième choc en arrivant en Israël. Je m'attendais à plus de destruction en Israël.

Vous voulez dire dans le nord d'Israël?

Le Hezbollah a tiré une soixantaine de roquettes sur le nord d'Israël.

Oui. Les images que nous montrait la télévision nous disaient que les gens vivaient dans la terreur, les maisons éclatent, il y a des feux partout. C'est sûr que la lentille d'une caméra est un peu réductrice. On peut cibler, on peut trouver trois, quatre, cinq maisons et puis un feu ici, on montre ça dans un reportage de deux minutes. On passe aussi un reportage de deux minutes qui montre des maisons détruites au Liban. Et puis c'est deux minutes contre deux minutes à l'écran. Mais, dans la vraie vie, ce n'est même pas une différence de degré, c'est une différence de nature.

Une différence de qualité?

Non, la nature de la destruction n'est pas la même. C'est pas juste une question de degré, un peu plus, un peu moins. C'est comme deux bêtes totalement différentes. J'utilisais l'image de ces députés canadiens qui ont visité le sud du Liban et qui circulaient en voiture près de Bint Jbeil. Et il y en a un qui demande à l'autre : « Il y a combien de temps qu'on n'a pas vu une maison intacte? » Ça faisait dix à quinze minutes. Alors que nous, on circulait dans la ville qui avait reçu le plus de roquettes en Israël, et à un moment j'ai demandé à mon équipe : « Ça fait combien de temps qu'on roule et qu'on n'a pas vu une maison touchée? » Ça faisait dix à quinze minutes. Il fallait les chercher. Il ne faut pas avoir l'impression que c'est donnant, donnant. C'est vraiment autre chose.Et en disant ça, je ne porte pas un jugement sur le droit d'Israël d'avoir répliqué à une provocation très nette. C'est le Hezbollah qui a tout parti, il n'y a pas de doute. Et un pays ne peut pas passer l 'éponge sur le kidnapping de ses soldats. Israël avait le droit de répliquer. C'était un acte de guerre commis contre lui. Donc, je ne juge pas ça. Mais, pour ce qui est de la dimension des dégâts, c'est frappant de voir à quel point on a affaire à deux bêtes totalement différentes.

Aimeriez-vous retourner au Liban dans un ou deux ans, pour constater ce que le pays est devenu après avoir vu ce que vous avez vu?

Oui, j'aimerais beaucoup, parce que cette guerre a peut-être été un électrochoc dont le Liban avait besoin. C'est un peu cruel de dire ça, parce que Dieu sait que ce pays-là a souffert au cours des quarante dernières années. Les Libanais me disaient: « Comment la communauté internationale peut-elle accepter ça? » Je leur répondais: « Comment avez-vous pu accepter de sous-traiter la souveraineté du sud de votre pays à une bande armée par l'Iran? Ah mais, c'est un groupe de résistance!Oui, oui, c'est un groupe de résistance. Quel pays confie à un groupe de résistance le contrôle de ses frontières? Un pays normal ne fait pas ça. Et donc, tant que vous n'assumerez pas la souveraineté sur l'ensemble de votre pays, tant que l'armée ne contrôlera pas l'ensemble du pays, ne vous attendez pas à ce que ça aille bien avec votre voisin. »

Et est-ce que cette destruction n'aura pas été l'électrochoc qui permettra au Liban d'assumer sa souveraineté, d'être un pays normal? Il a chassé la Syrie qui l'a contrôlé pendant plusieurs années. Avant, c'était Israël. Ne serait-il pas temps que le Liban s'occupe de ses affaires lui-même? Le danger, actuellement, c'est la course à la légitimité du Hezbollah.

Oui, parce qu'il a des députés au Parlement?

Il a des députés au Parlement. Le Hezbollah, ce n'est pas Al-Qaïda. Ce n'est pas une organisation terroriste dont le plaisir est de faire sauter la planète entière. C'est un groupe de résistance nationale. Il a été créé pour résister à l' occupation israélienne. Oui, il a commis des actes terroristes, mais son but, ce n'est pas d'être une organisation terroriste, c'est de redonner au Liban la souveraineté sur son territoire. Mais ce n'est pas une entreprise qui a vocation de terrorisme international. Après cette destruction, c'est le Hezbollah qui est sur terrain, avec des bulldozers, qui nettoie, qui donne 12 000 $US en espèces aux gens qui ont perdu leur maison, en leur disant : « C'est pour la prochaine année, pour que vous vous trouviez de nouveaux meubles et un nouvel appartement. En attendant qu'on paie pour reconstruire votre maison. » C'est le Hezbollah qui va faire ça alors que, normalement, ça devrait être l'État libanais.

Troupes du Hezbollah

Vous parliez du soutien de la population au Hezbollah, et on se rend compte que le Hezbollah achète ou, en tout cas, entretient ce soutien?

Exactement, il se rachète encore une légitimité politique. L'État libanais est très endetté, a beaucoup de problèmes internes. Le Liban, c'est une pizza avec 12 ingrédients. Et puis c'est un État qui est un peu corrompu, il faut dire. Le Hezbollah, lui est une organisation caritative: il a des écoles, des hôpitaux. La population ne le soupçonne pas de vouloir s'en mettre dans les poches. Donc, c'est une guerre de légitimité, et si le Liban n'est pas capable de profiter de la situation pour étendre non seulement sa souveraineté mais aussi sa légitimité sur le pays, peut-être qu'on se prépare des lendemains difficiles parce que le Hezbollah demeurera très populaire sur le terrain et pourrait même prendre le pouvoir.

En conclusion, vous aimeriez y retourner éventuellement?

Bientôt, parce que ce jeu-là se passe rapidement. Dans la prochaine année, le gouvernement libanais, avec l'aide de la communauté internationale, réussira-t-il à se présenter comme étant une force de reconstruction nationale ou si c'est le Hezbollah qui sera la force de reconstruction nationale grâce à l'argent iranien? Et si c'est le cas, on sait que les Chiites représentent une partie importante de la population, si le Hezbollah réussit à s'approprier les votes de ces gens-là, la prochaine élection pourrait mener à la formation d'un gouvernement hezbollah.