Le rôle de l'Arabie saoudite
L'Arabie saoudite a-t-elle joué un rôle direct dans les attentats du 11 septembre? Pour Marie-Joëlle Zahar, professeure de sciences politiques à l'Université de Montréal et spécialiste du Moyen-Orient, il est très important de faire la différence entre le gouvernement d'un pays et ses citoyens. Si 15 des 19 terroristes étaient effectivement de nationalité saoudienne, ils ne représentaient en aucun cas leur gouvernement. Mme Zahar estime que la question est plutôt: comment se fait-il qu'un État comme l'Arabie saoudite, un des plus proches alliés des États-Unis au Moyen-Orient, puisse aussi être porteur de germes d'un mouvement comme Al-Qaïda?
Pour répondre à cette question, la professeure de sciences politiques revient sur l'histoire de l'Arabie saoudite. Elle explique qu'il s'agit d'un pays fondé sur une alliance très particulière entre un chef guerrier et un religieux, le religieux donnant une légitimité aux conquêtes territoriales du chef guerrier. La famille Saoud, qui descend de ce chef guerrier, tire ainsi sa légitimité des enseignements d'un religieux assez strict et conservateur dans son interprétation de l'islam, Mohamed Al-Wahhab. C'est pour cette raison que l'on parle de « wahhabisme » pour désigner la version sunnite de l'islam pratiquée en Arabie saoudite.
Cette alliance entre le religieux et le politique a donné lieu à un dilemme avec la découverte du pétrole et la modernisation rapide du pays, poursuit Mme Zahar. Comment gérer cette modernisation tout en restant fidèle aux enseignements prônés par Al-Wahhab? Des tensions ont toujours existé au sein de la famille royale et, plus largement, au sein de la société saoudienne par rapport à cette question-là, estime Mme Zahar. Mais les divergences d'opinions n'ont jamais pu être exprimées publiquement, car le système politique saoudien (monarchie) ne permet pas la création de partis politiques, de mouvement d'opposition, etc.
La professeure à l'Université de Montréal explique que l'opposition à la famille royale saoudienne s'est donc cristallisée dans des petits groupes de discussions à caractère religieux qui ont opéré le plus souvent de façon souterraine. Ainsi, l'Arabie saoudite a été périodiquement confrontée à des épisodes d'insurrection très violents, mais très brefs. Ces tensions ont atteint leur paroxysme au moment de l'arrivée des troupes américaines sur le sol saoudien, dans le cadre de la guerre contre l'Irak, en 1991. Mme Zahar souligne que c'est dans ce contexte que le mouvement Al-Qaïda a été créé, afin d'exprimer tout autant un refus du système saoudien que des revendications internationales.
Marie-Joëlle Zahar rappelle qu'après les attentats du 11 septembre, il y a eu des discussions très intenses entre Washington et Riyad. Le gouvernement saoudien a adopté une position assez dure vis-à-vis des islamistes radicaux, qui s'est soldée par des arrestations massives, la mise en demeure de certains chefs religieux trop contestataires et le geste symbolique de retirer la citoyenneté saoudienne à Oussama ben Laden. En revanche, les Américains sont bien conscients qu'on ne peut pas transformer du jour au lendemain une monarchie en une démocratie, ajoute Mme Zahar.
La raison pour laquelle les Américains ont envahi l'Afghanistan plutôt que l'Arabie saoudite était qu'Al-Qaïda était basé dans ce pays. « Il fallait cibler le mouvement responsable des attentats du 11 septembre; il était donc normal que ce pays soit la cible de la riposte américaine », affirme Mme Zahar.