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Liban
Journaliste : Sophie-Hélène Lebeuf
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Maxence Bilodeau a essentiellement couvert le conflit entre Israël et le Hezbollah du côté israélien de la frontière. Il s'est également rendu dans la bande de Gaza, le front un peu oublié de cette guerre. Par le passé, il a été dépêché à New York, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, et a couvert la guerre en Irak en 2003.
Quelle image ou quel événement vous a le plus marqué?
La visite dans la bande de Gaza de l'hôpital principal. Il y avait là plusieurs Palestiniens gravement blessés dans les affrontements continuels avec l'armée israélienne. Il y avait des combattants mais aussi des civils. C'est très difficile d'avoir devant soi un adolescent qui a les deux jambes coupées par une bombe israélienne. L'hôpital lui-même est tellement rudimentaire, c'est de la véritable médecine de guerre. Tout un contraste avec l'hôpital de Nahariya, dans le nord d'Israël, que j'avais visité quelques jours plus tôt. C'était tellement moderne, bien équipé et avec tout le personnel nécessaire: je me serais cru dans un grand hôpital de Toronto fraîchement agrandi et rénové.>> visionner
![]() Photo: AFP/MAHMUD HAMS Un Palestinien blessé lors d'un raid israélien à Gaza en juillet dernier. |
Les médias occidentaux ont beaucoup moins parlé de l'offensive israélienne dans la bande de Gaza, qui, en un mois et demi, a pourtant fait 180 victimes, dont la moitié sont des civils. Que pouvez-vous nous en dire?
Nous y sommes allés précisément pour cette raison. C'est devenu une guerre oubliée. Pourtant, c'est là que ça a commencé: le premier soldat a été enlevé par les Palestiniens et non par le Hezbollah. Mais dans tous les journaux, quand les morts palestiniens étaient mentionnés, c'était dans la section « nouvelles en bref ». Il y a toutes sortes de raisons au désintérêt momentané du conflit palestinien. Les médias et le public ne peuvent pas suivre tous les conflits, tout le temps, avec le même intérêt et la même intensité. Le conflit avec le Hezbollah était « nouveau » et a momentanément suscité plus d'intérêt. Mais le conflit palestinien a longtemps et très souvent dominé l'actualité... et il le fera encore.
Quel témoignage vous a le plus touché ou le plus troublé?
Toutes les histoires en Israël et en Palestine sont touchantes. Mais, encore une fois, dans la bande de Gaza, j'ai été particulièrement touché par cet homme qui boitait lourdement, victime d'une fusillade lors de la première Intifada et qui, il y a quelques jours, venait de perdre ses deux frères lors d'un bombardement israélien. Il se retrouvait seul soutien de famille de la femme et des enfants de l'un de ses frères. Une situation de pauvreté sans issue.
![]() Photo: AFP/Roni Schutzer |
Quelle est la situation la plus tendue que vous avez vécue?
C'était chaque fois qu'on allait dans le nord d'Israël, mon caméraman Laurent Racine et moi. Les roquettes du Hezbollah tombaient chaque jour par centaines. Nous sommes allés dans les villes où il y en avait le plus: Nahariya, Kiryat Shmona, deux villes qui ne sont situées qu'à quelques kilomètres de la frontière israélo-libanaise. Ce qu'il y a de difficile avec les roquettes, c'est qu'elles sont imprécises, donc elles tombent n'importe où. Quand on est à l'extérieur et que les sirènes nous annoncent que des roquettes sont en notre direction, c'est comme jouer à la loterie. La roquette peut tomber à deux kilomètres comme à deux mètres. En plus, les roquettes Katiouchas, quand elles tombent, n'émettent aucun sifflement: on n'a même pas un quart de seconde pour se mettre à l'abri.
En quoi la réaction des civils israéliens au conflit ressemble-t-elle à celle des Américains, après les attentats de septembre 2001, et à celle des Irakiens, en 2003, ou au contraire s'en distingue-t-elle?
Ce sont des contextes totalement différents. La réaction qui m'a le plus frappé chez les Israéliens, c'est qu'ils étaient tous convaincus que le monde entier était contre eux. Ils disaient que le monde ne s'émouvait que du sort des civils libanais alors qu'eux aussi souffraient, et que c'étaient eux les véritables victimes puisque c'est le Hezbollah, selon eux, qui a lancé les hostilités en enlevant deux soldats israéliens et en en tuant huit.
Même la gauche israélienne, traditionnellement moins favorable à la guerre, a appuyé l'offensive israélienne. Était-il possible pour les Israéliens d'exprimer une opinion contraire à celle de la majorité?
En début de conflit, l'ensemble de la population israélienne était derrière son gouvernement quand il a lancé l'offensive. Les Israéliens voulaient en finir avec le Hezbollah, qui constitue pour eux une menace directe. Mais au fil des semaines, la critique est réapparue. Vers la fin du conflit, les opposants à la guerre devenaient plus nombreux et commençaient à s'organiser. Il y a en Israël des groupes d'opposition, des partis politiques de toutes tendances et une presse tant de gauche que de droite bien organisée et largement diffusée.
Certains intellectuels avaient commencé à s'exprimer publiquement contre la guerre. Je pense en particulier à l'écrivain israélien David Grossman qui, avec deux collègues, a dénoncé cette guerre alors qu'il l'appuyait en début de conflit. Je ne connaissais pas cet auteur. Le lendemain, j'ai acheté son roman « Be my Knife », que j'ai commencé à lire dans l'avion de retour chez moi. Le lendemain de mon retour, j'ai appris la mort de son fils dans les derniers jours de la guerre. Il était soldat de l'armée israélienne, un jeune homme de 20 ans, mort victime d'un missile antichar. Le cessez-le-feu serait arrivé quelques jours plus tôt que ce jeune homme serait encore vivant. Lui, comme tant d'autres qui sont morts sous les bombes israéliennes dans les derniers jours du conflit.
![]() Photo: AFP/Nicolas Asfouri |
Dans la foulée de la tragédie de Cana, un Israélien à qui vous parliez des civils libanais tués vous a répondu qu'« on ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs ». Cette opinion était-elle partagée par une majorité d'Israéliens?
Cette réponse m'a tellement surpris. J'interviewais au hasard des Israéliens dans la rue le jour où il y a eu toutes ces victimes civiles à Kfar Cana. Je vois ce jeune homme qui passe près de moi, cheveux longs, l'air typique du hippie pacifiste, je lui pose une question sur la justesse de l'offensive israélienne compte tenu du grand nombre de victimes civiles libanaises que l'offensive a produites jusqu'à maintenant. Et il me répond exactement cela: « On ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs ». Il m'explique que toutes les guerres sont sales et qu'il est normal que des civils en fassent les frais. Je lui demande alors s'il a de la compassion pour ces victimes. Il me répond: « Demandez aux Israéliens s'ils ne souffrent pas également, nous connaissons tous quelqu'un en Israël qui a été victime des actes terroristes. » Effectivement, tous les Israéliens que j'ai interviewés ce jour-là partageaient cette opinion. Mais ce n'est pas un sondage, si j'avais interviewé un très large échantillonnage, j'aurais obtenu des opinions plus variées.>> visionner
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Un de vos reportages dans le sud d'Israël montrait le camp de réfugiés de Nitzanim, aux abords d'une plage. Avec ses glissades d'eau, sa salle de cinéma climatisée, ses spectacles - et j'en passe - vous l'avez qualifiée de « Club Med ». Ces réfugiés privilégiés perçoivent-ils le conflit différemment des autres?
Non, ils venaient tous des villages du nord, des villages victimes des roquettes du Hezbollah. Ce qu'il y avait de vraiment particulier dans ce « Club Med pour réfugiés », qui logeait 6000 réfugiés (si je me souviens bien), c'est qu'il montrait la force de la société israélienne, sa capacité d'organisation et surtout... son pouvoir financier. Ce camp a été financé exclusivement par un homme d'affaires d'origine russe, qui a fait fortune entre autres dans le pétrole. Le camp lui coûtait 500 000 $US par jour. Je lui ai demandé au téléphone: « combien de temps allez-vous payer cette somme »? Sa réponse: « le temps que durera la guerre ». Avec l'argent, ils ont pu louer d'immenses tentes, acheter toute la nourriture qu'on peut imaginer. Et les bénévoles sont arrivés par dizaines pour venir en aide aux réfugiés du nord. Il y avait même de la massothérapie gratuite pour les aider à surmonter leurs stress! Ce qui différait, c'est le pouvoir de l'argent parce que, dans le nord, les résidents vivaient dans de petits refuges dans des conditions très difficiles.>> visionner
Les téléspectateurs pouvaient suivre chaque jour ce qui se passait sur les deux fronts, avec un accent mis sur le Liban, en raison de l'ampleur de l'offensive israélienne. Votre couverture en territoire israélien vous laissait-elle le temps pour vous forger une vision d'ensemble du conflit?
Oui et non. Il faut aller au plus vite et s'occuper de son mandat. Ma tâche, c'était de couvrir Israël, j'y consacrais l'essentiel de mon temps tout en m'informant quand même un peu sur ce qui se passait de l'autre côté de la frontière.
Dès le début du conflit, le premier ministre Stephen Harper a ouvertement pris position en faveur d'Israël. Cela a-t-il eu un écho au sein de la population israélienne?
Oui, à quelques reprises des Israéliens m'ont fait remarquer que mon premier ministre était « de leur bord ». Ils connaissaient la position du gouvernement canadien. Je me souvent fait demander: « qu'est-ce que les Canadiens pensent de ce conflit » ? J'ai perfectionné l'art de l'esquive!
De quel le reportage, réalisé au cours de cette guerre, êtes-vous le plus fier?
D'aucun en particulier. Ils ont tous, à leur façon, contribué à illustrer différentes facettes de sociétés plongées dans la guerre. Je suis par contre très fier de mon caméraman, Laurent Racine, qui partageait mon enthousiasme de couvrir ce conflit et qui n'a jamais reculé devant le danger. Le danger était réel. Nos petites vestes pare-balles et nos casques étaient de bien minces remparts devant les obus israéliens ou les roquettes du Hezbollah.