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Luc Lavigne
Raymond Saint-Pierre a couvert le conflit entre Israël et le Hezbollah du côté libanais de la frontière. Il a été correspondant à l'étranger pendant de nombreuses années.
Il a notamment couvert la guerre du Golfe et réalisé des reportages dans plusieurs autres régions en guerre, dont l'ex-Yougoslavie, le Timor oriental et la Somalie, en plus de réaliser une série de documentaires sur diverses guerres civiles et sur le génocide rwandais.
Quelle est la plus grande différence que vous avez constatée entre le conflit au Liban et les autres que vous avez couverts?
Ce qui est étrange, c'est qu'il y a à la fois une guerre traditionnelle près de la frontière, c'est-à-dire deux armées qui s'affrontent, et un deuxième front, qui est partout au Liban, celui des bombardements. On ne savait jamais quand et où surviendraient les raids ou si la route qu'on empruntait avait été bombardée dans les dernières minutes, ce qui nous est d'ailleurs arrivé quand on allait vers Tyr. Les gens ne se sentent totalement en sécurité à aucun moment, surtout lors des déplacements. Il y a ces avions sans pilotes, il y a aussi de gros bombardiers qui s'en prennent aux camions, convois, ponts, routes principales et modes d'acheminement d'aide. Quand on en était près, on se rendait compte qu'on pouvait être une cible. Il n'y avait pas d'heure pour les bombardements. Il y avait donc cette espèce d'incertitude constante. Je n'avais jamais vécu cela comme tel.
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AFP/Ramzy Haidar
Quelle est l'image ou l'événement qui vous a le plus marqué et qui vous reste encore en tête?
Il y a d'abord l'ampleur des dégâts à Beyrouth-Sud. J'étais allé faire un documentaire sur la reconstruction de Beyrouth en 1995. Voir maintenant, dans les quartiers très populeux, les édifices de cinq, six, sept ou huit étages complètement rasés, éliminés de la surface de la terre, voir les carcasses de maison qui étaient encore habitées par des gens la veille, c'était vraiment choquant.
L'autre image que je retiens, c'est lorsque mon caméraman et moi avons quitté Beyrouth en bateau. Il y avait des centaines de réfugiés avec nous. Au moment de lever l'ancre, nous étions tous sur le pont, nous regardions le soleil descendre tranquillement sur Beyrouth, et nous avons vu la ville se faire bombarder, à moins d'un kilomètre, en plein jour. Pour les gens qui quittaient Beyrouth, leur pays, qui laissaient des proches derrière, c'était une vue affreuse.
Quel témoignage vous a le plus touché?
Celui d'une femme rencontrée lors de la manifestation très violente du dimanche contre l'ONU, le lendemain du bombardement de Cana. Les gens avaient vu pendant des heures des images très crues, bien plus que ce qu'on a montré ici. Ils étaient vraiment surchauffés et essayaient d'envahir le quartier général de l'ONU. Et cette dame très intéressante, qui n'était pas voilée et qui était visiblement une intellectuelle, pas du tout une extrémiste, me dit: « Vous savez, moi, je ne suis pas du tout Hezbollah, mais Israël est en train de nous rendre tous partisans du Hezbollah ». C'est ce qui l'inquiétait, car elle voyait la situation dégénérer dans son pays, les extrémistes marquer des points, forçant les gens à choisir un camp qui n'était pas forcément celui qu'ils favorisaient ou avec lequel ils ne voulaient pas être identifiés. Ça m'a beaucoup touché, car elle ouvrait une fenêtre sur un avenir possiblement inquiétant. >> visionner
Son épouse tente de le réconforter.
De quel reportage êtes-vous le plus fier?
Ce serait sans doute celui sur Mohammed Al-Akhrass, le survivant de la famille dans laquelle il y a eu 11 morts, dont huit étaient Canadiens. Il avait des problèmes à rentrer au pays. Sa famille avait été bombardée et tuée au Liban, où il avait décidé de tenir son mariage. Quand je l'ai rencontré, il était au bord des larmes, complètement démoli. Pour les jours suivants, il était dans un état tel que nous n'aurions pas pu le mettre en ondes, cela aurait été indécent. Mais après avoir montré son problème à la télévision, les choses ont bougé énormément, autant à l'ambassade à Beyrouth qu'au bureau du ministre de l'Immigration. En tant que journaliste, ce n'est pas notre rôle premier d'être utiles. Notre premier métier est de témoigner. Mais ça m'a beaucoup satisfait qu'un de nos reportages réussisse à aider quelqu'un qui était dans un tel gouffre. >> visionner
Comment réagissent les communautés sunnite et chrétienne au Hezbollah chiite?
Devant ces attaques-là, les gens ne peuvent pas dire ouvertement qu'ils en veulent au Hezbollah, mais ça viendra un jour. Ils le font hors caméra. Ils disent: « c'est le Hezbollah qui nous a entraînés là-dedans, on n'avait pas voté pour cette guerre-là ». Ils lui reprochent d'avoir lancé une guerre sous les ordres d'un pays étranger, l'Iran ou la Syrie, et d'avoir embarqué le Liban sans le consulter. Ça les rend très amers.
Selon vous, le conflit redessinera-t-il la carte politique du Liban?
Oui. Peut-être le Hezbollah sortira-t-il très affaibli de tout ça à long terme. À court terme, ce sont des stars, ceux qui défendent le pays. Si les gens qui vivent près de la frontière ou dans le sud de Beyrouth sont des pro-Hezbollah, ailleurs, l'appui est plus politique et dépend plus du contexte que d'une foi en ce qu'il représente. Si un cessez-le-feu force l'armée libanaise à se placer à la frontière, si des troupes étrangères contrôlent le Hezbollah, si celui-ci n'est plus dans les villages frontaliers, il pourra perdre beaucoup de son influence dans certaines parties du pays. S'il y a la paix, le Hezbollah va avoir gagné la gloire, mais perdu du pouvoir. La situation est beaucoup trop mouvante pour tirer des conclusions définitives.
Quelle est la plus grande difficulté que vous avez dû surmonter?
Il y avait la difficulté quotidienne du manque d'essence. On devait faire la file, et on avait seulement le droit à une quantité limitée. Par exemple, le jour où nous sommes allés dans la vallée de la Bekaa, après un raid israélien, nous avons perdu trois heures et demie ou quatre heures à toujours revenir à la fin de la file pour avoir suffisamment d'essence. Le déplacement aussi était difficile. Les routes étaient régulièrement bombardées. D'un jour à l'autre, on ne savait jamais quel chemin prendre. Par exemple, se rendre à Tyr en auto prend à peine 1 h 10 ou 1 h 20 en temps normal, mais ça prenait trois, quatre ou cinq heures selon les bombardements de la nuit ou de la veille. Il fallait contourner sans arrêt par les montages. Et il y avait la sécurité sur les routes aussi. Plusieurs routes sont très étroites, et se retrouver sur de petites routes secondaires est très dangereux.
Cela dit, nous étions très bien équipés, même si nous n'étions que deux. Pour moi, en contexte de guerre, plus l'équipe est petite, mieux c'est: moins il y a de gens exposés au danger, moins on a à nourrir de gens, moins on a besoin d'un gros véhicule.
Comment s'est passé le contact avec les gens?
Très bien en général. Tout le monde là-bas a un cousin, un frère, une soeur ou un proche qui vit au Canada. On jouit donc d'une très bonne image. Dès qu'ils savaient qu'on était Canadiens, les gens étaient ouverts, gentils, prêts à parler. Par contre, ils étaient très agressifs envers les médias américains ou même britanniques.
Stephen Harper
Un jour, nous sommes allés dans le quartier sud de Beyrouth, et les gens ont pensé que nous étions de la BBC [British Broadcasting Corporation] plutôt que de la CBC. Les gens du Hezbollah et la population en général étaient très, très agressifs. Dès qu'ils ont compris l'erreur, l'attitude a changé de 1000 %, et ils se sont même excusés.
Le gouvernement Harper a pris une position très pro-Israël, mais la population ne l'a pas appris pendant qu'on était là. Mais un diplomate m'a dit « attendez que la foule sache la position du Canada, là, vous allez avoir des problèmes! ».
Devant tant d'horreur, dans quelle mesure peut-on se laisser toucher et en même temps garder son objectivité journalistique?
C'est toujours le problème. Nous avons un reportage à faire, il faut garder ses distances. Mais, même en étant objectif, je pense que le côté humain est ressorti dans les reportages qu'on a faits. Nous n'écrivons pas des communiqués, nous écrivons des reportages, nous rapportons. Le grand défi pour tous les journalistes est à la fois d'être humains, présents, de laisser filtrer certaines émotions, sans pour autant prendre parti, devenir misérabiliste, éditorialiste, dénonciateur ou partisan.
Il faut aussi aller au-delà des statistiques: ce n'est pas une partie de hockey avec tant de morts d'un côté et tant de l'autre. Nous ne devons pas rester enfermés dans les carcans des statistiques, des chiffres, du nombre de morts, d'obus, de roquettes, qui ne reflètent pas vraiment la situation. Il peut tomber 100 roquettes quelque part où il n'y a personne, ça ne change rien. Mais s'il n'en tombe qu'une dans une école, ça change tout. Il faut se déplacer, être sur le terrain. Ce qu'on a décrit, c'est ce qu'on a vu. On savait qu'il y aurait des récits pour donner la vision d'ensemble. Ce qu'il fallait ajouter, c'est ce que vivaient les gens.
Des membres du Hezbollah escortent les journalistes quand ils visitent les zones touchées par les raids israéliens. Vous sentiez-vous manipulé?
Il y a ça évidemment. Quand on filme des images d'un bombardement, il y a par exemple une image de Nasrallah au milieu des ruines qui est parfaite et sans poussière. Mais on a assez vu de situations de bombardements pour voir ce qui est mis en scène et ce qui est vrai. C'est pour cela que j'essayais toujours d'interviewer des gens, non pas qu'eux me montraient, mais que moi, je voyais. Dès qu'on débarquait dans une zone un peu sensible, ils suivaient notre travail constamment. Par exemple, à Beyrouth-Sud, après une visite officielle, escortée par le Hezbollah, on a filmé des images, une nuée de militants du Hezbollah nous ont sauté dessus, ils voulaient prendre la caméra, ils étaient très autoritaires, pour ne pas dire violents. Ça a pris beaucoup de temps avant qu'on puisse s'expliquer. Ils ont peur qu'on filme des objectifs, qu'on soit des espions. Il y avait une tension permanente.
Je vous cite deux lecteurs dont les opinions ont été publiées dans des quotidiens: « Dans la séquence vidéo, tanks, bombes, enfants aux blessures sanguinolentes, et un mort enroulé dans un drap imbibé de sang... Déjà trop pour moi, Monsieur Saint-Pierre. [... ] En temps de guerre, les journalistes devraient faire preuve d'une autocensure qui me semble justifiée et justifiable. »
Je comprends très bien ce réflexe, mais c'est le messager qu'on attaque au lieu d'attaquer la source. Je ne suis pas allé là pour cueillir des fraises, j'y suis allé parce qu'il y a une guerre. Je sais que ça choque, mais je ne vois pas comment on peut ne pas montrer les victimes. Je trouve qu'on s'autocensure déjà beaucoup par rapport aux télévisions arabophones, qui montrent tous les morceaux d'êtres humains qu'on peut imaginer. Nous restons quand même décents. Mais si nous ne montrions rien, nous serions vraiment malhonnêtes, nous ne mériterions pas d'exercer ce métier-là. Ne pas montrer les images équivaut à vivre dans un beau nuage rose, où tout le monde est beau et gentil. Si tout le monde l'était, il n'y aurait pas de guerre. C'est notre devoir de le montrer.
Un autre commentaire d'une lectrice: « Je reste estomaquée aussi du courage de nos journalistes qui, au milieu des bombes et des explosions, nous racontent les horreurs qu'ils vivent tous les jours dans les rues de Beyrouth, de Tyr ou de Sidon. » Vous voyez-vous comme quelqu'un de courageux ?
Non, je me vois comme quelqu'un qui sait mesurer les risques. Dans le cas du Liban, j'ai eu peur à plusieurs reprises, mais pas tout le temps. Parce que je connaissais la situation, qu'on prenait le temps de s'informer d'heure en heure, de tout le temps savoir ce qui se passait devant. Ça prend d'abord une bonne dose de réalisme, une certaine audace, mais il ne faut pas être inconscient. À Beyrouth-Sud, il n'était pas question qu'on y aille sans le casque et la veste pare-balles, car c'était très dangereux. Il faut mesurer le danger, prendre toutes les précautions possibles, être bien informé et, après, faire le pari qu'on va être chanceux!
Comment revenir dans un pays en paix après avoir vu les effets de la guerre?
J'ai vécu quelques guerres, et il y a toujours une période de 24 ou 48 heures où l'ajustement est assez difficile. Ce n'est pas facile de revenir en milieu normal: avoir de la nourriture ou l'essence quand on en veut, ne pas voir de gens blessés, réfugiés, dans la misère. Quand on revient, c'est vrai que c'est choquant. Au début, nous ne sommes pas de bons compagnons parce que nos pensées sont ailleurs, on digère beaucoup ce qu'on a vécu. Il y a beaucoup de choses qu'on voit dans la vie quotidienne qui nous rappellent ce qu'on a vécu là-bas. Le premier matin, je lisais mon journal sur le balcon et un avion est passé. Tout de suite, inconsciemment, j'ai eu le réflexe de me raidir.
Quelle question poseriez-vous à un journaliste qui aurait passé trois semaines au Liban et qui ne vous a pas été posée dans les 20 entrevues que vous avez accordées?
Quelle question je me poserais ? « Es-tu frustré d'essayer de tout faire comprendre aux gens avec seulement des petits reportages télé ? » Et je dirais oui! C'est toujours difficile en télévision quand on a une minute, une minute trente, deux minutes, de faire comprendre des situations très complexes. Travailler en milieu de guerre où les populations civiles sont frappées souvent, c'est un exercice de frustration permanente! Ça l'est souvent en temps normal, mais dans ce contexte, c'est encore plus vrai. Il faut choisir, laisser tomber d'excellentes images, même si on a passé une demi-journée ou qu'on a mis sa vie en danger pour les obtenir, même si on s'est battu pour les avoir, même si on s'est battu contre la censure, contre des gens qui nous empêchaient de bouger, contre la crainte des bombardements. Faire fi de tout ça pour choisir, c'est ce qui est le plus usant, des fois, on se dit« si j'avais 5 ou 8 minutes ». Mais cela rend le reportage plus percutant.