
Le spectre d'une guerre civile
![]() Photo: AFP/AHMAD AL-RUBAYE Un attentat contre une mosquée chiite de Bagdad a fait 79 morts, vendredi. |
Attentats-suicides, explosions de véhicules piégés, enlèvements, assassinats: pas une journée ne se déroule sans que ne soient commis des actes de violence. Si au départ ils visaient principalement les troupes américaines et alliées, perçues comme une force d'occupation, ils se sont graduellement répandus à d'autres cibles.
Les insurgés s'en prennent maintenant aux forces de sécurité irakiennes, aux politiciens, aux employés d'organisations non gouvernementales, aux diplomates étrangers, surtout arabes, et aux civils irakiens eux-mêmes. À titre d'exemple, les enlèvements de milliers d'Irakiens, pourtant moins médiatisés, dépassent ceux des quelque 200 étrangers enlevés depuis l'invasion de l'Irak, en 2003.
Principaux événements:
2003
- 23 mai: dissolution de l'armée irakienne
- 19 août: explosion d'un camion piégé devant le QG de l'ONU à Bagdad; 22 morts, dont l'émissaire de l'ONU, Sergio Vieira de Mello; départ de l'ONU
2004
- 2 mars: mort de quelque 200 personnes dans des attentats à la bombe et des tirs de mortier près de mosquées de Bagdad et Kerbala
- 12 mai: diffusion sur un site Internet considéré proche d'Al-Qaïda d'une vidéo de la décapitation de l'Américain Nicolas Berg
- 26 août: siège de Najaf, au terme duquel la milice de Moqtada al-Sadr se retire après trois semaines de combats contre les forces américaines
- 7 septembre: cap du millier de morts franchi chez les soldats américains
- 8 novembre: offensive américaine à grande échelle à Falloudja; après une semaine, l'armée assure avoir repris le contrôle de la ville, tué 1600 insurgés et en avoir capturé un millier
- 21 décembre: action la plus meurtrière contre les Américains depuis la chute de Saddam Hussein: 24 militaires tués et plus de 60 blessés dans un attentat dans une base à Mossoul
- 27 décembre: dans un enregistrement audio, Oussama ben Laden appelle les Irakiens à boycotter les élections de janvier et désigne Zarqaoui comme son représentant officiel en Irak
2005
- 28 février: explosion d'une voiture piégée à Hillah, faisant 110 morts; c'est l'attentat le plus meurtrier en deux ans
- 14 septembre: vague coordonnée d'une dizaine d'explosions à Bagdad, faisant au moins 167 morts et 570 blessés
- 26 novembre: enlèvement à Bagdad des Canadiens James Loney et Harmeet Singh Sooden, de même que du Britannique Norman Kember et de l'Américain Tom Fox; les trois premiers retrouveront leur liberté après 118 jours de captivité, tandis que l'Américain sera exécuté
2006
- 5 janvier: mort de 120 personnes dans deux attentats-suicides à Kerbala et Ramadi
- 22 février: attentat contre le mausolée chiite de Samarra et vague de représailles, faisant des centaines de morts
« Imaginer qu'il suffisait de se débarrasser de Saddam [Hussein] pour que tout se passe bien était une idée simpliste », résume Judith Yaphen, spécialiste de la question irakienne à l'Université nationale de défense, aux États-Unis (en entrevue à l'agence Reuters). « Le gouvernement américain savait peu de chose sur l'Irak, notamment qu'un pays réprimé pendant 35 ans peut très rapidement et très facilement devenir incontrôlable ».
Résultat de cette situation « incontrôlable » sur les membres de la coalition multinationale: 2400 soldats américains et une centaine de militaires d'autres nationalités tués. Les experts jugent qu'il existe en Irak une quarantaine de groupes armés anti-occupation.
Le bilan de l'intervention militaire pour les civils irakiens est beaucoup plus meurtrier encore. Les premier chiffres officiels émis par le gouvernement irakien faisaient état de plus de 5700 morts irakiens, dont quelque 4000 civils, pour la seule année 2005 (voir Premier bilan officiel).
Les estimations non officielles pour le nombre total de victimes civiles depuis le début de la guerre varient entre 17 000 et 40 000. À ces chiffres, il faut cependant ajouter les centaines de morts qu'ont faits les tensions interethniques. C'est la majorité chiite qui paie le plus lourd tribut, devant une minorité sunnite souvent frustrée, elle qui voit le pouvoir lui échapper depuis la chute de Saddam Hussein.
La tension est si grande qu'en août 2005, la seule rumeur d'un attentat sur un pont de Bagdad a provoqué un mouvement de panique d'une telle ampleur qu'un millier de pèlerins chiites ont trouvé la mort dans leur fuite.
![]() Photo: AFP/DIA HAMID Le mausolée de Samarra |
Mais c'est l'attentat perpétré en février 2006 contre le mausolée chiite de Samarra, suivi d'une vague de représailles contre des mosquées sunnites, qui a véritablement mis le feu aux poudres. Dans les semaines qui ont suivi, les attaques contre les civils ont grimpé de 90 %.
Cette violence interconfessionnelle est telle que plusieurs analystes évoquent le spectre de la guerre civile. Pour le président égyptien, Hosni Moubarak, elle s'y est déjà installée. « Si les Américains partent maintenant, ce serait une catastrophe parce que la guerre empirerait », a-t-il soutenu.
De leur côté, les États-Unis voient, du moins partiellement, l'insurrection sunnite comme une preuve que l'Iran et la Syrie tentent de déstabiliser l'Irak.
Une instabilité préoccupante
Malgré l'optimisme affiché par la Maison-Blanche et le Pentagone, qui vantent régulièrement les progrès de l'armée américaine, un rapport élaboré par des diplomates et des militaires américains trace un plus sombre portrait. Daté du 31 janvier 2006 et révélé quelques semaines plus tard par le New York Times, le document analyse la situation dans les 18 provinces irakiennes selon des critères politiques, économiques et sécuritaires.
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La situation est jugée critique dans la province d'Anbar, coeur de l'insurrection sunnite, et sérieuse dans six provinces, dont celles de Bassora et de Bagdad. Huit sont dépeintes comme modérément stables et seules trois, les provinces kurdes, sont jugées stables.
Si le Kurdistan irakien est la seule zone vraiment sécuritaire, il y existe tout de même des « tensions interethniques » dans les villes de Kirkouk et de Mossoul, où se trouvent des champs pétroliers. Le rapport souligne en outre la division entre Arabes et Kurdes dans le nord du pays, les tensions croissantes entre milices rivales dans le sud, notamment entre l'Armée de Mehdi et l'organisation Badr, et s'inquiète de l'influence des partis religieux chiites, soutenus par l'Iran.