Quel rôle pour le FPR?

Le 6 avril 1994, l'avion du président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, un Hutu, est abattu. On retrouve des débris de l'avion et des corps jusque dans les jardins de la résidence présidentielle.

Selon la version officielle, des extrémistes hutus sont derrière cet attentat. Ils auraient cherché un prétexte pour déclencher le génocide.

Cet avis n'est toutefois pas partagé par Adbul Joshua Ruzibiza, un ex-officier du Front patriotique rwandais (FPR). Cette guérilla tutsie était dirigée par Paul Kagame, qui deviendra le président du Rwanda après le génocide.

En 1990, Ruzibiza était agent de renseignements pour le FPR, dont les troupes étaient lancées à la reconquête du Rwanda à partir de l'Ouganda. Il affirme que c'est Paul Kagame qui a commandé et planifié l'attentat. « J'accuse un chef d'État d'avoir commis le génocide », lance-t-il, estimant que les événements précédant le génocide demeurent la partie la plus manipulée de l'histoire du Rwanda.

Dans son livre Rwanda: l'histoire secrète, l'ex-lieutenant de Kagame affirme qu'il était présent lors de l'attentat. Selon lui, deux missiles SA-16 ont été tirés contre l'avion présidentiel par le caporal Éric Hakizimana et le sous-lieutenant Franck Nziza.

« Mon travail était de faire les reconnaissances du terrain, de la topographie de la ville de Kigali et tous ses alentours, des routes qui mènent de Kigali vers le nord ou vice versa, relate-t-il. En particulier la partie sud et la partie est de Kigali, qui va finalement inclure aussi Masaka. »

C'est justement de la colline de Masaka qu'on a tiré les missiles qui ont abattu l'avion, lorsque l'appareil amorçait sa descente sur l'aéroport de Kigali. À titre d'agent de renseignements, Ruzibiza aurait lui-même repéré l'endroit.

Selon lui, Kagame savait que l'assassinat du président déclencherait des représailles contre les populations tutsies. « Il était très conscient de ce qui pouvait se passer s'il provoquait un chaos, estime-t-il. On pensait que peut-être Kagame prendrait [...] des mesures qui s'imposent pour protéger les Tutsis. Mais au fur et à mesure, on s'est rendu compte qu'il ne faisait rien. »

Ruzibiza a été arrêté en 1997, puis incarcéré pendant deux ans, avant d'être acquitté en 1999. Il a fui en Ouganda deux ans plus tard. Il est maintenant réfugié en Norvège.

Une lutte sur le dos des Tutsis

Aloys Ruyenzi, ex-garde du corps de Kagame, partage la position de Ruzibiza. Cet autre membre du FPR affirme qu'il était présent lorsque Kagame planifiait l'attentat, lors d'une réunion avec ses officiers, le 31 mars 1994. « J'ai assisté à la réunion, affirme-t-il. Je ne pouvais pas intervenir, j'étais garde du corps. Mais j'ai tout vu, tout entendu. »

Il reproche au président Kagame d'avoir livré sa lutte sur le dos des Tutsis du Rwanda. Selon lui, sa seule préoccupation était de s'emparer du pouvoir. « Les conséquences lui importaient peu, soutient-il. Il ne pensait qu'à ses propres intérêts. N'importe qui aurait su qu'il y aurait des répercussions dans le pays. » Ruyenzi se cache maintenant dans un pays d'Europe.

Ces deux ex-officiers ne sont pas les seuls à contredire Paul Kagame. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé en 1994, a envoyé des enquêteurs au Rwanda. Certains ont recueilli d'autres témoignages d'officiers du FPR impliquant le président dans l'attentat contre l'avion de Habyarimana.

À l'époque, la procureure du TPI, la Canadienne Louise Arbour, leur avait ordonné de mettre fin à leur enquête. Raison invoquée: le Tribunal considérait que l'attentat contre l'avion, qui devait déclencher le génocide, ne faisait pas partie de son mandat.

Des massacres à grande échelle

simulation genocide rwandais film hotel rwanda   © film Hotel Rwanda

Dans son livre, Abdul Ruzibiza accuse non seulement le FPR d'avoir abattu l'avion présidentiel, mais aussi de s'être livré à des massacres sur une grande échelle, tout en faisant croire à la communauté internationale que c'était l'oeuvre d'extrémistes hutus.

« J'accuse avec beaucoup de précision, avec beaucoup de dates, de façon très bien détaillée, précise-t-il sur les témoignages qu'il a recueillis. Ce sont des crimes imprescriptibles, il n'a pas vraiment de façon de s'échapper. » Il accuse le président Kagame d'avoir provoqué un « second génocide ».

En septembre 1994, Paul Kagame disait ignorer qui avait abattu l'avion du président. « Certains disent que c'est le FPR, d'autres parlent d'un complot d'extrémistes dans l'entourage d'Habyarimana, affirmait-il. Ça me semble la version la plus plausible. Habyarimana avait d'autres ennemis que le FPR. »

Dix ans après le génocide, lors des cérémonies commémorant les événements, il répétait que le FPR est venu sauver des populations tutsies d'un génocide organisé et planifié. Il balaie aujourd'hui les accusations de Ruzibiza, les qualifiant d'« inventions ».

Néanmoins, plus d'une décennie plus tard, les témoignages sont nombreux voulant que des milliers de hutus aient aussi été massacrés dans les zones conquises par les armées tutsies du FPR.

Selon Ruzibiza, en plus des 800 000 Tutsis tués au cours du génocide, des milliers de Hutus ont été tués par le FPR. « Cela montre de façon incontournable que le FPR a commis des crimes qui sont internationalement réprimés. Il devrait y avoir une conséquence sur les relations entre le Rwanda et le reste du monde. »

« Ce sont des crimes d'une gravité telle, des violations tellement graves du droit international, qu'ils ne peuvent, me semble-t-il, rester sans conséquence, poursuit-il. Si tout cela est vrai, Kagame est le plus grand criminel de guerre en fonction aujourd'hui. »

Des faits

Filip Reyntjens, juriste et spécialiste du génocide rwandais, accorde beaucoup de poids aux révélations d'Abdul Ruzibiza. « C'est une accumulation de données extrêmement précises sur les massacres commis par le FPR », explique-t-il. « Ça me semble extrêmement important, surtout parce que cela n'a pas été contredit. Ce ne sont pas des analyses, des thèses, ce sont des faits. »

Le génocide a fait plus de 800 000 morts en 3 mois.

Charles Karemano, un exilé rwandais, a vu ses parents hutus emmenés dans des camions du FPR. Grâce au livre de Ruzibiza, il a appris ce qui est arrivé à sa famille en fuite par la suite. « Là, on les a tués, brûlés, la cendre a été déposée à un endroit que je connais », explique-t-il.

En 1994, après le génocide, Karemano a fait confiance au régime de Kagame et est rentré à Kigali. Mais lorsqu'il a demandé une enquête sur la disparition des siens, il a reçu des menaces. Il a alors fui le Rwanda.

Pour lui, il est temps de rétablir la vérité au sujet du FPR. « Les choses doivent être revisitées, revues, remises en cause, dit-il. Personne n'a le monopole de la vérité. »

À ce jour, aucune accusation n'a été portée contre le président Paul Kagame.

En complément

Correspondants
à l’étranger

  • Luc Chartrand
    Luc Chartrand

    Vidéo -  Présidentielles en Égypte : les candidats au second tour

  • Manon Globensky
    Manon Globensky

    Audio -  Massacre de Houla : les Occidentaux veulent accentuer la pression sur Damas

  • Ginette Lamarche
    Ginette Lamarche

    Audio -  Élections égyptiennes : les inquiétudes des coptes

Tous les correspondants

Facebook