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Section spéciale

Mise à jour le jeudi 20 septembre 2007 à 16 h 31

Une pétro-monnaie

Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf

Le dollar et le pétrole

Le huard revient de loin. À une certaine époque, le dollar canadien valait moins que le papier sur lequel il était imprimé, disait-on à la blague. En janvier 2002, il plongeait même sous la barre des 62 ¢. Mais il a tranquillement repris du poil de la bête, rejoignant même le dollar américain le 20 septembre 2007, et son ascension n'est peut-être pas terminée. Une situation inédite depuis 30 ans. Portrait d'un huard qui s'envole vers les hauts sommets.


Quels facteurs ont mené à cette progression du dollar canadien face au dollar américain?

« Une seule chose: l'augmentation des prix des ressources naturelles », répond Maurice Marchon, professeur titulaire à HEC. Il faut dire que le Canada est un important exportateur de ressources naturelles, comme le gaz naturel, le pétrole, l'or et le nickel, par exemple. « La corrélation entre les deux est quasiment parfaite, spécifie-t-il. Le dollar canadien s'apprécie parce que les prix des matières premières augmentent, et eux augmentent parce que l'économie mondiale est en forte expansion ».

Pompe à pétrole

Jean-Luc Landry, président de la firme de gestion de portefeuilles Landry Morin, parle plus précisément du dollar canadien comme d'une « pétro-monnaie », dont les fluctuations suivent celles de l'or noir. Il fait en outre remarquer que, jusqu'à récemment, l'intérêt des investisseurs étrangers pour le Canada était plutôt timide.

« Après 2003, le prix du pétrole s'est mis à monter, la balance commerciale canadienne s'est améliorée, les taux d'intérêt ont baissé. L'économie va mieux, en partie grâce au pétrole, mais aussi parce que le gouvernement fédéral a baissé son déficit, les finances publiques se sont améliorées. Tout cela a donné confiance aux investisseurs étrangers, et la valeur de la monnaie canadienne s'est mise à monter », explique-t-il.

N'est-ce pas plutôt le dollar américain qui se déprécie?

Globalement, le billet vert s'est déprécié par rapport aux autres monnaies. Mais les deux experts sont catégoriques: le huard fait aussi bonne figure face aux monnaies étrangères. « Toutes les monnaies s'apprécient par rapport au dollar américain, mais leur progression n'a pas toute la même ampleur, ajoute M. Landry. Le dollar canadien est une des stars: sa valeur a grimpé d'à peu près 50 % [depuis 2003]. »

Qui sort perdant de cette situation?

coupe-bois

À l'évidence, répond Maurice Marchon, c'est « le secteur manufacturier qui perd sa compétitivité ». Si les effets commencent déjà à se faire sentir, ils seront plus importants encore dans le futur, estime Jean-Luc Landry, plus particulièrement dans des industries comme celles de l'automobile, du vêtement et du bois.

« Mis à part le pétrole, les exportations sont en baisse depuis quelques années, et on commence à voir des entreprises fermer. À plus long terme, souligne-t-il, ce sera extrêmement difficile d'exporter autant qu'avant parce que la monnaie est trop forte. Si vous faites face à la concurrence de la Chine, où le salaire est le dixième de celui de vos employés et que votre monnaie monte, c'est presque impossible d'y arriver. »

À qui la bonne santé de notre dollar profite-t-elle?

Globalement à nous tous, jugent MM. Landry et Marchon, qui parlent tous deux de la richesse engendrée. Une situation qui aide l'ensemble de l'économie: « les rentrées fiscales sont importantes, le fédéral a des surplus. Même les provinces qui dépensent trop ont suffisamment d'argent », évalue M. Landry. Sans oublier que la bonne performance du dollar est bénéfique pour l'emploi.

« Il y a 171 000 emplois perdus dans le secteur manufacturier depuis janvier 2003, mais il y a 1,8 million d'emplois de plus au total. »

— Maurice Marchon

Les biens importés coûtent en outre moins cher au consommateur, ce qui, souligne M. Landry, fait baisser l'inflation. « Si l'économie va bien et que vous demandez aux gens s'ils vont dépenser, ils vont vous dire « bien sûr ! » « En tant que consommateurs, nous sommes plus riches, résume M. Marchon. C'est le nirvana, l'idéal. »

Du côté des entreprises, c'est le secteur des ressources naturelles qui en bénéficie le plus, juge Maurice Marchon, puisque le prix relatif des matières premières s'est apprécié beaucoup plus que le dollar canadien. La marge de profit de ces entreprises a donc augmenté. Si le dollar canadien s'est apprécié de 50 %, cela constitue des « pinottes » aux yeux de M. Marchon. « Les prix du pétrole depuis 1998 sont 8 fois plus élevés », souligne-t-il. De plus, « cette réévaluation du dollar génère aussi des profits et engage des investissements ». Même les exportateurs y trouvent leur compte lorsqu'ils achètent de l'équipement aux États-Unis ou en Allemagne par exemple, souligne M. Marchon, « s'ils sont capables de survivre ».

Quelles provinces gagnent au change et lesquelles y perdent?

Petrole

L'Alberta sort grande gagnante, répond d'emblée M. Marchon. « Le taux de croissance du PIB réel de l'Alberta entre 2003 et 2006 a été de 4,9 % et celui du Canada de 2,7 %. Au cours des quatre dernières années, le taux de croissance annuel moyen du PIB réel du Canada sans l'Alberta aurait été de 2,4 %. » Malgré tout, estime-t-il, « il y a des retombées pour les autres provinces parce qu'il y a des commandes de services. » Pour Jean-Luc Landry, dans l'ensemble, les provinces de l'ouest, grandes productrices de pétrole, n'auront aucun problème, tout comme dans une moindre mesure l'est du pays, plus Terre-Neuve, qui en produit également.

« La province la plus touchée, et celle qui le sera aussi le plus dans les prochaines années, poursuit-il, c'est l'Ontario, où il y a une ancienne base industrielle. Le Québec se situe un peu entre les deux. Jusqu'ici, ça va très bien, parce qu'il a davantage d'industries de pointe, davantage basées sur le savoir: biotechnologies, informatique, etc. Ces industries sont un peu moins touchées par les fluctuations de la monnaie, mais cela n'empêche pas que nous serons touchés quand même. »

— Jean-Luc Landry

Et après la parité?

Tous deux s'entendent toutefois pour dire qu'en économie, on ne sait pas de quoi demain sera fait. « Si le pétrole atteint 100 $US, ce qui n'est pas impossible, le dollar continuera à monter, estime M. Landry. Comme le prix du pétrole pourrait aussi descendre. Il ne faut pas penser, si le dollar canadien est au pair avec le dollar américain, que la progression va arrêter. Mais il faut faire attention. Si la confiance à l'endroit du dollar canadien est extrêmement forte, ça peut changer très, très vite. Sur le marché des changes, tout le monde se suit. »

Selon M. Marchon, ce qui déterminera à long terme la progression, ou la régression, du huard, c'est la capacité de l'économie à assurer le plein emploi. « Mais le taux de change peut retomber n'importe quand si l'économie mondiale tombe en récession », même si, souligne-t-il, ce n'est pas dans la mire. « Mais après les Jeux olympiques de Pékin, en 2008, peut-être qu'il y aura une récession. Et s'il y a une récession en Chine, c'est clair que le dollar canadien va débarquer big time. »



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