L'homme de toutes
les batailles
Dans
le sillage de Trudeau
L'intérêt de Jean Chrétien
pour la politique remonte à son plus jeune âge. Après
les années d'apprentissage, la première partie de
sa carrière politique se déroulera principalement
aux côtés d'un des grands politiciens du Canada,
Pierre Elliott Trudeau.
En 1957, alors que l'Union nationale domine la
politique québécoise depuis plus d'une décennie,
les conservateurs remportent les élections fédérales.
Jean Chrétien, lui, fait déjà
campagne pour les candidats libéraux aux élections,
tant au niveau provincial que fédéral.
En 1960, il devient l'un des principaux organisateurs
de Jean Lesage, qui est chef du Parti libéral du Québec
et qui gagne les élections la même année.
C'était le 22 juin 1960.
Pour la première fois depuis seize ans, le Québec boudait l'Union
nationale pour porter au pouvoir le Parti libéral.
« C'est le temps que ça change ! »,
affirmait le slogan électoral libéral.

Jean Lesage est vu comme
le père de la
révolution
tranquille
C'est en 1963, à l'âge de 29 ans,
que Jean Chrétien est élu pour la première fois à la Chambre des
communes. Il représente alors la circonscription de Saint-Maurice-Laflèche.
Son adversaire, un créditiste, avait gagné
l'élection précédente avec une majorité
de 10 000 voix. Chrétien l'emporte par 2000 voix.
Pour un jeune homme débarquant de sa région,
les débuts en politique sont ardus. Jean Chrétien
doit apprendre l'anglais. Sa naïveté et ses difficultés
à maîtriser cette langue lui attirent des critiques
et des moqueries, mais sa ténacité, sa ponctualité
et sa grande capacité de travail lui valent des éloges.
Trempé du métal
dont on fait les politiciens
Dans son ouvrage consacré à Chrétien,
Chrétien : The Will to Win,
le journaliste et biographe Lawrence Martin rapporte que
l'homme possède une énergie peu commune
et qu'il ne sait pas se reposer. Selon certains collaborateurs,
son esprit comme son corps fonctionnent à plein
régime, ce qui va à l'encontre de l'image
de politicien un peu maladroit que les médias donnent
de Chrétien. Il est extrêmement discipliné.
Toujours selon l'auteur, Jean Chrétien possède
aussi une combativité naturelle, cultivée
pendant ses jeunes années, et la faculté
de faire preuve d'une certaine duplicité, qui a
pu le servir pour mener à bien certains dossiers,
mais qui lui a aussi, parfois, causé des problèmes.
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Le jeune politicien est réélu en 1965.
En 1966, Lester B. Pearson le choisit pour être
son secrétaire parlementaire, une fonction qui laisse à
Jean Chrétien assez de temps libre pour se familiariser
avec les rouages de la politique à Ottawa.
Ensuite,
il exerce la même fonction auprès du ministre des
Finances Mitchell Sharp. Bien que cette dernière nomination
déçoive à l'époque le jeune politicien,
la relation avec Sharp s'avérera déterminante dans
la carrière de Jean Chrétien. À ce propos,
il explique que Mitchell Sharp devint son mentor politique, lui
« donnant l'équivalent d'un cours post-universitaire
en économie ».
Au départ, tout sépare les deux hommes :
Chrétien vient d'un milieu populaire, il apporte à
l'époque ses idéaux de justice sociale, c'est un
homme qui préfère voir la forêt plutôt
que de s'attacher au détail de l'arbre, et qui ne peut
se concentrer trop longtemps sur un dossier complexe, tandis que
Sharp est plus à droite, soucieux du détail, complexe.
Mais Sharp a déjà indiqué qu'il n'aurait
pu trouver d'élève plus zélé que Jean
Chrétien.
Jean Chrétien dira dans ses mémoires
que c'est grâce aux enseignements de Mitchell Sharp qu'il
a pu, plus tard, écrire deux importants discours sur les
conséquences économiques de la séparation
du Québec.
C'est aussi l'époque de la venue des
« trois colombes » à Ottawa. C'est
Jean-V. Dufresne, journaliste au quotidien Le Devoir, qui
fut à l'origine de l'expression en appelant un candidat
de la « volière libérale »
« la colombe ». L'expression fut reprise
ensuite par Claude Ryan, désignant cette fois les trois
candidats Jean Marchand, Pierre Elliot Trudeau et Gérard
Pelletier.
En décembre 1967, Lester B. Pearson annonce qu'il
se retire de la vie politique, alors que Jean Chrétien
vient d'obtenir son premier poste au cabinet, comme ministre sans
portefeuille attaché aux finances. À 33 ans,
Jean Chrétien est le plus jeune ministre de ce siècle.
C'est à cette époque que Jean Chrétien
découvre l'Ouest canadien, lors d'un voyage en train qui
le fascinera. L'accueil chaleureux de la population anglophone
lui offrira, souligne-t-il, un contraste frappant avec celui qui
lui était parfois réservé au Québec.

En février 1968, Pierre
Elliott Trudeau annonce qu'il briguera la direction du Parti
libéral. Il en deviendra le chef en avril, au terme d'une
lutte serrée. Le Canada vient donc de trouver son 15e premier
ministre, qui convoque aussitôt des élections pour le 25 juin
de la même année. Et qui les gagne.
Jean Chrétien, lui, n'a pas soutenu Trudeau
dans cette première campagne, appuyant plutôt son
ami et mentor, Mitchell Sharp, jusqu'à ce que ce dernier
se rallie à Trudeau.
Aux élections du 25 juin 1968, Jean Chrétien
est, de son côté, réélu à la Chambre des communes
comme député de la nouvelle circonscription de Saint-Maurice.
C'est le début de longues années
de loyauté au nouveau premier ministre du Canada, une loyauté
qui, tout à la fois, le servira et lui portera ombrage
au cours de sa carrière.
Jean Chrétien obtient le ministère
des Affaires indiennes et du Nord canadien, poste qu'il occupera
jusqu'au 8 août 1974, un mois après sa réélection, lorsqu'il
deviendra président du Conseil du Trésor.
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Son passage au
ministère des Affaires indiennes
Il en dira : « Cette
époque fut probablement la plus productive de toute
ma carrière. »
L'une de ses premières
réalisations, en 1969, est de rédiger un document
d'orientation sur les questions autochtones. Il crée
la commission Berger, en 1972, dont le mandat est de formuler
des recommandations sur un projet de pipeline dans la vallée
du Mackenzie.
Il met sur pied un bureau
chargé de régler les revendications territoriales
des autochtones.
Il crée une dizaine
de parcs nationaux.
Pour la petite histoire,
Pierre Elliott Trudeau avait décidé de le
placer dans ce ministère précisément
à cause de son manque de connaissance de ces dossiers
(et donc d'idées préconçues).
À l'issue de six
années et demie de service dans ce ministère,
Chrétien dira : « Je suis assez
content. J'ai encore mon scalp. »
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En 1972, le gouvernement libéral est réélu, mais il est minoritaire.
À mi-mandat, le Nouveau Parti démocratique s'allie aux
conservateurs pour rejeter le budget du ministre des Finances,
John Turner : le gouvernement est renversé.

En juillet 1974, l'équipe de Pierre Elliott Trudeau
remporte suffisamment de circonscriptions pour former un gouvernement
majoritaire, mais elle doit composer avec une situation économique
difficile. En 1975, pour réduire l'inflation, le premier ministre
reprend à son compte une promesse du Parti conservateur qu'il
avait vivement dénoncée pendant la campagne électorale :
il annonce un programme de contrôle des prix et des salaires d'une
durée de trois ans. Jean Chrétien lèvera ce contrôle
en 1977.
Sa nomination au Conseil du Trésor satisfait
intimement Jean Chrétien, qui souhaitait depuis l'époque
Pearson obtenir un ministère à responsabilité
économique. Cette période est marquée par
l'austérité, et rapidement, Jean Chrétien
se mérite le surnom de Docteur No, parce qu'il
n'hésite pas à rejeter les projets coûteux.
Devenu ministre de l'Industrie et du Commerce le
14 septembre 1976, il est nommé un an plus tard au ministère
des Finances du Canada, où il demeure jusqu'au 4 juin 1979.
En 1976, il finance la mise au point de l'avion Challenger.

Dur, dur, la finance
Jean Chrétien, il le dit lui-même,
est un homme qui aime agir rapidement et prendre des risques.
Le poste de ministre des Finances, en ce sens, est l'un des plus
périlleux pour un homme politique (on l'appelle parfois
le cimetière des politiciens). En effet, cette période
fut difficile pour lui. Trudeau lui-même nourrissait des
doutes sur les capacités de Chrétien à prendre
ce portefeuille. Cependant, à cette époque, Chrétien
comptait parmi les membres de son cabinet les plus populaires
et, malgré sa jeunesse, les plus expérimentés.
Dans le contexte de l'arrivée au pouvoir du Parti québécois
au Québec, Trudeau avait aussi besoin d'un ministre francophone
pouvant vendre aux Québécois les avantages de la
Confédération.
« A floating dollar means it floats. »
Cette remarque, faite aux journalistes parmi d'autres, incarne
bien l'approche parfois qualifiée de simpliste du nouveau
ministre des Finances en la matière. Le Financial Post
écrit de lui à cette époque : « His
performance has to be viewed with immense sorrow. »
Malgré des mesures pour relancer l'économie,
le bilan de Jean Chrétien aux Finances sera plutôt
négatif, dans un contexte national et international difficile.
Le taux d'inflation continuera d'augmenter et la dette publique
atteindra des sommets inégalés, grimpant de 41 %
pour atteindre 64 milliards de dollars.
C'est avec le lourd poids de son échec aux
Finances que Chrétien entame la campagne électorale
de 1979 aux côtés de son chef, Pierre Trudeau.
Jean Chrétien est réélu pour
un sixième mandat dans Saint-Maurice lors des élections
du 22 mai 1979. Cependant, les libéraux perdent le pouvoir
au profit des conservateurs, qui se retrouvent à la tête d'un
gouvernement minoritaire. Ce dernier se voit forcé de s'allier
au NPD.
Pierre
Elliott Trudeau devient donc chef de l'opposition, mais il annonce
rapidement son intention de quitter le parti. Cependant, après
un court règne de neuf mois, le gouvernement conservateur, qui
perd la confiance du NPD, est à son tour défait en Chambre lors
d'un vote sur le budget. Trudeau décide de rester aux commandes
du Parti libéral pour les élections de février 1980.
Le dernier mandat de Pierre Elliott Trudeau
: le
front constitutionnel

Les libéraux de Trudeau obtiennent un autre mandat,
quelques mois avant la tenue du référendum au Québec sur la souveraineté-association,
une proposition d'entente qui inclut notamment le pouvoir exclusif
du Québec en matière d'impôts, de lois et de politique étrangère.
Réélu de nouveau sans difficulté le 18 février
1980, Jean Chrétien devient le 3 mars 1980 ministre de
la Justice, ministre d'État au Développement social,
ministre responsable des négociations constitutionnelles.
Il
a alors la responsabilité d'appuyer les forces du NON dans
le cadre du référendum sur la question de la souveraineté
du Québec.
Ses discours imagés heurtent ou enflamment,
selon le camp.
« Si le PQ fait l'indépendance,
les gens seront payés en P.Q., piastres du Québec. »
Au cours de la campagne référendaire, qui divise
la population québécoise, Pierre Elliott Trudeau promet qu'Ottawa
réformera le fédéralisme. Un vote pour le NON n'est pas un vote
pour le statu quo, soutient-il. Son message et celui de
son bras droit, Jean Chrétien, semblent passer, et c'est
une victoire (quoique mince) des forces du NON.

59,5 % des Québécois rejettent l'offre du PQ,
tandis que 40,4 % l'acceptent.
Aux lendemains de la victoire du NON, Jean Chrétien
cherche aussitôt à convaincre ses homologues provinciaux
de s'engager dans des négociations constitutionnelles.
Mais pour Jean Chrétien, les pourparlers visent un rapatriement
unilatéral de la Constitution canadienne, à laquelle
sera ajoutée une charte des droits et libertés.
Jean Chrétien dépose à la Chambre des communes une résolution
portant sur une adresse commune (Sénat et Chambre des communes)
à la reine Elizabeth II en vue d’un rapatriement. Il sera contesté
dans cette réforme. Ses opposants iront jusqu'en Cour suprême
du Canada, qui lui donnera cependant le feu vert.
« Pour amender la constitution, on
n'a pas besoin du consentement des provinces. »
Une
réaction parmi tant d'autres :
« La cour avait dit que c'était légal,
mais illégitime... c'est la façon de M. Chrétien
de tordre un peu la vérité. »
- Claude Morin, ancien ministre péquiste
La rédaction et l'adoption de la Charte
canadienne des droits et libertés se font sous la responsabilité
de Jean Chrétien.
Quand Jean Chrétien devient par la suite
ministre de l'Énergie, des Mines et des Ressources, le 10 septembre
1982, il doit gérer le mécontentement des provinces
de l'Ouest, particulièrement de l'Alberta. Celles-ci sont
mobilisées contre le programme énergétique
national, mis en place en 1980.
Face au déclin de sa popularité et
dans un contexte économique moins que propice, Pierre Elliott
Trudeau abandonne son poste de premier ministre du Canada en juin
1984.
Ce sera le début d'une nouvelle ère
pour celui qui fut si longtemps son loyal bras droit, Jean Chrétien.