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Vers la privatisation de certains services, oui,
mais vers la médecine à deux vitesses ?
En matière de soins, la porte
est déjà entrouverte certains diront carrément
béante à la participation du privé.
Au Québec, si la plupart des patients se disent satisfaits
des services prodigués dans le système public, ils
en va autrement quand il est question des délais d'attente :
c'est là que le bât blesse. Ce sont les chirurgies
cardio-vasculaires, orthopédiques et ophtalmiques qui comptent
les plus longues listes. Face à cette congestion du système,
de plus en plus de patients sont prêts à payer pour
se faire soigner plus vite, d'autant plus que l'attente peut équivaloir
à une condamnation à mort dans certains cas.
L'histoire récente du Réseau de la
santé et des services sociaux au Québec a été
marquée par des coupures, des compressions budgétaires
et une reconfiguration majeure. En fait, cette histoire suit assez
fidèlement le tracé de l'évolution des transferts
fédéraux vers les provinces en général,
et particulièrement vers le Québec. Le Québec
s'est vu contraint, étant donné les importantes diminutions
des transferts fédéraux destinés à la
santé et à l'éducation, de diminuer les crédits
budgétaires destinés au Réseau de la santé.
Conjuguées à la lutte au déficit de la province
au milieu des années 1990, ces compressions se sont encore
accentuées et ont vraiment atteint leur paroxysme vers la
fin des années 90, alors que 800 millions de dollars en paiements
de transferts ont été coupés du Réseau
de la santé québécois. Elles ont mené
à une reconfiguration majeure du Réseau de la santé,
mieux connue sous le nom de « réforme Rochon ».
C'est en fait au moment de la réforme Rochon,
en voulant assainir le réseau et les finances publiques,
que le Québec a ouvert la porte à un florissant marché
de services privés de soins en tous genre. Le vide créé
par les mises à pied massives et les fermetures d'établissements
a été graduellement comblé, morceau par morceau,
par le secteur privé.
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DES CHIFFRES
Au Québec, en 1997, un tiers
des dollars consacrés aux services médicaux
(y compris les médicaments, les soins à
domicile, les soins dentaires, etc.) ont été
dépensés en dehors du régime public.
En 1992, le privé ne représentait que
le quart des dépenses totales.
L'Institut canadien d'information sur
la santé indique que, pour 2001-2002, le Québec
est la province canadienne qui dépense le moins
par personne en matière de santé. Le Québec
dépense 2005,16 $ par habitant, comparativement
à 2221,20 $ en Ontario et 2425,07 $ en Alberta.
La santé au Québec, en
1998, faisait vivre 363 000 personnes, dont trois sur
quatre étaient des femmes. Le réseau public
en employait 228 900.
Une différence « visible » :
M. Boire, un patient québécois, a choisi
le privé pour subir l'opération de sa
cataracte : « Ici, en une semaine
c'était fait. Dans le public, il faut compter
de six à vingt mois d'attente ».
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Aujourd'hui, le privé est présent dans
plusieurs aspects des prestations médicales et paramédicales.
Des exemples : certains médecins se désaffilient
du Régime d'assurance maladie, le jugeant trop contraignant.
Certains de ces médecins effectuent des visites à
domicile en retour d'honoraires. D'autres créent une clinique
privée ou s'associent à un établissement déjà
existant. Parmi les médecins qui demeurent dans le système
public, beaucoup se disent frustrés de l'inefficacité
du système, du peu de souplesse et du manque de temps opératoire,
des listes d'attente, de la vétusté des équipements.
« Je
suis un chirurgien. La place où je suis le meilleur, c'est
dans une salle d'opération. »
- Un chirurgien qui a opté pour le privé, frustré
de voir ses journées d'intervention chirurgicale se réduire
en peau de chagrin dans le réseau public.
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Une
majorité de Québécois pour un système
de santé mixte
La proposition de l'Action démocratique d'implanter
un système de santé « à
deux vitesses » trouverait écho dans
la population. Ainsi, un sondage CROP, réalisé
en septembre 2002 pour les quotidiens La Presse
et Le Soleil, révèle que 67 %
des personnes interrogées sont favorables au
principe permettant aux personnes aisées de payer
les services offerts par les établissements privés
afin de désengorger le système public
et de lui affecter les fonds ainsi épargnés.
Le sondage a été réalisé
auprès de 812 personnes, entre le 20 septembre
et le 3 octobre 2002. Sa marge d'erreur est de
3,5 %, 19 fois sur 20.
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Avons-nous le luxe d'être pour ou contre
la participation du privé aux services de santé ?
Ceux qui admettent le principe d'ouvrir la porte
au privé affirment que cette stratégie n'enlève
rien au système de santé public, bien au contraire,
puisqu'elle contribue à désengorger le réseau
public et permet aussi à ceux qui ne peuvent payer d'obtenir
plus vite des services, en plus d'injecter des fonds dans le système.
Donc, pour ceux-ci, médecine privée n'équivaut
pas à médecine à deux vitesses et les patients
sont les grands gagnants.
De toute façon, soutiennent les partisans
de partenariat public-privé, il ne faut pas nier l'évidence :
l'heure n'est plus à vouloir refuser d'ouvrir la porte, mais
plutôt à s'assurer d'effectuer de bons choix. D'ailleurs,
ce n'est pas un hasard si le programme en santé de l'Action
démocratique du Québec a été jugé
intéressant, même par de farouches défenseurs
du système public tels que le père de l'assurance
santé du Québec, l'ancien ministre libéral
Claude Castonguay.
En 2000, Claude Castonguay prônait l'attribution
de crédits d'impôts pour des ressources créées
par le secteur privé ou un partenariat privé-public
en matière de financement.
Castonguay
propose de transformer le système de santé
Site des nouvelles de Radio-Canada, 2000
L'ancien ministre libéral de la Santé
Claude Forget (de 1973-1976) critique pour sa part l'approche de
l'ADQ, la qualifiant de simpliste. Il estime que le privé
ne résoudra pas tous les problèmes, mais admet qu'il
a son rôle à jouer dans la médecine d'aujourd'hui,
et à fortiori dans celle de demain. Dans un article publié
en 2000 dans L'Actualité, Claude Forget déclarait
que le système de santé québécois avait
besoin de 10 milliards de dollars sur cinq ans pour reprendre pied.
« Il est difficile d'imaginer comment on pourra se
passer de l'apport du secteur privé », déclarait-il
alors. Selon lui, les gouvernements successifs ont toujours choisi
d'oublier les coûts réels des soins de santé
et le système vit d'expédients depuis 40 ans, ce qui
explique sa dégradation actuelle. Claude Forget ne pense
pas que le privé soit la panacée, mais il estime aussi
que les craintes exprimées sont excessives. Il croit que
la cohabitation public-privé dans le système nécessite
une surveillance mais, ajoute-t-il, faut-il vraiment parler du risque
d'une médecine à deux vitesses quand le Canada et
le Québec risquent de ne pouvoir se payer une médecine
en première vitesse ?
Le
président du Collège des médecins, Yves Lamontagne,
va plus loin encore. Il pense de son côté que nul pays
n'a plus le luxe de l'universalité des soins, surtout pas
le Québec. Pour lui aussi, la solution passe par un partenariat
public-privé. Dans une entrevue accordée en 2001 à
l'Actualité, il évoque l'idée de la
mise en place d'une structure comparable à celle d'Hydro-Québec
pour gérer la santé, qui répondrait aux besoins
des patients 24 h sur 24, 7 jours sur 7, et qui générerait
des revenus lui permettant de croître et donc de se régénérer.
Yves Lamontagne estime par ailleurs que la médecine d'État
a fait perdre beaucoup d'humanisme aux soins depuis son avènement
dans les années 70.
Il n'en reste pas moins que le privé fait
peur et les réactions véhémentes au programme
de l'ADQ le prouvent : Michel David, dans son article dans
Le Devoir intitulé Le scalpel et la baguette (3
octobre 2002), estime que l'ouverture au privé telle que
préconisée par l'ADQ va inévitablement «
creuser un fossé entre les deux systèmes ».
L'analyste s'interroge également sur la question de savoir
« qui empêchera un établissement privé
de se doter des équipements et technologies les plus avancés
que le réseau public ne sera pas en mesure d'offrir au malade
ordinaire ? ».
Pour beaucoup, dont le gouvernement Chrétien
et ses porte-parole, l'acceptation du privé en santé
équivaut à bénir l'introduction d'une médecine
à deux vitesses, l'une pour les nantis et l'autre pour le
reste de la population, avec d'un côté d'interminables
listes d'attente, et de l'autre une voie royale, ce qui, encore
une fois, entre fondamentalement en opposition avec les principes
de la Loi canadienne sur la santé.
On craint aussi une spirale infernale qui, en fait,
est déjà amorcée : les étudiants
en médecine au Québec et ailleurs au Canada ont commencé
à bouder certaines spécialités devant la difficulté
de les pratiquer. C'est le cas de l'orthopédie et de la gynécologie,
pour ne citer que deux exemples. Or, les besoins de la population
ne font qu'augmenter et le nombre de spécialistes est amené
à diminuer, à moins bien sûr d'importer de la
main-d'uvre.
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Faut-il limiter l'universalité
des soins de santé ?
« On vit avec des choix
et il faut se rendre compte qu'un des premiers objectifs
est de contrôler les dépenses plutôt
que d'assurer l'universalité. Il y a des limites
effectives dans notre système de santé.
Les fermetures de lits, ce sont des coupures. »
- Hubert Doucet, directeur
des programmes de bio-éthique de l'Université
de Montréal
La Tribune du Québec, 2000
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