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Aléas et vicissitudes d'un voyage avec Jean Chrétien
Gilles Toupin
Ils étaient partout. Avec leurs grandes robes blanches
et leur keffieh rouge et blanc, ils nous observaient sans vergogne,
épiant nos moindres gestes, tentant de capter nos moindres
paroles, mêmes celles que nous nous chuchotions à
l'oreille.
Il y avait déjà une journée que le petit
stratagème durait. Mark Dunn, mon collègue du Toronto
Sun, toujours un peu frondeur et rebelle, s'est dirigé
tout droit vers deux d'entre eux, au fond de la salle de presse
aménagée dans le plus luxueux hôtel de Djedda.
« Qui êtes-vous ? leur a-t-il lancé en
fronçant les sourcils.
- Nous sommes du ministère de l'Information, répondit
l'un d'eux dans le plus bel anglais.
- Vous êtes des espions?
Grand silence. Visiblement surpris, les deux types se regardent
avec de grands points d'interrogation dans les yeux.
- Euh... Nous ne parlons pas anglais... »
N'empêche que ces « fonctionnaires »du
ministère de l'Information du royaume saoudien, placés
là, selon les dires des attachés de presse au cabinet
du premier ministre du Canada, pour nous aider dans notre travail
de journaliste, n'ont contribué qu'à une seule et
unique chose pendant les 48 heures de notre séjour
en Arabie Saoudite. Ils ont dévalisé et ingurgité
les plats et les boissons des buffets commandés pour nourrir
la vingtaine de reporters canadiens qui accompagnaient le premier
ministre Jean Chrétien au cours de sa visite officielle
du printemps dernier.
Oh ! j'oubliais.
Ces victuailles étaient payées non pas par le
cabinet du premier ministre ni par le roi d'Arabie Saoudite, mais
bien par nos employeurs respectifs (question d'éthique)
qui doivent débourser parfois jusqu'à 15 000 dollars,
sans compter les frais d'hôtel, pour pouvoir avoir un siège
dans l'avion de M. Chrétien et rendre compte aux Canadiens
des allées et venues de leur chef de gouvernement aux quatre
coins de la planète.
Voyager avec le premier ministre du Canada fait vivre aux journalistes
ce genre de petits inconvénients. Mais il y a en général
des avantages indéniables. Non seulement le journaliste
est dans les loges, mais il est dans les meilleures. Il est collé
sur l'événement. Il est servi aux petits oignons
à bord de l'Airbus des Forces armées aménagé
spécialement pour l'occasion. L'équipage est empressé,
l'argenterie est de mise, les films sont du dernier cru, sans
parler des bouteilles de vin qui proviennent de je ne sais quelle
caverne d'Ali Baba. Pas besoin de trimbaler vos valises, elles
vous attendent toujours dans votre chambre d'hôtel. Pas
besoin de passer les douanes, on s'occupe de vos passeports pour
vous. Pas besoin d'attendre dans les aérogares, l'autobus
des médias vous dépose toujours au pied de la passerelle
et hop vous êtes à bord en moins de deux. Un premier
ministre ça n'attend pas!
Et pas besoin de s'inquiéter, il y a toujours un petit
copain de la GRC - en général taquin et blagueur
- qui s'occupe efficacement de toutes les questions de sécurité.
Et il y a Bernie (Bernard Séguin), le chef de caravane
et ancien cameraman qui fait des miracles pour que tout soit au
point - de la nourriture aux positions des caméras de télévision
en passant par les visites à caractère touristique
lors des journées de relâche. Une sorte de magicien
de l'horaire et de la logistique.
Mais tout n'est pas rose. Le manque de sommeil est la règle
fondamentale du jeu. Si le « patron » assiste
à un événement à trois heures d'autocar
de l'hôtel, il vous faut souvent quitter à cinq heures
du matin pour être à temps. LUI, il arrive aussi
à l'heure, mais par hélicoptère. Il aura
dormi deux heures de plus que vous.
Quand la journée est terminée et que le dernier
discours est prononcé et que « monsieur »
- comme l'appellent ses gorilles - rentre se coucher, il reste
encore aux scribes à pianoter sur leurs portables les textes
du lendemain. C'est pire pour les collègues de la radio
- parlez-en à Manon Globensky ou à Dorothée
Giroux de Radio-Canada - qui n'en finissent plus de préparer
des topos pour le soir, le lendemain matin et le lendemain midi
et qui vont rarement au lit avant 1 h du matin. Pendant ce
temps, le premier ministre s'est payé un autre petit deux
ou trois heures de sommeil de plus que vous. Pendant ce temps,
vous n'avez toujours rien vu d'Amman, de Damas, du Caire ou de
Jérusalem. Vous vous dites : il faudra bien que je
revienne un jour avec la famille.
Un jour, un membre d'équipage s'est amené dans
la cabine des journalistes. Il a monopolisé quatre sièges
du centre de l'appareil. Il y a installé un drap, une couverture
et un gros oreiller. Deux minutes plus tard, Jean Chrétien
s'y campait pour roupiller plein son saoul au beau milieu du corps
national de la presse. J'ai alors appris, moi qui était
assis à deux banquette derrière, que notre chef
de gouvernement ne ronflait pas. Pour mon collègue du Toronto
Star, Edison Stewart, l'épisode lui a valu d'écrire
une véritable pièce d'anthologie qu'il a intitulée
à l'époque : « J'ai dormi avec le
premier ministre ».
Cela dit, j'aimerais revenir à mes moutons... pardon!
à mes espions. Ce serait tout à fait injuste de
laisser croire que les Saoudiens sont seuls au monde à
tenter de percer les « secrets » de la gent
journalistique. Les chargés des relations avec la presse
qui épaulent le premier ministre Chrétien lors de
ses voyages ne portent pas de keffieh mais ils ont parfois des
réflexes vis-à-vis la presse qui sont comparables
à ceux de nos amis du désert d'Arabie. Ils tentent
de lire par dessus votre épaule, dans la salle de presse,
ce que vous écrivez. Ils vous disent à tout moment
que ce que M. Chrétien vient de dire n'est pas « ce
qu'il voulait dire » et que le sens véritable
de ses paroles est ceci ou cela. Ils prennent des notes. (J'aurais
bien aimé savoir ce qu'écrivait d'ailleurs un agent
de la GRC dans son petit cahier noir un jour que nous attendions
en bavardant dans un car à Kuala Lumpur.) Ils vous demandent
ce que vous pensez du discours du premier ministre. On a beau
leur dire que nous ne sommes pas là pour « penser »,
mais pour rapporter les faits, rien n'y fait. Il sont gentils,
polis, courtois, mais casse-pieds quand même. Et c'est leur
travail de l'être.
Mais j'y pense! Si, eux aussi, étaient « des
espions »?
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