D'abord parler de la vie

Pierre Foglia

En ce temps-là c'était le Liban qui faisait boum. Tous les jours, durant de nombreuses années, à la radio, à la télé, boum le Liban. Tous les jours à la télé, pendant 20 secondes, une voiture piégée, un bombardement, un enlèvement, un mur qui s'écroule, une rafale de mitraillette, des tanks. Tous les jours. Pendant des années et des années. Alors forcément, pour nous, ici, le Liban n'était plus un pays avec des rues et des gens. Le Liban c'était la guerre tout le temps.

J'arrive à Beyrouth au pire moment du conflit. Le taxi me conduit à l'hôtel. Je suis crevé. Je m'endors. Boum! Boum! le canon qui tonne. Je sors sur le balcon, la tête rentrée dans les épaules. Bougre de con c'est pas le canon, c'est l'orage... Bon, puisque je suis réveillé, je vais aller faire un tour. La première personne que je vois en sortant de l'hôtel c'est une dame avec des sacs d'épicerie. Puis des enfants qui jouent dans la cour d'une école. Puis un type qui se fait couper les cheveux sur la chaise d'un barbier...

Je suis rentré tout de suite à l'hôtel, saisi d'une urgence. De notre envoyé spécial à Beyrouth, devinez ce que j'ai vu aujourd'hui? Une dame avec des sacs d'épicerie. Des enfants en récréation dans la cour d'une école, un type qui se faisait couper les cheveux, ça a fait boum toute la journée mais ce n'était pas le canon ni des voitures piégées, c'était l'orage.

De notre envoyé spécial, rien de spécial.

Je m'en suis fait une spécialité, pas pour être original à tout prix, mais parce que je ressens chaque fois comme une urgence de dire les rues, les gens, les enfants, les barbiers. Même dans les pays où règnent la mort, il faut d'abord parler de la vie, sinon la mort n'est plus une tragédie, sinon la mort c'est juste une information qui fait boum, l'écho sonore d'une analyse géopolitique, un boum machinal dans la tête des téléspectateurs tous les jours à la même heure si bien qu'ils n'y font même plus attention.

Envoyé spécial. Conférence sur le Sida. Élections mexicaines. Belgrade. Bagdad. Jérusalem. Cuba. L'Australie. Les envoyés spéciaux de La Presse ont couru le monde toute l'année. On leur a demandé de ressortir leurs carnets de notes. En deça des événements qu'ils ont couverts - en deça comme dans [à part de ça] - en deça des faits saillants, ont-ils vu des enfants qui jouaient dans les cours des écoles? Souvenirs à main levée. Deux femmes, une Noire un Blanche qui s'étreignent dans un bungalow de Johannesburg. La justice d'Inka dans son jardin de Jérusalem... Peindre des petits bonheurs minuscules ne signfie pas qu'on s'accomode des grand malheurs dégeulasses.

Envoyé spécial. Cela ne sert à rien de courir le monde si ce n'est pas pour parler du monde au monde. Envoyé spécial. Être ailleurs. Être loin. Mais le plus difficile : se rappeler d'où on vient. Pour qui on écrit.

Pour vous.

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Textes publiés dans La Presse du samedi 30 décembre 2000