La cyberdépendance

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Journaliste: Annie Hudon
Réalisateur: Pierre-Alex Vachon

  — Bonjour et bienvenue à Branché. Ici Jean-Hugues Roy. Et aujourd’hui, on vous parle tout d’abord de cyberdépendance. En effet, Annie, bon, la cyberdépendance, on en entend beaucoup parler depuis l’émergence d’Internet. Est-ce que c’est un mythe ou une vraie maladie?
  — C’est la grande question, Jean-Hugues. En fait, il faut dire qu’avant même qu’Internet ne soit connu de tous, on s’inquiétait déjà beaucoup de la cyberdépendance. Évidemment, plus Internet gagne en popularité, plus on s’inquiète de la cyberdépendance.
  — Oui, évidemment, et tout le monde pointe du doigt Internet, mais est-ce qu’il est vraiment responsable?
  — Le premier réflexe, c’est de tenir Internet responsable, comme s’il avait les propriétés de créer une nouvelle forme de dépendance. Mais qu’en est-il vraiment? Pour y voir plus clair, on a demandé à deux personnes qui ont souffert de cyberdépendance, Carole et Jean-Philippe, qui ont accepté avec une grande générosité de nous livrer leur témoignage.

  — Passer devant l’ordinateur, c’est... la main s’en va la toute seule. C’est comme une drogue.
  — La première fois que j’ai eu le jeu entre les mains... j’étais complètement «addict» à ce jeu-là. J’ai joué 14 heures d’affilée sans arrêter, sans bouger de ma chaise. Je ne me suis pas levé de ma chaise, je n’ai pas été aux toilettes, je n’ai pas mangé. Le lendemain matin, j’ai dit: ho!
  — Si ma fille ne prenait pas l’ordinateur, j’étais 24 heures en ligne, tout le temps.
  Carole et Jean-Philippe ont tous deux souffert de cyberdépendance. Carole est restée accrochée dans les filets du bavardage électronique; Jean-Philippe, lui, s’est perdu dans les dédales du jeu vidéo Diablo.
  — Tu commences comme un petit guerrier, finalement, qui va prendre l’expérience en, justement, tuant des monstres, des choses comme ça. Tu peux trouver certaines pièces d’or, acheter des armes qui sont un peu plus puissantes, donc tu vas infliger plus de dommages. Tu ne joues pas seul à la maison. C’est le fait aussi d’être en communauté. Le jeu, en fait, devient divertissant parce que tu joues avec d’autre monde. Donc, tu deviens en plus une référence auprès des joueurs qui commencent, donc là c’est intéressant parce que, là, tu peux apprendre des choses aux joueurs qui commencent. Ça fait que tu as comme une certaine notoriété dans ce jeu-là, tu sais.
  — On choisit un beau petit surnom, là, qui est mignon, et puis tout le monde nous adresse la parole. Tout le monde nous attend. On est la bienvenue. On est acceptée, peu importe ce qu’on est physiquement. Puis moi, mon goût, c’était curieux, mais c’était d’aller vers les hommes et de leur demander des questions directes à eux: comment ça se passait dans leur vie de couple; ça faisait combien d’années qu’ils étaient mariés. Questions idiotes peut-être, mais à 3 heures du matin, on se la fait poser souvent aussi: est-ce que ca va bien dans ton ménage; c’est quoi la fréquence sexuelle. Je sais que c’est très ridicule comme questions, là. C’est quoi la normalité?

JEAN GARNEAU, psychologue
  — Il y a trois sortes, je pense, de dépendances profondément: il y a les dépendances qui engourdissent, l’alcoolisme est le meilleur exemple; il y a les dépendances qui apportent de l’excitation, du «thrill»; et il y a les dépendances qui viennent du fait qu’on trouve un plus, un enrichissement, une amélioration de notre vie. Et je pense qu’Internet serait dans cette catégorie-là.
  — Je ne sais pas si vous connaissez un petit peu les «chat», mais on peut échanger des sons, alors on peut écouter de la musique. Alors, quoi de mieux que d’écouter une mélodie puis de danser, finalement? Et quand on danse, on est très près, alors il se passe quand même des situations où: pose ta tête sur mon épaule. C’est très anodin pour commencer, là, c’est très courtois et charmeur. Alors, on peut échanger tant que l’on veut sur tous les sujets qu’on veut, il n’y à rien de tabou. Les conversations vont directement, de prendre un bain, par exemple, rien de plus plaisant que de prendre un bain avec une personne que vous ne connaissez pas.
  — Virtuel?
  — Virtuellement. Vous apprenez à la connaitre. Vous vous faites... vous vous imaginez la pièce que vous voulez, vous vous imaginez ce que vous voulez dans le bain, et c’est l’imaginatif qui prend le dessus. Le portatif me suivait partout, partout ou j’allais je me branchais. J’étais sur Internet tout le temps, tout le temps, y compris dans le temps des Fêtes. Quand on va dans la famille, c’est bien plaisant quand, à 1 heure du matin, tu dis: bon bien tourlou tout le monde, moi je m’en vais «chatter» un petit peu, j’ai mon monde qui m’attend, je ne peux pas les délaisser, on s’est donné rendez-vous, et tout, et tout.
  — T’sais, même dans tes temps où est-ce que tu ne joues pas, tu penses à ça, parce que tu penses à comment tu pourrais que ton personnage devienne plus puissant, puis tu penses à ce que tu as fait, puis... Donc, c’en est même drainant, tu sais, tu joues 40 heures, mais tu en penses apres ça 10, 15 heures. Tu ne peux pas avoir une vie agréable, là, quand tu fais ça. Tu sais, c’est surtout que tu ne fais pas d’autre chose, je veux dire, tu délaisses les gens que tu aimes. Donc, c’est bien sur qu’ils s’en apercoivent. Puis de faire continuellement ça, je pense que tu finis par perdre énormément de gens autour de toi.
  — Ma fille, elle, elle s’est sentie mise de coté. C’est qu’elle, un jour, est venue me voir en me disant:«Je me sens rejet, maman.» Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a dit: «Tu es toujours sur l’ordinateur. Quand je viens pour te parler, tu n’es plus jamais disponible. Je suis toujours de trop. Puis ça, ça me fait de la peine.» Alors, je l’ai prise dans mes bras puis on à pleuré beaucoup ensemble. C’est là que j’ai réalisé que c’était rendu loin. La, il fallait que je fasse quelque chose.
  Les cas de Carole et de Jean-Philippe ne sont pas isolés. Sur Internet, depuis quelques années, on voit apparaitre des sites ou on se préoccupe de plus en plus de la cyberdépendance, au même titre que n’importe quelle autre maladie, comme l’alcoolisme, par exemple. Des cliniques de traitement réelles et virtuelles ont même vu le jour aux États-Unis.
  Selon une enquète américaine parue au mois d’août dernier, 6% des internautes seraient cyberdépendants, ce qui représente 11 millions d’internautes à travers le monde. Des résultats et des conclusions qui sèment une grande controverse dans le milieu scientifique.
  — Ce que j’ai trouvé dans le domaine de la cyberdépendance, c’est typiquement ça, il n’y a rien de fondé dans ce qu’on dit, il n’y à rien d’établi solidement sur le plan scientifique. Les gens qui s’intéressent à cette question-là, évidemment, ils sont concernés par la question: ils publient des livres, ils donnent des conférences, ils ont des cliniques de traitement. Ils ont toutes sortes de beaux intérêts à ce que ça soit considéré comme une maladie. À partir du moment ou c’est officialisé, il y a des octrois de recherche, il y a toutes sortes de choses qui en découlent.
  — Le fait de voir, de batir quelque chose avec un personnage qui est moi en fait et puis qui atteint cette puissance-là rapidement, tu sais, donc en quelques heures, ce personnage-là atteint la puissance que moi je vais mettre peut-être des années à atteindre d’une certaine facon.
  — Maintenant, le problème qu’ils ont, est-ce que c’est un problème d’ordinateur ou d’Internet ou est-ce que c’est un probleme d’un autre ordre?
  — Moi comme psychologue, je pense que c’est un problème d’un autre ordre.
  — Ma fille allait à l’école, mon mari travaillait, moi je n’étais pas sur le marché du travail à ce moment-là, alors ça comblait beaucoup ma vie, le dialogue, la conversation. Mon époux revenait du travail, il allait écouter la télévision ou, bon, lui c’est un bon golfeur, ça fait que les fins de semaine, il allait jouer au golf, ça fait que j’étais rendue que j’espérais qu’il parte, j’espérais qu’il ne vienne pas coucher parce que je pouvais passer mes nuits sur Internet. Je n’avais pas besoin de lui pour me combler, j’avais plein d’hommes pour me combler, je n’avais pas besoin du tout de sa présence autour de moi, là.
  — Quand j’étais jeune, j’étais très petit, le plus petit de ma classe pendant de nombreuses années. C’était très intim... Ce n’était pas intimidant, mais c’était, on pourrait dire, difficile du fait dans les sports, des choses comme ça, bon, parce qu’on n’est pas reconnu, on est le dernier de pris dans une équipe, ou des choses comme ça, bon. Puis on prend sa place dans le jeu, finalement, c’est ça, puis on essaie peut-être d’avoir justement tellement cette place-là que j’ai peut-être été un peu dans l’excès.
  — Souvent, les gens me demandent: comment tu as fait, la, pour te rebrancher à la réalité? Ce n’est pas évident. C’est petit à petit. Ça à pris la part, une grande part de moi, puis une petite part, je dirais, de mon époux. Ce que je lui demandais, c’est d’etre là pour moi. Moi je suis consciente maintenant que j’avais un problème au départ et qu’en réglant mon probleme à la base, je pouvais régler le problème de dépendance à Internet.