Les journaux intimes sur Internet

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Journaliste: Jean-Hugues Roy
Réalisateur: Michel Philibert

Bonjour et bienvenue à Branché. Ici Jean-Hugues Roy, et aujourd’hui, on vous parle de journaux intimes. En effet, le journal est un genre littéraire bien établi. Il y a des grands auteurs, plusieurs mêmes, qui ont publié déjà leur journal. comme Franz Kafka l’a déjà fait, mais aujourd’hui, les journaux se transposent sur le Web.
  En effet, il y a des dizaines de milliers de personnes qui, chaque jour, racontent leur vie sur Internet. Et plusieurs le font en français. Alors, nous avons décidé d’aller rencontrer quelques diaristes virtuels québécois, histoire de leur demander pourquoi ils se livraient ainsi au monde.

  — Mon nom de plume, c’est Starless. Mon titre de journal, c’est en anglais, c’est A Starless Night, et puis pourquoi je le fais? C’est simple: c’est un journal intime, mais avec du feed-back.
  — ça me permet de m’introspecter, de tout voir, de tout analyser ce que je fais, ce que je vis, et ça me permet de mieux me connaitre finalement.
  — Mon nom de plume, c’est Zuby et j’écris «Laissez-moi vous montrer le monde avec mes yeux» depuis le 28 février 1998.
  — J’ai commencé à lire des journaux, pis j’étais un peu, pas jalouse, mais tu sais, ça m’intriguait, et puis, j’avais le goût de commencer à faire comme les autres, rentrer un peu comme dans la gang.
  Ce gang, justement, c’est la Société des diaristes virtuels, un regroupement de gens qui tiennent un journal intime et qui le rendent accessible à des milliers de lecteurs potentiels sur Internet.

STROPH
  — Je pense qu’il faut être un peu exhibitionniste aussi pour partager sa vie sur le Web, (les autres approuvent) mais je pense que c’est une sorte de thérapie gratuite qu’on s’offre.
(Extrait du journal de Strophe)
«Sombre couloir. Beaucoup de coins sombres dans le couloir qui m’amène à l’Eden, à ma délivrance. J’arrive tranquillement, mais surement, à me sauver de moi-même, de mon côté autodestructeur. J’y suis presque. J’y touche au bonheur.»
  Mais pourquoi rendre sa vie publique? Les diaristes répondent qu’ils publient leur journal un peu comme on lance une bouteille à la mer.

STARLESS
  —Y a pas de grandes différences entre ce journal-là pis un journal intime qu’on écrit sur papier, sauf que c’est un journal intime avec feed-back. C’est la clé, le feed-back, c’est..."
  On compte, aujourd’hui, un peu moins d’une centaine de journaux intimes publiés sur le Web au Québec, et ces journaux sont presque aussi vieux que le Web lui-meme.
  — Le matin, je me lève, en pyjama, un peu endormie, avant le premier café. J’ouvre le store. Je regarde dehors. S’il fait beau, tant mieux, s’il pleut, j’aime bien la pluie aussi, donc je suis contente.
  Tout a commencé en juin 1995, quand Brigitte Gemme, une étudiante de la métropole, a lancé son journal Web: Montréal, soleil et pluie.
  — La lumiere du matin est tellement belle. Pourtant, je n’ai pas dormi longtemps, mais j’ai, encore cette nuit, dormi comme un ange. Que demander de plus?
  Jour après jour, les gens allaient lire les billets quotidiens de Brigitte comme on lit un feuilleton. Elle avait son public. Et c’est ce qui fait que d’autres ont cherché a l’imiter.
  — Y a des lecteurs qui viennent me voir pis qui me disent: pis, comment elle va Doudou? Qu’est-ce qui arrive avec telle situation? Pis, je suis toujours étonnée de voir qu’ils connaissent ma vie au complet, ils me connaissent. Tu sais, ils connaissent comment je vais réagir. Ils connaissent. Pis moi, je les connais pas du tout.

MOEBIUS
  — C’est comme si on était, un peu, à un moment de notre vie, une petite vedette, pas grande, un peu notre Louis 19 à chacun.
  — Lui, c’en est un que tu aimes bien?
  — Oui, lui c’est un des rares auquel je reviens souvent.
  Michel Senez a récemment fait sa maitrise sur ces Louis 19 du Web.
  — Oui, mais le simple fait, souvent, de regarder ses bibittes, ça peut les exorciser dans un sens. C’a a été prouvé. Même il y a une étude qui est sortie, et ça encore là c’est vrai pour toute forme d’écriture, que dix minutes d’écriture par jour, ça renforcait le système immunitaire. Carrément. Donc, pourquoi pas?
  — J’ai des défauts et je ne les aime pas. Je ne suis pas de celle qui dira: je suis comme je suis, prenez-moi comme je suis ou rien. Je veux pouvoir travailler pour m’aimer davantage.
  Pour Michel Senez, les gens qui tiennent un journal sur le Web le font d’abord et avant tout pour eux-mêmes.
  — Et je trouve que ça prend quelqu’un d’un peu insécure pour avoir besoin de cette réponse-là sur sa propre vie. Donc, probablement, que les diaristes Web diraient le contraire, mais moi j’ai l’impression que oui.
  Quand on lit un journal intime, est-ce qu’on peut tomber en amour avec cette personne-là?

ZUBY
  — Ca m’est arrivée de recevoir des e-mail de lecteurs qui me disent: je suis totalement amoureux de toi. Mais moi, je leur dis: attend de me rencontrer. Tu sais pas dans quoi tu t’embarques et tout et tout, et tout.
  Mais si les diaristes virtuels aiment bien attirer l’attention des internautes, ils n’aimeraient pas nécessairement avoir une Webcam, c’est-à-dire une caméra Internet braquée sur eux en permanence.
  — Je pense qu’un journal, c’est plus intime qu’une Webcam. Parce que, je dis des choses dans mon journal que je dis même pas à personne.
  — Ah! Oui?
  — Je dis des choses parce que... Oui
  — Les gens qui ont une caméra en direct 24 heures sur 24 sont exhibitionnistes. On n’est peut-être pas autant exhibitionnistes, mais on veut pas rester dans l’ombre, donc c’est un juste milieu, je pense entre les deux.
  — C’est plus facile de se censurer, de se protéger par le biais du journal que par le biais de la caméra. La caméra, elle est là. Bon, tu peux choisir de l’éteindre, mais quand elle est allumée elle est allumée et puis elle montre tout ce qu’elle voit. Le journal, tu peux quand même tricher un peu. Je veux dire... D’ailleurs, y a beaucoup de journal, bien beaucoup, y en a un certain nombre qui sont des faux.
  C’est vrai. Certains journaux sont des faux, mais ce sont souvent les meilleurs parce que le quotidien y est romancé. Et c’est ce qui fait que pour certains la prose des diaristes virtuels est de la littérature à part entière. Est-ce que le prochain Michel Tremblay pourra émerger du Web?
  — Pourquoi pas? Pourquoi pas? Y en a certains des diaristes, et c’est aussi vrai pour le papier que pour le Web, qui commencent à l’écriture par le journal. Oui, que ce soit vrai. C’est d’ailleurs un exercice d’écriture intéressant, le journal au niveau littéraire. C’est... La plupart des écrivains tiennent un journal, donc, pourquoi pas?

STARLESS
  — On est tous des auteurs. Même si on commence par un journal, moi aussi, j’avoue, bon, c’est mon but aussi un jour d’en arriver à écrire un roman, là. Mais c’est un bon début.
  — Evidemment, Alexandre Jardin c’est mon auteur favori, pis c’est de là que m’est venue tellement l’envie d’écrire, là. Ça, c’est de la que ça vient, mais moi je lis beaucoup, beaucoup, beaucoup.
  — C’est la même chose pour les autres?
  — Non, pas du tout pour moi. À part les Astérix, je lis pas grand-chose. Je suis pas un grand lecteur. Souvent, j’ai marqué sur mon site - y a en gros ce que j’appelle un warning en voulant dire: les gens, venez pas m’achaler avec les fautes d’orthographe. Je suis pourri en grammaire et pour moi, je veux écrire. Je veux m’exprimer.

JELLO
  — Souvent, aussi, j’écris, ça me prend 5 minutes. C’est une idée qui me trottait dans la tête dans la journée. Pis, je l’écris. Je la mets en ligne pis ça finit là. Souvent, je me relis pas pis, ça donne ce que ça donne.
  — S’il y a des fautes, si c’est mal écrit, si t’es pas foutu de mettre un point dans un paragraphe, encore là, c’est problématique. Si c’est pas publiable, tu publies pas, et souvent, j’ai l’impression qu’il y en a souvent qui publient un journal Web mais qui sont pas nécessairement prêts à faire l’effort d’écrire quelque chose de publiable.
  — Que ce qu’ils écrivent soit publiable ou pas, tant que des gens auront quelque chose à dire, il y aura des journaux intimes sur Internet.
  — La journée que je vais me dire: je suis obligée d’écrire, pis que j’aurais pas le goût, je vais arrêter mais pour l’instant j’ai envie d’écrire. J’ai envie de raconter, mais c’est vraiment pas une contrainte, c’est même libérateur.