Lundi 28 mai 2012 12 h 31 HAE
![]() Livres Entrevue avec Hervé Kempf Le grand chambardementMise à jour le mardi 14 avril 2009 à 18 h 05 Un texte de Bernard Leduc
Il faut sortir du capitalisme. Sous nos climats, c'est le genre d'affirmation qui n'est pas courante. Seulement voilà, ce qui est en jeu, c'est le sort de la planète, rien de moins, nous rappelle Hervé Kempf dans son nouveau livre « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ». L'urgence climatique est connue, documentée, mondiale: elle hypothèque les générations à venir et menace aux portes du présent. La solution existe, soutient ce journaliste émérite du quotidien français Le Monde, mais il ne faut pas se leurrer: elle ne se trouve pas dans le capitalisme, qui ne vit que pour une croissance alimentée par la consommation des ressources de la Terre. Il serait donc illusoire de tout miser sur les technologies et les énergies vertes, autant de miroirs aux alouettes malgré leurs nombreuses vertus, en pensant ainsi pouvoir faire l'économie d'une remise en question de l'ordre social. Car dans l'état actuel des choses, l'ajout d'éoliennes, par exemple, ne fait que participer à une hausse générale de la consommation. Et, ajoute-t-il, nos petits gestes de consommation verts, ces petits actes de résistance individuels, ne font pas le poids face à un modèle de consommation dicté par « l'oligarchie ». Ces petits actes, en fait, doivent devenir grands: c'est à un projet de société, la réalisation d'une utopie, que nous convie M. Kempf. Où l'écologie rejoint la justice sociale Sur le front vert, la clé, c'est la frugalité.
« Il ne faut pas avoir peur d'employer ce mot, économie d'énergie. C'est dans cet ordre qu'il faut agir: on réduit la consommation d'énergie, et après on cherche comment la produire et aller vers les énergies vertes. Car pour l'instant on dit ''produit, produit, on va essayer de modifier un peu la façon dont on produit'', mais ça ne change pas la dynamique du système. » Aussi, ce front vert doit avoir son pendant social. Pour que cette réduction de la consommation d'énergie, mais aussi de biens, ait l'impact souhaité sur le cours du climat, il faut en effet qu'elle soit massive. « Pour que toutes nos sociétés, nos classes moyennes acceptent une réduction de la consommation matérielle et de la consommation d'énergie, il faut que ça se fasse dans des conditions d'égalité. » Il faut donc s'attaquer au modèle de vie proposé par la classe capitaliste dominante. Les armes: la lutte contre l'évasion fiscale et le plafonnement des revenus des plus riches. Hervé Kempf estime à cet effet que les mesures préconisées récemment par les membres du G-20, lors du sommet de Londres, pour lutter contre les paradis fiscaux, sont un premier pas, mais bien trop timide. « Il faut aller beaucoup plus loin, parce que les sommes qui sont cachées, on pourrait même dire volées, doivent revenir à la société. Il faut en gros un transfert de la richesse collective vers des activités socialement utiles qui créeront de l'emploi, auront un impact écologique beaucoup plus faible et serviront à créer des liens sociaux. » Des fonds, donc, qui participeraient à redessiner une nouvelle société. Le bien commun, la coopération et la solidarité doivent prendre le pas sur le profit, la compétition et l'économie. La politique, le sésame de l'avenir Bien sûr, comme il le dit, « tout ça ne se fera pas par l'opération du Saint-Esprit ». La solution viendra d'une mobilisation politique. Mais M. Kempf ne croit pas qu'il faut compter sur la classe politique actuelle.
« Pour le Canada, vous me permettrez de ne pas répondre par politesse, mais vous devinez peut-être qu'elle pourrait être la réponse. » Il y a l'exception du président américain Barack Obama, qu'il juge « intéressant, estimable, énergique, intelligent ». « Mais s'il a gagné, c'est parce qu'il a été porté par une large partie du peuple américain, qui a dit: ''Je veux soutenir cet homme, envoyer 5 $, faire des messages sur Internet." » « Pour l'instant, c'est plus la société qui bouge et qui peut porter des leaders qui peut-être apparaîtront. Les leaders actuels, pour la majorité d'entre eux, sont au service de l'oligarchie. » Les forums sociaux mondiaux sont une avenue intéressante, souligne-t-il, et il y a aussi toute cette mobilisation mondiale suscitée par la défense du protocole de Kyoto. « Ce qui se passe autour de Kyoto est extrêmement important parce que c'est le seul endroit actuellement où toutes les sociétés se retrouvent pour discuter de l'intérêt commun et de la façon de lutter contre les changements climatiques. Par ailleurs, dans toute la discussion autour de Kyoto, se pose de façon très claire la question des inégalités entre les pays du nord et du sud. » Le Québec pourrait-il participer à cette vaste entreprise suggérée par M. Kempf? Pourquoi pas. « Il y a eu tout ce mouvement au Québec, avec la Révolution tranquille, et vous parliez de René Lévesque, c'était quand même un mouvement politique formidable. Pourquoi est-ce que ça n'appartiendrait qu'au passé? Pourquoi est-ce que les choses ne se remettraient pas à bouger? » Hervé Kempf au QuébecPour sauver la planète, sortez du capitalisme est publié aux éditions du Seuil. Hervé Kempf, journaliste au quotidien français Le Monde, est en tournée au Québec jusqu'au 20 avril pour en faire la promotion. |