
Nouveauté-Dany Laferrière
Une critique de Florence Meney
Quelles images l'actualité nous ramène-t-elle périodiquement de Haïti, si ce ne sont celles d'un grand désarroi, d'une profonde colère et du dénuement?
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Le livre de Dany Laferrière, Vers le sud, est en fait une version revue, peaufinée dit-on, de son oeuvre La Chair du maître, parue en 1997. Cette nouvelle mouture, divisée en courts récits d'intérêt variable, parle certes d'un pays à la dérive, empêtré dans les petites combines et la précarité du lendemain. Mais il parle surtout de celui de la lumière, de la liberté, de la soif inextinguible de vivre, et de la victoire de la beauté et du corps sur l'adversité.
Sensualités croisées
Vers le sud s'inscrit dans le projet d'Autobiographie américaine de l'auteur. On rencontre ici une galaxie de protagonistes (certains connus) dont les destins et les sensualités s'entrecroisent, le temps d'une nuit, d'une sieste sur la plage, le temps d'une vie et d'une mort parfois.
Il y a Fanfan, Denz et Chico, de jeunes hommes troubles et durs et sensibles, en ombres et en lumière. Il y a aussi toutes ces femmes, dont ces blanches vieillissantes venues puiser leur jouvence aux lèvres des éphèbes qui leur prêtent leur corps, tout en scellant soigneusement leur coeur.
Le corps, valeur suprême
Car dans Vers le sud, la chair a valeur d'échange, et on sent l'immense force de ces gens qui ne possèdent que leur énergie vitale. Ici, le désespoir est plutôt du côté des nantis, des blancs prisonniers de leurs valeurs, monnaie soudain dérisoire (désiroire?) sous les tropiques. Les passions se déchaînent, nivellent les êtres, faisant en sorte que la blanche, croisant le regard de l'étranger, mettra bas sa peau blasée, plaquant en un instant mari et enfants, pour embrasser le destin d'une pauvre paysanne haïtienne.
Accepter d'être choqué
Vingt ans d'écriture variée et cohérente, et bien plus d'années encore à lire la nature humaine sous maints climats, cela donne Vers le sud, un ouvrage aux sucs riches, parfois troublants dans leur sexualité explicite, un livre poétique et cru tout à la fois, même s'il cette dernière parution ne constitue peut-être pas la plus grande oeuvre de l'écrivain.
En maître d'un vaudou dont on veut être victime, Dany Laferrière réussit en effet tout de même une fois de plus à nous envoûter, tout en choquant légèrement notre vaine pudibonderie.
Vers le sud a été porté au grand écran par Laurent Cantet.
Vers le sud
Dany Laferrière
Boréal