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Mise à jour le lundi 14 novembre 2005 à 8 h 47
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Rencontre

Rencontre avec Margaret Atwood

Avec Le dernier homme, qui vient de paraître en français, Margaret Atwood nous plonge au coeur d'un monde à la fois familier et terrifiant, mais aussi fort d'un humour et d'une créativité caustiques.

Un univers dévasté par une catastrophe écologique sans précédent, un monde de conditions climatiques aberrantes, de manipulations génétiques délirantes, avec en prime un virus foudroyant sur le point de détruire l'ensemble de l'humanité. Lire notre article sur Le dernier homme.

Voici notre entrevue, effectuée entièrement en français, avec la grande auteure lors de son passage à Montréal, le 8 avril.

Guide culturel: La traduction de Oryx and Crake, Le dernier homme, en français, arrive très tard, deux ans après la publication initiale :

Margaret Atwood : Oui, c'est toujours comme cela, malheureusement. Il faut dire aussi que de plus en plus de Français, et de francophones, lisent l'anglais.

-La guerre des langues a toujours lieu

GC: La nature de la traduction en français a aussi été critiquée, au Québec, on la juge parfois trop franco-française :

MA: C'est toujours un problème, qui a commencé avec Surfacing, mon premier roman traduit en français, c'était la guerre entre Français et Québécois. En France, ils disent « ce n'est pas du français! » et au Québec « ce n'est pas le bois de Boulogne, ici ! », mais on a pu avec ce dernier livre éviter de gros problèmes. Si j'étais Américaine des États-Unis, cette discussion n'aurait pas lieu. L'anglais canadien n'est pas loin de l'anglais de l'Angleterre, à part quelques exceptions. Les Anglais disent : « I will knock you up in the morning », ce qui, au Canada, veut dire : « Je te mettrai enceinte demain matin ! ». (Rire)

-La boîte de Pandore de l'Humanité

GC : Vous ne voulez pas que l'on parle du Dernier homme comme d'un ouvrage de science-fiction, mais d'anticipation.

MA: C'est de l'anticipation. Pour moi, la science-fiction, c'est des Martiens, des voyages intergalactiques, des créatures à tentacules. Cela évoque des choses absolument impossibles, moi, j'écris des choses qui non seulement peuvent arriver, mais qui arrivent en ce moment même. Tout ce que je mets dans Le dernier homme est possible, sont avec nous maintenant. C'est une grosse boîte de Pandore que l'on a ouvert.

GC: Vous décrivez un monde où tous les délires humains, toutes les folies, trouvent leur apogée, comme cette fille qui crée des expositions en disposant artistiquement des charognes...

MA: Ce n'est ni incroyable ni improbable. C'est William Gibson qui a écrit :« The future is with us, but it is unevenly distributed. » On a des petites poches de futur avec nous, j'ai tiré tous ces détails, ces inventions folles des magazines, des livres scientifiques et des journaux.

-Margaret Atwood, botaniste qui fabrique des patates parlantes?

GC:Et de votre famille, des scientifiques, eux aussi...

MA: Oui, de cela vient l'intérêt et la facilité (pour les choses scientifiques). Les fondations. Je connais la science... si le destin avait tourné dans une autre direction, je serais botaniste en ce moment (rire), j'arrangerais les patates pour les rendre lumineuses ... juste pour vous ! Des patates qui parlent !

GC : Cela me fait penser à l'une des inventions de votre livre, ce poulet génétiquement fabriqué, constitué uniquement de blancs de poulet prêts à consommer, sans tête. Horrible!

MA : Dans 10 ans, on aura cela ! Sans tête, pas de cerveau, pas de souffrance.

GC : Le démiurge de ce monde fou, Crake, a pourtant de bonnes intentions, il n'est pas dépourvu de sens moral.

MA : Absolument, ce n'est pas un scientifique fou, il est très logique. Mais pour des hommes comme lui, éliminer les autres s'avère nécessaire. Il est arrivé très souvent dans l'histoire de l'humanité qu'un très bon peuple qui ne possède pas les armes et la technologie soit exterminé par les autres.

-L'homme est un loup pour l'homme

GC: Oui, l'homme est un loup pour l'homme dans votre livre... avec ses ghettos de pauvreté, les plèbezones, et les compounds où s'enferment les nantis et ceux qui détiennent la connaissance...

MA: C'est comme ça maintenant, ce n'est pas le futur. On a ces organisations fermées, privilégiées. Et le reste. On peut dire aussi que les pays aussi sont comme cela. On a beaucoup de maladie, de faim, de famine. Ce n'est pas le futur. C'est notre monde, vu d'une autre façon.

GC: Votre héros, le dernier homme, est un homme, ce qui est nouveau pour vous dont les narrateurs ou les héros sont des femmes, mais en même temps, il vous ressemble. Il aime les arts, ne connaît rien à la science. Et surtout, on n'a aucun mal à s'identifier à lui, il a des côtés très humains, ses failles, ses forces

MA : Oui, je l'aime beaucoup. Ce n'est pas un surhomme, le protagoniste, mais un homme normal, de cette génération. Pour le créer, j'ai consulté des jeunes hommes qui m'ont appris les bons jurons, me corrigeant : « on ne dit pas what in the fuck, mais what the fuck »!

-La résilience dans un monde absurde

GC : Et le personnage d'Oryx, incarne la résilience :

MA: Elle est très très résiliente, et ces femmes-là existent, je vous assure. Elle a une sorte de mécanisme de protection de soi. De pudeur. C'est le passé, c'est ma vie à moi, c'est pas ton affaire, Jimmy-le-voyeur... Comme beaucoup de femmes aimées, Oryx a la sagesse de ne pas tout dire...

GC: Malgré une vision très désespérante du monde, l'humour et le caractère de certains personnages, leur résilience, évitent à l'oeuvre d'être vraiment sombre, je trouve.

MA: Oui, pour moi aussi, mais il y a des lecteurs qui ne sont pas de notre avis, c'est trop noir pour eux, mais pour ces lecteurs, il existe d'autres livres, d'autres auteurs. (Rire)

Le dernier hommeMargaret AtwoodRobert LaffontCollection Pavillons2005

Un article de Florence Meney