
Michel Coulombe est chroniqueur à l'émission Samedi et rien d’autre, diffusée tous les samedis matin, de 7 h à 11 h, à la Première Chaîne de Radio-Canada.
Oscars
Une critique de Michel Coulombe
C'est cruel, mais on n'y peut rien. Le cinéma, sans morale, récupère à sa façon les plus terribles tragédies. Les famines, les meurtres, les guerres, les injustices.
Tout! Tous ces sujets revivent tôt ou tard au grand écran. À travers le filtre de la fiction, parfois en s'inspirant de faits vécus. Tout y est passé, aussi bien le génocide rwandais, que les camps de concentration ou l'apartheid. Et maintenant les grandes heures de la redoutable Stasi en République démocratique allemande.
Justifier l'injustifiable
1984. Berlin-Est. La Stasi emploie 100 000 personnes. Elle compte aussi sur les loyaux services de 200 000 informateurs. « Nous sommes l'épée et le bouclier du parti. », s'y répète-t-on pour justifier l'injustifiable. On affirme aussi que « les poètes sont les ingénieurs de l'âme ». Sous ce régime, la méfiance est évidemment de mise. La délation constitue une vertu. Et on enseigne sans complexe l'art de mener un interrogatoire musclé. C'est dans ce contexte que la Stasi s'intéresse, de très près, à la vie d'un dramaturge. L'homme est jugé irréprochable. Il remporte du succès. Il est amoureux d'une jolie actrice. Alors, forcément, cela cache quelque chose...
![]() Photo: Hagen Keller Martina Gedeck et Sebastian Koch |
Le premier film de Florian Henckel von Donnersmarck explore les zones d'ombre d'un régime terrifiant arrivé en fin de parcours. Comportements pathologiques. Méfiance maladive. Abus de pouvoir. Dans cet univers paranoïaque, où il apparaît normal de dénoncer son voisin pour sauver sa peau, des hommes consacrent leur vie entière à épier, renifler et s'approprier de manière obsessionnelle la vie d'autrui. Vivre par procuration comporte toutefois des risques...
Un sujet fort magistralement défendu
Le sujet est complexe. Le cinéaste en explore plusieurs facettes, sans verser dans le manichéisme, ce qui constitue une forme d'exploit. Il prolonge son récit au-delà de la chute du mur de Berlin, après quoi le récit avance de manière plutôt laborieuse jusqu'à la finale.
La boucle est alors bouclée. Brillamment. D'une grande humanité, ce film, documenté, réaliste, senti, se révèle rien moins que captivant. Il est défendu par une solide distribution, porté par la musique de Gabriel Yared et placé à l'enseigne d'une direction photo qui laisse peu de place à la beauté. Cette fiction renvoie l'image d'un pays sombre et froid, dévoré de l'intérieur, où l'on écoute en douce, peut-être pour se rassurer, la sonate de l'homme bon.
![]() Photo: Hagen Keller Ulrich Mühe |
La vie des autres est en nomination pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Entre-temps, malgré la dureté de son sujet, portrait inquiétant d'une république communiste où le taux de suicide atteint des sommets effarants, il a été couvert de prix en Allemagne et il a remporté plusieurs prix du public. Qui a dit qu'il n'y avait de place que pour le divertissement dans les salles obscures...