
Michel Coulombe est chroniqueur à l'émission Samedi et rien d’autre, diffusée tous les samedis matin, de 7 h à 11 h, à la Première Chaîne de Radio-Canada.
Nouveauté
Une critique de Michel Coulombe
Tout un pan du cinéma indépendant américain raconte l'histoire de mésadaptés, de marginaux, de perdants de toutes sortes. On pense naturellement aux films des frères Coen. Mais à combien d'autres aussi. Little Miss Sunshine se situe dans cette tradition.
Fait inusité, le film est réalisé par un couple, Jonathan Dayton et Valerie Faris. Jusqu'ici, ils se sont fait connaître en signant des clips - ça se voit - et des publicités. Little Miss Sunshine constitue leur premier long métrage. Au centre du récit, une bien curieuse famille. Le père du mari a des ennuis de santé. Le frère de l'épouse, une inquiétante propension au suicide. Le fils a fait un invraisemblable voeu de silence. Son père, un pathétique motivateur, voit son avenir lui glisser entre les doigts. Quant à son épouse, elle fait de son mieux pour tenir le bateau à flot. Leur fille, elle, rêve de participer à un concours de beauté en Californie. Pure sottise. Qu'importe, toute la famille se raccroche à ce rêve insensé.
Humour grinçant teinté de désespoir
Comme bien des films indépendants, Little Miss Sunshine propose une traversée de l'Amérique. Le road movie a toujours la cote au sud de la frontière. Il permet de rappeler le rôle central que joue l'automobile dans cette société. Cette fois on voyage d'Albuquerque à Los Angeles au volant d'un véhicule capricieux. Une Volkswagen agonisante. Le ton est donné. Même si un des passagers meurt en route, le film sera drôle, d'un humour grinçant et teinté de désespoir. Tandis que la différence entre les gagnants et les perdants tourne à l'obsession, car il faut être des premiers, surtout pas des seconds, le portrait de famille révèle rapidement un bataillon de ratés.
![]() |
Là où d'autres chargeraient le trait pour faire voir la médiocrité, la veulerie, la petitesse, dans Little Miss Sunshine, contre toute attente, on se réfère à Nietzsche et à Proust. Et lorsqu'on aperçoit George W. Bush à la télévision, on éteint aussitôt sans ajouter un mot. On évite de sombrer dans la facilité. Aussi ce portrait d'une Amérique sans grande envergure a-t-il, à bien des égards, quelque chose de très réjouissant.
D'ailleurs, le film, certes inégal, se conclue en apothéose autour d'un délirant concours de beauté. On y transforme des gamines en petits mannequins trop maquillés. L'illusion est parfaite. Tellement qu'on a l'impression de voir de jeunes prostituées. Dans ce contexte, les laissés-pour-compte paraissent, tout à coup, beaucoup plus sensés que ceux qui reproduisent les codes et incarnent la réussite. Plus vivants. Plus vrais. Hilarants aussi. On croirait presque des gagnants...