Il
y a dix ans, en avril 1994, Roméo Dallaire dirigeait
les Casques bleus de l'ONU au Rwanda. Pendant une centaine
de jours, 800 000 Rwandais de la minorité tutsi
et des éléments modérés de la
majorité hutu ont été massacrés
au cours d'une opération orchestrée par les
échelons les plus élevés du gouvernement.
Le général Dallaire avait toujours dit que sa
mission ne serait jamais terminée, tant qu'il n'aurait
pas témoigné contre ceux qui ont dirigé
ce génocide.
Une équipe de Zone Libre l'a accompagné
lors de son passage devant le Tribunal pénal international
pour le Rwanda et sa confrontation avec les démons
du passé.
Journaliste : Raymond
Saint-Pierre
Réalisatrice : Johanne
Bonneau
En
raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas
disponible sur Internet.
Roméo
Dallaire à Arusha
Romeo
Dallaire a rêvé pendant près de 10 ans de ce
jour où il viendrait témoigner contre ceux qu'il considère
comme les premiers responsables du génocide rwandais : « En
2000, quand j'ai été licencié médicalement
des Forces armées, je ne considérais pas que ma mission
était terminée. J'ai perçu que ma mission se
terminerait quand le Tribunal aurait fini. Parce que la justice
est un absolu. »
Théoneste
Bagosora à Arusha.
Romeo
Dallaire a été d'abord et avant tout invité
à témoigner contre le colonel Théoneste Bagosora,
accusé d'avoir dirigé le génocide. Romeo Dallaire
passera sept longues journées à répéter
que Bagosora était bel et bien à la tête du
pays, qu'il dirigeait les massacres. L'exercice n'est pas sans risques
et sans embûches pour le général canadien à
la retraite. Les questions des avocats viendront réveiller
des souvenirs très douloureux.
À
Arusha, dans tous ses déplacements, Roméo Dallaire
était entouré de gardes du corps canadiens. Bien des
gens ont intérêt à l'empêcher de parler.
Il était impossible de l'approcher. Il a quand même
accordé à Zone libre la seule entrevue télévisée
qu'il allait donner pendant son séjour à Arusha. M.
Dallaire : « Je me suis senti de retour
chez nous. J'ai toujours gardé une intimité dans mon
âme avec l'Afrique. Parce qu'il y a tellement de gens d'une
grande innocence qui ne cherchent qu'à être capables
de vivre en être humain respecté, avec une certaine
dignité. »
Quand
Romeo Dallaire arrive au Rwanda en 1993 pour diriger la MINUAR -
la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda -, le pays
est au bord de la guerre civile. Malgré un accord de paix,
la tension monte entre le gouvernement rwandais, à majorité
hutu, et la rébellion du FPR, le Front patriotique rwandais,
à majorité tutsi. En avril 1994, l'avion du président
rwandais Juvenal Habyarimana est abattu. Les extrémistes
hutus déclenchent alors le massacre des Tutsis. Le général
Dallaire voit ses Casques bleus pris entre deux feux. Il n'a pas
assez d'hommes et pas assez d'armes pour faire cesser les affrontements.
En 100 jours, au moins 800 000 Tutsis et des Hutus modérés
seront massacrés.
Les
lenteurs du Tribunal pénal international pour le Rwanda
Lars
Waldorf a été envoyé comme observateur au Rwanda
et à Arusha par des organismes de défense des droits
de la personne. Il est maintenant analyste indépendant : « Le
grand échec du Tribunal, c'est son extrême lenteur.
Et il y a des répercussions pour la défense et la
poursuite, parce que les témoins oublient, meurent ou ne
sont pas disponibles. Résultat : ni la poursuite ni la défense
ne peuvent présenter leur cause comme elles auraient pu le
faire il y a plusieurs années. »
Roméo
Dallaire en sait quelque chose. Dix ans après le génocide,
la mémoire lui fait défaut par moment. Le général
se demande pourquoi il lui a fallu attendre 10 ans avant de témoigner.
Il croit qu'on n'a pas donné dans le passé autant
d'importance au Tribunal pénal international pour le Rwanda
qu'à celui pour l'ex-Yougoslavie.
Hassan
Bubacar Jallow, procureur.
Arusha
est une petite ville du nord de la Tanzanie, pays voisin du Rwanda.
Il est donc plus facile de faire venir des témoins du génocide,
mais plusieurs se plaignent du fait que ce tribunal se retrouve
au beau milieu de nulle part. Au début, il n'y avait qu'un
seul procureur pour les deux tribunaux - celui pour l'ex-Yougoslavie
et celui pour le Rwanda. En septembre 2003, pour accélérer
les procédures, le Conseil de sécurité de l'ONU
nommait comme procureur le juriste africain Hassan Bubacar Jallow
pour s'occuper exclusivement du Tribunal pour le Rwanda. Il fallait
agir vite. Des dizaines d'accusés étaient détenus
depuis plusieurs années. Hassan Bubacar Jallow espère
compléter cette année les procès de toutes
les personnes arrêtées avant 2000.
Encore
une fois, l'ONU se retrouve coincée dans le dossier rwandais.
Elle a été lente à agir, dans le cas de ces
accusés, mais elle doit quand même les contraindre
à répondre aux accusations qui pèsent contre
eux. Hassan Bubacar Jallow : « L'ironie,
c'est que ce tribunal, qui relève de l'ONU, est obligé
de détenir les accusés pendant aussi longtemps. D'un
autre côté, les crimes pour lesquels ils sont inculpés
sont terribles. On ne peut pas les laisser partir. C'est une situation
très difficile. »
Des
moments éprouvants pour Roméo Dallaire
Romeo
Dallaire devait travailler souvent jusque tard dans la nuit pour
se préparer psychologiquement à relater des moments
difficiles, comme lorsque la radio extrémiste hutu a mis
son corps à prix. Le témoignage du général : « La
RTLM a commencé à dire qu'un de mes doigts valait
tant. On a ensuite fixé un prix pour mon bras, ma tête,
etc. » La RTLM, la Radio-Télévision
libre des Mille Collines, était un de ces médias qui
appelaient à l'élimination des Tutsis et des Hutus
modérés. Deux des fondateurs de cette radio ont été
condamnés pour leur participation au génocide.
Le
témoignage de Roméo Dallaire.
Roméo
Dallaire a aussi dû décrire des scènes très
dures, ce qu'il a trouvé par moments « exceptionnellement
difficile ». Un extrait de son témoignage
au Tribunal : « Des jeunes femmes étaient
couchées, la robe relevée sur la tête, les jambes
écartées et repliées. Des objets étaient
enfoncés dans leur vagin. Leurs seins étaient coupés. »
Le général Dallaire, en entrevue avec Zone
libre : « Des événements
de cette nature sont tellement forts qu'ils restent imprégnés
pour la vie. Donc, quand je parlais de ces points, c'était
comme si j'étais sur le terrain. »
Le
mandat du Tribunal
Événement
rare dans l'histoire du Tribunal, pendant que Romeo Dallaire témoignait
dans le procès des militaires, un accusé dans un autre
procès était convoqué pour connaître
le verdict de la cour. Jean de Dieu Kamuanda, ministre de l'Éducation
supérieure pendant le génocide, a été
reconnu coupable et condamné à l'emprisonnement à
vie, alors que plusieurs observateurs croyaient qu'il serait acquitté.
Il n'y a eu que trois acquittements dans l'histoire du Tribunal.
Le
cas Kamuhanda est venu ajouter au mécontentement des avocats
de la défense. Me Raphael Constant défend Théoneste
Bagosora. Il croit que son client est condamné d'avance : « Bagosora
m'a donné un mandat très simple : essayer
d'établir le maximum des faits démontrant qu'il n'est
pas le monstre dont on a parlé. Mais il ne se fait pas d'illusions
sur le résultat; non pas parce que sur le plan juridique
il est coupable, mais parce que sur le plan politique, ça
a déjà été dit. [ ] Il est évident
que si Bagosora n'est pas condamné, on ferme le Tribunal
le lendemain, sinon on ne comprendrait pas pourquoi on l'a créé. »
Me
Constant, avocat de la défense.
En
1994, pendant que les extrémistes hutus commettaient ces
massacres, les troupes du Front patriotique rwandais, d'ethnie tutsie,
avançaient dans le pays. Ces combattants auraient aussi commis
des crimes de guerre. Pourtant, leurs dirigeants n'ont jamais été
poursuivis. Me Constant : « À
la différence de celui de la Yougoslavie où il y a
des poursuites contre tout le monde, il y a ici un sentiment d'injustice
puisqu'on ne poursuit qu'une partie de ceux qui ont commis des crimes
en 1994. Jusqu'à présent il n'y a aucune poursuite
contre les éléments du FPR. »
Le
mandat du Tribunal et du procureur inclut bel et bien tous les crimes
commis au Rwanda. Le chef du FPR, Paul Kagame, est maintenant président
du Rwanda. Si le procureur veut avoir accès aux témoins
du génocide, il doit ménager les autorités
en place. Le procureur, Hassan Bubacar Jallow : « L'aide
du Rwanda est cruciale pour nous. C'est là que les crimes
ont été commis. Les preuves substantielles sont là,
de nombreux témoins viennent de là. Et le Rwanda a
intérêt à ce que le Tribunal remplisse son mandat. »
Le
Tribunal pénal international pour le Rwanda cessera d'exister
en 2008. C'est ce qu'avait décrété l'ONU au
moment de sa création. Mais il reste bien des procès
à compléter, des dizaines d'accusés à
faire comparaître. Pour gagner du temps, on voudrait exporter
des procès dans d'autres pays. On envisage même de
transférer certaines causes au Rwanda. Lars Waldorf, observateur
des droits de la personne : « C'est un
aveu d'échec lamentable. Après toutes ces années
et des centaines de millions de dollars dépensés.
L'idée qu'on renvoie accusés et témoins à
un système judiciaire déjà débordé
comme celui du Rwanda, qui ne pourra assurer leur protection, c'est
une honte! »
Un
témoin précieux pour la poursuite
Me
Constant, avocat de la défense, reconnaît que c'était
important que Romeo Dallaire témoigne : « C'est
quand même un des témoins non rwandais qui était
au Rwanda, et qui avait une vision globale de ce qui s'est passé
au Rwanda. Je pense qu'il était très utile qu'il vienne. »
La défense s'est toutefois appliquée à systématiquement
remettre en question la compétence de Romeo Dallaire, sa
capacité de diriger la force de paix.
Lars
Waldorf
Romeo
Dallaire aura été précieux pour la poursuite,
parce qu'il a pu témoigner du fait que Théoneste Bagosora
et ses trois co-accusés avaient pris le contrôle du
pays au moment du génocide. L'observateur Lars Waldorf : « C'est
un témoin important, symboliquement. Mais ce n'est pas un
témoin clé. Le Tribunal veut démontrer qu'un
petit groupe de militaires hauts gradés avaient planifié
le génocide. Les vraies preuves devront venir de leur entourage.
D'autres militaires qui n'étaient pas d'accord avec le plan
sont prêts à témoigner. »
La
mission de Romeo Dallaire
Le
général à la retraite dénonce encore
aujourd'hui le fait qu'en 1994, trois des membres permanents du
Conseil de Sécurité de l'ONU - la France, la Grande-Bretagne
et les Etats-Unis - avaient refusé l'envoi de troupes supplémentaires
pour prévenir le déclenchement des massacres. Romeo
Dallaire : « Comme membres permanents
du Conseil de sécurité, ils ont une responsabilité
envers l'humanité. L'ONU, c'est un instrument qui leur sert,
qu'ils utilisent comme un bouc émissaire quand ça
fait leur affaire. »
Malgré
ses critiques, Roméo Dallaire tenait à rencontrer
la presse, à l'issue de son long témoignage, pour
réitérer son appui à ce tribunal de l'ONU : « Je
crois que j'ai pu répondre et fournir les informations afin
d'aider le processus de justice. » Romeo
Dallaire est rentré au pays. Il poursuit sa mission, en témoignant
pour les enfants victimes de la guerre : « Je
vais dans tout le Canada, dans les cégeps, les universités.
Je parle aux jeunes. Ils sont assoiffés. Assoiffés
de savoir où on s'en va. Pas juste continuer à développer
de la technologie, faire de l'argent, et puis vivre une vie meilleure.
Ils sentent qu'il y a plus, une vision, une orientation. Ils sentent
qu'il y a quelque chose de plus qu'on peut donner. »
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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