.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 20 février 2004

LA MENACE DU BIOTERRORISME

Quelques jours après le 11 septembre 2001, des enveloppes contenant des bacilles du charbon ont été envoyées dans plusieurs villes américaines. Cinq personnes sont mortes. Depuis ce temps, on a dépensé des fortunes pour lutter contre le bioterrorisme, et le Canada n'y a pas échappé. Stockage de vaccins, construction de laboratoires ultra-sécuritaires, nouveaux équipements pour les policiers. Même les hôpitaux ont été transformés pour faire face à une attaque. Mais a-t-on exagéré la menace du bioterrorisme? Une équipe de Zone libre a cherché des réponses à cette question.

Journaliste : Jean-François Lépine
Réalisateur : 
Georges Amar


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Les armes biologiques soviétiques

L'équipe de Zone libre s'est rendue à Stepnogorsk, au Kazakhstan. Cet ancien complexe militaro-industriel géant pouvait produire suffisamment d'agents pathogènes pour équiper des milliers de missiles soviétiques dirigés vers l'Occident. Des centres de production d'armes biologiques comme celui-ci, il y en avait une quarantaine à travers l'Union soviétique. Alors que les Américains avaient abandonné leur programme d'armes biologiques à la fin des années 50, Stepnogorsk entamait ses activités dans le plus grand secret.

Stepnogorsk

L'équipe de Zone libre s'est entretenue avec Gennady Lepeshkin, qui a déjà dirigé le complexe. Le docteur en biologie explique que les armes biologiques sont peu coûteuses : « Pour avoir les mêmes effets dévastateurs, une bombe chimique coûterait 800 $, mais la bombe biologique ne reviendrait qu'à 1 $. » C'est lui aussi qui a reçu le mandat de fermer les installations quand Boris Yeltsine a ordonné l'arrêt du programme de production d'armes biologiques. Aujourd'hui, il dirige une entreprise qui recycle ce genre d'installations pour éviter qu'elles ne servent à des groupes terroristes. Depuis 1995, les États-Unis, l'Union européenne et même le Canada participent au démantèlement d'infrastructures militaires comme Stepnogorsk. Les autorités essaient de transformer Stepnogorsk en technoparc. Par exemple, l'une des installations est recyclée pour en faire une usine de production d'engrais biologiques, avec l'aide d'investisseurs étrangers.

Les vestiges inquiétants des installations de l'île de la Renaissance.

À l'ouest du Kazakhstan, dans la mer d'Aral, se trouve l'île de la Renaissance, sur laquelle on faisait des expériences sinistres, dans le cadre du programme soviétique de développement d'armes biologiques. Les installations sont aujourd'hui abandonnées.

Igor Domoradski, un microbiologiste de renom, a été mis au ban de la communauté scientifique de Russie, pour avoir décrit dans un livre jusqu'où les savants au service du programme soviétique, avaient poussé le cynisme de leurs expériences : « On voulait simuler le plus possible les conditions réelles. On faisait exploser dans un espace restreint les cultures biologiques. Cela donnait un nuage rempli de bactéries. »

Que sont les savant devenus?

Que sont devenus les savants qui travaillaient sur l'île de la Renaissance, et surtout les produits dangereux qu'ils manipulaient? À Almati, la plus grande ville du Kazakhstan, se trouve le Centre de quarantaine et de maladies animales, qui produit des vaccins et forment les techniciens et les médecins qui travailleront à la prévention des maladies virales et bactériennes répandues dans cette région du monde. À l'époque de l'Union soviétique, on pense que le centre approvisionnait le programme de développement des armes biologiques en souches virales et bactériennes. Aujourd'hui, pour des fins de recherches et de conservation, on garde encore de nombreux échantillons de ces produits dangereux dans des réfrigérateurs vétustes. Le directeur du Laboratoire insiste sur les mesures prises pour renforcer la sécurité : murs de béton, barbelés, fenêtres grillagées. Des dépenses financées par les Américains, qui craignent que les terroristes ne puissent éventuellement s'emparer des souches mortelles stockées dans le Laboratoire. L'existence de ce laboratoire est connue dans toute l'Union soviétique et il demeure vulnérable aux vols probables.

Anatoly Vorokiev

La question obsède les Américains. Combien des savants soviétiques ont quitté l'URSS, après le démantèlement du programme, pour aller vendre leurs services en Irak, en Corée du Nord ou ailleurs? Anatoly Vorokiev, vice-président de la Faculté de médecine de Moscou, a formé la majorité des plus grand microbiologistes de l'ex-Union soviétique, Il était le cerveau scientifique du programme soviétique de développement des armes biologiques. Il n'est pas inquiet outre mesure : « Il y a eu une période difficile pour nos scientifiques après l'effondrement de l'URSS. Certains ont même vendu des cigarettes pour survivre, mais personne ne pouvait partir à l'époque. Quand le pays a été libéré, il y a eu une fuite de cerveaux, mais aucun microbiologiste n'est parti. » Depuis quelques années, il prend toutefois la menace du bioterrorisme au sérieux. Il a pris contact avec certains des plus grands spécialistes américains, autrefois ses ennemis, pour tenter de lutter contre cette menace.

La maladie du charbon

En deux mois, du 20 septembre au 20 novembre 2001, 27 enveloppes contenant des bacilles du charbon ont été envoyées à plusieurs endroits aux Etats-Unis à partir du New Jersey. Au total, 22 personnes ont été atteintes par la maladie du charbon. Cinq en sont mortes. Elle a semé la panique dans les hôpitaux, les forces de l'ordre n'ont pas su réagir efficacement, l'économie a été paralysée pendant plusieurs jours, et la crise qui a suivi a coûté des milliards de dollars à l'économie américaine. Encore aujourd'hui, les enquêtes n'ont pas réussi à identifier les responsables de ces événements dramatiques. L'équipe de Zone libre a, entre autres, rencontré des employés du centre de tri posteal de Brentwood, à Washington, ainsi que le journaliste Mark Cunningham, responsable des pages éditoriales du New York Post et l'un de ceux touchés par la maladie du charbon.

Sommes-nous prêts chez nous?

Depuis quelques années, les autorités policières de Montréal prennent très au sérieux la perspective d'attaques terroristes chimiques ou biologiques à Montréal. Les policiers ont pris conscience de cette menace en mars 98, lorsqu'un appel anonyme annonçait la présence d'un objet contenant du gaz sarin dans une station de métro de Montréal.

Denis Desroches

Le commandant Denis Desroches,du Service de police de Montréal : « À ce moment-là, les policiers ne connaissaient rien au gaz sarin. C'était connu dans le domaine militaire mais très peu chez nous. On a alors contacté [nos collègues de] la santé publique pour vérifier s'ils étaient prêts à soigner des patients contaminés au gaz sarin, qu'est-ce que c'est le gaz sarin, comment ça se comporte dans l'environnement, pour nous aider à comprendre. » Finalement, le colis ne contenait rien et l'auteur du canular n'a pas été arrêté. Il a contacté à quelques reprises les policiers, se moquant de leur inexpérience.

Puis il y a eu l'attaque du World Trade Center. Un mois après les attentats du 11 septembre, c'était l'attaque aux bacilles du charbon, qui a fait paniquer l'Amérique. Il n'y a pas eu de maladie du charbon à Montréal cette fois-là. Mais il a fallu former les policiers pour qu'ils puissent reconnaître les effets des produits dangereux, et qu'ils apprennent comment se protéger.

Le docteur François Lamothe dirige le département de microbiologie de l'hôpital Saint-Luc, à Montréal. Il croit qu'une attaque bioterroriste est possible : « C'est déjà survenu aux États-Unis, nous sommes dans le continent nord-américain, et il faut être prêt. » Il est en charge aujourd'hui de former le personnel de l'hôpital pour qu'il soit capable d'identifier toute manifestation virale ou bactérienne inusitée dans les salles d'urgence.

Étrangement, la crise du SRAS, au Canada, a servi de répétition très efficace en prévision d'une attaque bioterroriste. À Toronto surtout, mais aussi à Montréal, où il fallait identifier avant même l'entrée à l'hôpital tous les cas probables de SRAS et les isoler au plus tôt. Le docteur Donald Low, le microbiologiste qui a géré la crise du SRAS à Toronto, est membre d'un nouveau comité national de lutte contre le bioterrorisme : « On raconte que certaines organisations terroristes possèderaient des souches du virus de la variole. Mais il n'y a pas de preuves. Ce ne sont que des rumeurs. En ce qui concerne l'anthrax, c'est autre chose. N'importe qui peut se procurer avec de l'argent, des spores d'anthrax et s'en servir comme arme de terreur. »

Le laboratoire de Winnipeg

Le Laboratoire national de microbiologie à Winnipeg est l'un des endroits les mieux protégés au Canada. La raison est simple : c'est ici que sont envoyées pour fins d'analyse toutes les souches virales et bactériennes les plus dangereuses recueillies à travers le Canada. Un laboratoire suffisamment sécuritaire pour y analyser des souches extrêmement contagieuses. Pour entrer dans le laboratoire, les employés, vêtus d'une combinaison spéciale, doivent prendre des précautions imposantes. Durant la crise du SRAS, c'est ici, en collaboration avec un autre laboratoire à Vancouver, qu'on a fini par identifier la séquence génétique du virus à l'origine du fameux syndrome. En cas d'attaque bioterroriste au Canada, Winnipeg deviendrait instantanément un centre névralgique.

Et nos hôpitaux?

La région de Montréal dispose aussi depuis quelques années, de son propre laboratoire de santé publique; une autre place forte où sont conservés et analysés des échantillons viraux et bactériens dangereux. Par mesure de précaution, on a exigé des hôpitaux de Montréal qu'ils envoient au Laboratoire de santé publique tous les souches virales et bactériennes qui pourraient servir d'instrument pour une attaque bioterroriste. Dans les hôpitaux aussi on a dû former le personnel des urgences qui serait maintenant en mesure de reconnaître les symptômes des principales formes possibles d'attaque bioterroriste. Quand on réussi à identifier un cas contagieux, il faut immédiatement protéger ceux qui l'entourent : c'est ainsi qu'on a investi des sommes importantes dans les hôpitaux pour aménager des zones de quarantaine. Une leçon qu'on a tiré aussi de la crise du SRAS. Ainsi, à l'hôpital Saint-Luc, on a construit une entrée spéciale pour les patients contagieux. On a aménagé à côté de l'urgence une chambre d'isolement à pression négative, et il y en a une douzaine d'autres à l'étage. Le problème, c'est qu'advenant une attaque bio-terroriste majeure, des centaines de gens seraient infectés en même temps.

En conclusion

Ken Alibek est un microbiologiste aujourd'hui réfugié aux États-Unis. Ce homme, qui dirigeait à l'époque le programme de développement des armes biologiques en URSS, prétend qu'on ne peut pas arrêter les projets terroristes. Il faut plutôt penser à immuniser les populations, développer ce qu'il appelle la biodéfense. Mais là aussi, on ne pourra pas tout empêcher. Ce qu'on sait maintenant, c'est que la perspective d'attaques bioterroristes ne relève plus de la science fiction. Il faudra apprendre à vivre avec cette nouvelle peur.



L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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