Quelques
jours après le 11 septembre 2001, des enveloppes contenant
des bacilles du charbon ont été envoyées
dans plusieurs villes américaines. Cinq personnes sont
mortes. Depuis ce temps, on a dépensé des fortunes
pour lutter contre le bioterrorisme, et le Canada n'y a pas
échappé. Stockage de vaccins, construction de
laboratoires ultra-sécuritaires, nouveaux équipements
pour les policiers. Même les hôpitaux ont été
transformés pour faire face à une attaque. Mais
a-t-on exagéré la menace du bioterrorisme? Une
équipe de Zone libre a cherché des réponses
à cette question.
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Les
armes biologiques soviétiques
L'équipe
de Zone libre s'est rendue à Stepnogorsk, au Kazakhstan.
Cet ancien complexe militaro-industriel géant pouvait produire
suffisamment d'agents pathogènes pour équiper des
milliers de missiles soviétiques dirigés vers l'Occident.
Des centres de production d'armes biologiques comme celui-ci, il
y en avait une quarantaine à travers l'Union soviétique.
Alors que les Américains avaient abandonné leur programme
d'armes biologiques à la fin des années 50, Stepnogorsk
entamait ses activités dans le plus grand secret.
Stepnogorsk
L'équipe
de Zone libre s'est entretenue avec Gennady Lepeshkin, qui
a déjà dirigé le complexe. Le docteur en biologie
explique que les armes biologiques sont peu coûteuses : « Pour
avoir les mêmes effets dévastateurs, une bombe chimique
coûterait 800 $, mais la bombe biologique ne reviendrait qu'à
1 $. » C'est lui aussi qui a reçu
le mandat de fermer les installations quand Boris Yeltsine a ordonné
l'arrêt du programme de production d'armes biologiques. Aujourd'hui,
il dirige une entreprise qui recycle ce genre d'installations pour
éviter qu'elles ne servent à des groupes terroristes.
Depuis 1995, les États-Unis, l'Union européenne et
même le Canada participent au démantèlement
d'infrastructures militaires comme Stepnogorsk. Les autorités
essaient de transformer Stepnogorsk en technoparc. Par exemple,
l'une des installations est recyclée pour en faire une usine
de production d'engrais biologiques, avec l'aide d'investisseurs
étrangers.
Les
vestiges inquiétants des installations de l'île
de la Renaissance.
À
l'ouest du Kazakhstan, dans la mer d'Aral, se trouve l'île
de la Renaissance, sur laquelle on faisait des expériences
sinistres, dans le cadre du programme soviétique de développement
d'armes biologiques. Les installations sont aujourd'hui abandonnées.
Igor Domoradski, un microbiologiste de renom, a été
mis au ban de la communauté scientifique de Russie, pour
avoir décrit dans un livre jusqu'où les savants au
service du programme soviétique, avaient poussé le
cynisme de leurs expériences : « On
voulait simuler le plus possible les conditions réelles.
On faisait exploser dans un espace restreint les cultures biologiques.
Cela donnait un nuage rempli de bactéries. »
Que
sont les savant devenus?
Que
sont devenus les savants qui travaillaient sur l'île de la
Renaissance, et surtout les produits dangereux qu'ils manipulaient?
À Almati, la plus grande ville du Kazakhstan, se trouve le
Centre de quarantaine et de maladies animales, qui produit des vaccins
et forment les techniciens et les médecins qui travailleront
à la prévention des maladies virales et bactériennes
répandues dans cette région du monde. À l'époque
de l'Union soviétique, on pense que le centre approvisionnait
le programme de développement des armes biologiques en souches
virales et bactériennes. Aujourd'hui, pour des fins de recherches
et de conservation, on garde encore de nombreux échantillons
de ces produits dangereux dans des réfrigérateurs
vétustes. Le directeur du Laboratoire insiste sur les mesures
prises pour renforcer la sécurité : murs de béton,
barbelés, fenêtres grillagées. Des dépenses
financées par les Américains, qui craignent que les
terroristes ne puissent éventuellement s'emparer des souches
mortelles stockées dans le Laboratoire. L'existence de ce
laboratoire est connue dans toute l'Union soviétique et il
demeure vulnérable aux vols probables.
Anatoly
Vorokiev
La
question obsède les Américains. Combien des savants
soviétiques ont quitté l'URSS, après le démantèlement
du programme, pour aller vendre leurs services en Irak, en Corée
du Nord ou ailleurs? Anatoly Vorokiev, vice-président de
la Faculté de médecine de Moscou, a formé la
majorité des plus grand microbiologistes de l'ex-Union soviétique,
Il était le cerveau scientifique du programme soviétique
de développement des armes biologiques. Il n'est pas inquiet
outre mesure : « Il y a eu une période
difficile pour nos scientifiques après l'effondrement de
l'URSS. Certains ont même vendu des cigarettes pour survivre,
mais personne ne pouvait partir à l'époque. Quand
le pays a été libéré, il y a eu une
fuite de cerveaux, mais aucun microbiologiste n'est parti. »
Depuis quelques années, il prend toutefois la menace du bioterrorisme
au sérieux. Il a pris contact avec certains des plus grands
spécialistes américains, autrefois ses ennemis, pour
tenter de lutter contre cette menace.
La
maladie du charbon
En
deux mois, du 20 septembre au 20 novembre 2001, 27 enveloppes contenant
des bacilles du charbon ont été envoyées à
plusieurs endroits aux Etats-Unis à partir du New Jersey.
Au total, 22 personnes ont été atteintes par la maladie
du charbon. Cinq en sont mortes. Elle a semé la panique dans
les hôpitaux, les forces de l'ordre n'ont pas su réagir
efficacement, l'économie a été paralysée
pendant plusieurs jours, et la crise qui a suivi a coûté
des milliards de dollars à l'économie américaine.
Encore aujourd'hui, les enquêtes n'ont pas réussi à
identifier les responsables de ces événements dramatiques.
L'équipe de Zone libre a, entre autres, rencontré
des employés du centre de tri posteal de Brentwood, à
Washington, ainsi que le journaliste Mark Cunningham, responsable
des pages éditoriales du New York Post et l'un de ceux touchés
par la maladie du charbon.
Sommes-nous
prêts chez nous?
Depuis
quelques années, les autorités policières de
Montréal prennent très au sérieux la perspective
d'attaques terroristes chimiques ou biologiques à Montréal.
Les policiers ont pris conscience de cette menace en mars 98, lorsqu'un
appel anonyme annonçait la présence d'un objet contenant
du gaz sarin dans une station de métro de Montréal.
Denis
Desroches
Le commandant Denis Desroches,du Service de police de Montréal : « À
ce moment-là, les policiers ne connaissaient rien au gaz
sarin. C'était connu dans le domaine militaire mais très
peu chez nous. On a alors contacté [nos collègues
de] la santé publique pour vérifier s'ils étaient
prêts à soigner des patients contaminés au gaz
sarin, qu'est-ce que c'est le gaz sarin, comment ça se comporte
dans l'environnement, pour nous aider à comprendre. »
Finalement, le colis ne contenait rien et l'auteur du canular
n'a pas été arrêté. Il a contacté
à quelques reprises les policiers, se moquant de leur inexpérience.
Puis
il y a eu l'attaque du World Trade Center. Un mois après
les attentats du 11 septembre, c'était l'attaque aux bacilles
du charbon, qui a fait paniquer l'Amérique. Il n'y a pas
eu de maladie du charbon à Montréal cette fois-là.
Mais il a fallu former les policiers pour qu'ils puissent reconnaître
les effets des produits dangereux, et qu'ils apprennent comment
se protéger.
Le
docteur François Lamothe dirige le département de
microbiologie de l'hôpital Saint-Luc, à Montréal.
Il croit qu'une attaque bioterroriste est possible : « C'est
déjà survenu aux États-Unis, nous sommes dans
le continent nord-américain, et il faut être prêt. »
Il est en charge aujourd'hui de former le personnel de l'hôpital
pour qu'il soit capable d'identifier toute manifestation virale
ou bactérienne inusitée dans les salles d'urgence.
Étrangement,
la crise du SRAS, au Canada, a servi de répétition
très efficace en prévision d'une attaque bioterroriste.
À Toronto surtout, mais aussi à Montréal, où
il fallait identifier avant même l'entrée à
l'hôpital tous les cas probables de SRAS et les isoler au
plus tôt. Le docteur Donald Low, le microbiologiste qui a
géré la crise du SRAS à Toronto, est membre
d'un nouveau comité national de lutte contre le bioterrorisme : « On
raconte que certaines organisations terroristes possèderaient
des souches du virus de la variole. Mais il n'y a pas de preuves.
Ce ne sont que des rumeurs. En ce qui concerne l'anthrax, c'est
autre chose. N'importe qui peut se procurer avec de l'argent, des
spores d'anthrax et s'en servir comme arme de terreur. »
Le
laboratoire de Winnipeg
Le
Laboratoire national de microbiologie à Winnipeg est l'un
des endroits les mieux protégés au Canada. La raison
est simple : c'est ici que sont envoyées pour fins d'analyse
toutes les souches virales et bactériennes les plus dangereuses
recueillies à travers le Canada. Un laboratoire suffisamment
sécuritaire pour y analyser des souches extrêmement
contagieuses. Pour entrer dans le laboratoire, les employés,
vêtus d'une combinaison spéciale, doivent prendre des
précautions imposantes. Durant la crise du SRAS, c'est ici,
en collaboration avec un autre laboratoire à Vancouver, qu'on
a fini par identifier la séquence génétique
du virus à l'origine du fameux syndrome. En cas d'attaque
bioterroriste au Canada, Winnipeg deviendrait instantanément
un centre névralgique.
Et
nos hôpitaux?
La
région de Montréal dispose aussi depuis quelques années,
de son propre laboratoire de santé publique; une autre place
forte où sont conservés et analysés des échantillons
viraux et bactériens dangereux. Par mesure de précaution,
on a exigé des hôpitaux de Montréal qu'ils envoient
au Laboratoire de santé publique tous les souches virales
et bactériennes qui pourraient servir d'instrument pour une
attaque bioterroriste. Dans les hôpitaux aussi on a dû
former le personnel des urgences qui serait maintenant en mesure
de reconnaître les symptômes des principales formes
possibles d'attaque bioterroriste. Quand on réussi à
identifier un cas contagieux, il faut immédiatement protéger
ceux qui l'entourent : c'est ainsi qu'on a investi des sommes importantes
dans les hôpitaux pour aménager des zones de quarantaine.
Une leçon qu'on a tiré aussi de la crise du SRAS.
Ainsi, à l'hôpital Saint-Luc, on a construit une entrée
spéciale pour les patients contagieux. On a aménagé
à côté de l'urgence une chambre d'isolement
à pression négative, et il y en a une douzaine d'autres
à l'étage. Le problème, c'est qu'advenant une
attaque bio-terroriste majeure, des centaines de gens seraient infectés
en même temps.
En
conclusion
Ken
Alibek est un microbiologiste aujourd'hui réfugié
aux États-Unis. Ce homme, qui dirigeait à l'époque
le programme de développement des armes biologiques en URSS,
prétend qu'on ne peut pas arrêter les projets terroristes.
Il faut plutôt penser à immuniser les populations,
développer ce qu'il appelle la biodéfense. Mais là
aussi, on ne pourra pas tout empêcher. Ce qu'on sait maintenant,
c'est que la perspective d'attaques bioterroristes ne relève
plus de la science fiction. Il faudra apprendre à vivre avec
cette nouvelle peur.
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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