Germán Velasquez est diplomate à l'OMS, l'Organisation
mondiale de la santé.
L'an dernier, il a été battu, puis menacé
de mort par des gens qui l'ont averti de ne plus s'attaquer
aux compagnies pharmaceutiques. Depuis des années,
Germán Velasquez fait campagne pour que les médicaments
soient accessibles à bas prix dans les pays pauvres.
En partie grâce à ses efforts, des millions de
victimes du sida pourront se faire traiter gratuitement. Mais
ses campagnes menacent les profits des grandes multinationales.
Réalisation
: Frédéric Castaignède
Production : Arte France et CAPA
En
raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas
disponible sur Internet.
La
lutte de Germán Velasquez
Germán
Velasquez est colombien de cur, français d'adoption,
économiste et diplomate à l'OMS. Il se bat contre
une réalité terrifiante : chaque année,
quinze millions de personnes meurent de maladies infectieuses, surtout
dans les pays en développement. Des pays ravagés par
le sida, la tuberculose, et d'autres fléaux comme le paludisme,
qui, en Afrique, tue un enfant toutes les trente secondes.
Pourtant,
aujourd'hui, des médicaments efficaces existent. Mais ils
sont inaccessibles. Les géants de l'industrie pharmaceutique,
rongés par leur course au profit, pratiquent des prix inabordables
pour les pays du Sud. Et les gouvernements ne font pas grand-chose.
Germán
Velasquez
Le
docteur Velasquez dirige le programme d'action pour les médicaments
de l'OMS. Sa vie a basculé lorsqu'il a été
chargé de décrypter l'impact sur la santé publique
de l'accord international sur les brevets. Un accord signé
en 1994 par l'OMC, l'Organisation mondiale du commerce.
Cet accord oblige tous les États membres à protéger
les nouveaux médicaments par un brevet d'au moins vingt ans.
Un titre de propriété intellectuelle, qui garantit
à l'inventeur un droit exclusif de commercialisation. Désormais,
les pays en développement ne pourront plus copier de nouveaux
médicaments avant vingt ans. Pour le plus grand profit des
géants de l'industrie pharmaceutique, qui détiennent
l'essentiel des brevets. Inévitablement, les médicaments
sous brevet, protégés par un monopole, sont beaucoup
plus chers que les autres. Pour les laboratoires, l'instauration
de ce système dans les pays en développement représente
des perspectives de profit énormes. Mais pour les populations,
les médicaments vont devenir encore moins accessibles. Deux
milliards de personnes en sont déjà privées.
Le
fameux Livre rouge
Inlassablement,
le docteur Velasquez parcourt le monde pour aider les gouvernements
à faire baisser les prix des médicaments.
En
1997, dans un document surnommé le Livre rouge, le docteur
Velasquez a révélé la faille de l'accord sur
les brevets : face à une crise de santé
publique, un État a le droit de passer outre le brevet d'un
laboratoire. Un État peut accorder des licences obligatoires,
soit autoriser d'autres entreprises à fabriquer des médicaments
génériques - des copies, beaucoup moins chères.
Les
révélations du docteur Velasquez ont déclenché
les foudres des laboratoires pharmaceutiques et du gouvernement
américains. Pour eux, le Livre rouge est « criblé
d'erreurs », et cherche à encourager la « piraterie »
des nouveaux médicaments. En 1998, face aux pressions américaines
réclamant le retrait du Livre rouge et la tête du docteur
Velasquez, la directrice générale de l'OMS soumet
le sulfureux document à trois experts indépendants.
Ils concluront qu'il ne contient aucune erreur.
L'exemple
du Brésil
Pour
faire baisser les prix des médicaments contre le sida, le
gouvernement brésilien a engagé un bras de fer avec
les multinationales américaines et européennes, propriétaires
des brevets. Parallèlement, le gouvernement brésilien
a demandé aux chercheurs du laboratoire public Far-Manguinhos
d'analyser et de copier la formule de plusieurs antirétroviraux
commercialisés avant 1997, avant l'entrée en vigueur
de la loi sur les brevets au Brésil. Objectif : produire
des médicaments génériques, beaucoup plus abordables.
Ce
pays a réussi à faire baisser de 80 % le prix
des médicaments qui n'étaient pas brevetés.
Grâce à la chute des prix, le Brésil a réussi
à mettre en place un programme d'accès gratuit aux
médicaments contre le sida. Le programme brésilien
de lutte contre le sida est devenu un modèle pour les pays
en développement. En quatre ans, le Brésil a distribué
des médicaments à plus de 100 000 malades et
fait chuter de moitié le taux de mortalité dûe
au sida. Germán Velasquez : « Les
Brésiliens ont eu le courage politique de le faire, mais
maintenant, [...] ils se rendent compte qu'ils sont en train d'économiser
dans les dépenses de santé, dans la mesure où
il y a beaucoup moins d'hospitalisations, la mortalité commence
à descendre, etc. Donc il y a des résultats, pas seulement
une décision volontariste, mais il y a des preuves politiques
que c'était ça la vraie voie. »
Le
procès de Pretoria
Pourtant,
cette politique n'a pas vraiment plu aux États-Unis, qui
ont porté plainte contre le Brésil à l'OMC,
en février 2001, pour violation de l'accord sur les brevets.
Un mois plus tard, pour le même motif, 39 multinationales
traînent le gouvernement sud-africain devant la Haute Cour
de Pretoria.
Avec
l'équipe du docteur Velasquez, l'Afrique du Sud a élaboré
une loi autorisant notamment de passer outre les brevets en cas
de crise de santé publique. Intolérable pour les industriels!
Ils affirment que cela va nuire au développement de nouveaux
médicaments.
Ce
que n'avaient pas prévu les compagnies pharmaceutiques, c'est
la mobilisation massive des ONG et des médias du monde entier.
L'acharnement des laboratoires à défendre leurs brevets,
dans une Afrique du Sud ravagée par le sida, scandalise l'opinion
publique. Un mois après l'ouverture du procès de Pretoria,
les compagnies pharmaceutiques préfèrent retirer leur
plainte. Sans conditions.
Les
menaces contre le docteur Velasquez
Le
26 mai 2001, un mois après la déroute des géants
du médicament en Afrique du Sud, le docteur Velasquez était
en mission au Brésil, à Rio de Janeiro. Il est volé
dans la rue par des jeunes. Quelques jours après, à
Miami, il est violemment agressé par deux hommes armés,
qui le menacent de mort et lui lancent un message sans ambiguïté : « On
espère que tu as retenu la leçon de Rio! Arrête
de critiquer l'industrie pharmaceutique! » La police
intervient, la justice aussi, et l'affaire devient plutôt
embarrassante pour les industriels du médicament. Germán
Velasquez : « Je pense que je peux faire
quelque chose, même si c'est très, très, très
peu, je peux contribuer à que les choses changent. Et je
l'ai fait pendant vingt ans. Ce n'est pas parce que quelqu'un m'a
intimidé que je vais arrêter! »
En
juin 2001, il reçoit deux coups de téléphone
anonymes faisant référence à l'agression de
Miami, et lui conseillant de ne pas participer à une réunion
du Conseil des brevets. Le docteur Velasquez s'y rendra malgré
tout. Pour la première fois, la question de l'accès
aux médicaments génériques est abordée
à l'OMC. Les États-Unis sont isolés, et annoncent
cinq jours après qu'ils retirent leur plainte contre le Brésil.
La
déclaration de Doha
Quatre
mois plus tard, le débat fait rage lors du sommet des ministres
de l'OMC à Doha, au Qatar. Les pays en développement,
unis derrière le Brésil et l'Inde, menacent de faire
échouer l'ensemble des négociations commerciales s'il
n'y a pas accord sur les médicaments. Après cinq jours
de négociations acharnées, les pays en développement
crient victoire. L'OMC adopte une déclaration capitale sur
l'accès aux médicaments : la santé publique
prévaut sur le droit des brevets. Elle reconnaît officiellement
qu'un État peut copier des médicaments brevetés
pour faire face à une crise.
Pour
le docteur Velasquez, un autre événement majeur s'est
produit à Doha: l'entrée de la Chine à l'OMC,
qui doit désormais se conformer à l'accord sur les
brevets. Si le géant chinois décidait de passer outre
les brevets, il pourrait bouleverser les rapports de force dans
la bataille des médicaments. Avec plus d'un milliard d'habitants,
c'est le plus grand marché du monde. Et ses industriels sont
capables de copier n'importe quel médicament. Le réveil
de la Chine pourrait changer radicalement la donne. Mais pour le
docteur Velasquez, la bataille des médicaments est loin d'être
terminée. Car contrairement aux Chinois et aux Brésiliens,
la plupart des pays en développement n'ont pas les moyens
d'appliquer la déclaration de Doha : ils n'ont
pas la capacité industrielle pour copier des médicaments
brevetés en cas de crise de santé publique.
L'accès
aux médicaments en Afrique
Dans
les autres pays en développement, le prix est loin d'être
le seul obstacle à l'accès aux médicaments.
Mais au Mali, il est sans doute le plus décisif. Il n'y a
que dans la capitale que des médicaments contre le sida sont
disponibles, essentiellement, des médicaments sous brevet,
importés. Le gouvernement a engagé des négociations
avec certains laboratoires qui ont annoncé en l'an 2000,
à grand renfort de publicité, des réductions
de prix jusqu'à 80 % pour les pays pauvres. Résultat,
le coût annuel de la trithérapie est tombé à
700 euros par malade. Mais pour l'Afrique, cela reste inabordable.
Germán
Velasquez : « En Afrique, avec 28 millions
de malades, il y a seulement 27 000 personnes qui sont traitées
avec des antirétroviraux. Donc il y a des millions de personnes
qui vont mourir, si on continue à ce rythme. Ils vont continuer
à mourir sous les yeux de la communauté internationale
qui va continuer à observer, à discuter, à
penser, à faire des conférences, sans faire quelque
chose. »
La
passivité de la communauté internationale est d'autant
plus inquiétante que le plus grave est à venir. Car
beaucoup de médicaments disponibles aujourd'hui sous forme
générique sont de moins en moins efficaces, et vont
être remplacés par de nouveaux médicaments brevetés,
donc beaucoup plus chers. C'est particulièrement vrai pour
la chloroquine, le traitement de base contre le paludisme.
Contre
le paludisme, qui tue deux millions de personnes chaque année
dans le monde, l'enjeu essentiel reste la mise au point d'un vaccin.
Mais la recherche avance désespérément lentement,
comme pour toutes les maladies tropicales, qui frappent des populations
pauvres, et qui ne sont pas vraiment la priorité des grands
laboratoires de recherche.
Finalement,
un accord
Le
20 décembre 2002, après un an de négociations,
l'OMC convoque une réunion de la dernière chance.
Pour les 144 délégués, une longue nuit commence.
Les délégués de l'OMC semblent prêts
à signer un compromis autour d'une liste de maladies, qui
ne couvrirait pas seulement le sida, la tuberculose et le paludisme.
Tous, sauf les Américains, sous la pression du lobby pharmaceutique.
Peu avant minuit, le verdict tombe : seuls contre 143 pays, les
Etats-Unis refusent de signer et imposent leur veto. Toujours pour
la même raison : l'accord couvre trop de maladies, pas question
de toucher aux profits de l'industrie américaine. Germán
Velasquez :« Je crois
que ça va aboutir et je suis optimiste. C'est un problème
éthique : il y a des millions et des millions de personnes
qui sont en train de mourir et je crois que la société,
aujourd'hui, ne peut pas se permettre ça ! C'est le commerce
ou la vie. »
Le
30 août 2003, tous les membres de l'OMC ont finalement signé
un accord, valable pour toutes les maladies, mais très complexe
à mettre en oeuvre.
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