|
L'homme
qu'elle aimait
Adam
Pearl est né quelques semaines après l'assassinat
de son père. Sa mère, Mariane, lui apprendra qui était
cet homme. Mariane Pearl : « Danny était
une personne très chaleureuse. Il jouait de la musique. Il
aimait faire des blagues. L'aspect le plus marquant, chez lui, c'était
la générosité. [
] C'était un journaliste
très sérieux, quelqu'un qui avait vraiment de l'éthique,
qui avait un grand respect de la vérité. »
Mariane
Pearl a écrit un livre sur la terrible histoire qu'elle a
vécue au Pakistan, quand son mari a été enlevé,
puis assassiné. C'est une histoire d'amour, amour d'un homme
et amour d'une profession, le journalisme. Mariane, elle aussi journaliste,
raconte ce qui l'a séduite dès le départ chez
Daniel Pearl : « L'approche de Danny
par rapport au journalisme. Lorsque je l'ai rencontré, on
a discuté de son travail et du mien. J'étais vraiment
contente et touchée de rencontrer un homme qui faisait le
métier de journaliste et qui n'en était pas blasé.
Un homme qui avait une vraie humilité par rapport au monde. »
Au
moment de se marier, Mariane et Daniel avaient rédigé
un contrat, un pacte, basé sur des valeurs communes. Ils
partageaient les mêmes idéaux.
Une
investigation qui tourne mal
Après
les attentats du 11 septembre 2001, Daniel Pearl s'installe avec
Mariane à Karachi, au Pakistan. Mariane : « Comme
il était journaliste d'investigation, il était un
peu à la périphérie des conflits. Il essayait
d'avoir une vue d'ensemble. Il faisait des articles assez longs,
il expliquait, il donnait le contexte. C'était cohérent
d'être au Pakistan. [
] A priori, ça paraissait
plus dangereux d'être aux États-Unis qu'au Pakistan.
Personne ne savait d'où venait le danger. »
Le
22 décembre 2001, Richard Reid avait tenté de faire
sauter un avion d'American Airlines entre Paris et Miami. La bombe
était dissimulée dans sa chaussure. Reid avait séjourné
au Pakistan, et Daniel Pearl a décidé d'enquêter
sur ceux qui avaient commandité l'attentat. Après
de nombreuses démarches, il obtient un rendez-vous avec un
certain Gilani, leader d'une obscure secte islamique. Mariane : « Il
lui a donné rendez-vous dans un restaurant, et après
il a disparu. [
] Danny et moi avions un système pour
ne pas s'inquiéter. Si on n'était pas ensemble, on
devait s'appeler toutes les 90 minutes. J'ai appelé assez
rapidement. Quand il n'a pas répondu, j'ai su que ça
n'allait pas. »
Mariane
et Daniel Pearl demeuraient chez Asra Nomani, une amie journaliste
qui résidait à Karachi. Les deux femmes obtiennent
l'aide de policiers pakistanais et américains, et de représentants
du Wall Street Journal. Le 27 janvier, quatre jours après
la disparition de Daniel Pearl, les ravisseurs envoient un courriel
contenant quatre photos du journaliste. Mariane : « La
première photo que j'ai vue, c'était Danny avec un
pistolet sur la tempe, le visage baissé. Il avait un pistolet
sur la tempe, mais il avait un grand sourire sur les lèvres.
C'est là que j'ai compris que de toute façon, il y
avait quelque chose qu'ils ne prendraient jamais. Ni de moi ni de
lui. Après, il y avait d'autres photos, une où il
faisait un doigt d'honneur, le V de la victoire. C'était
peut-être le moment le plus fort de ma vie. Un moment où
deux êtres sont complètement ensemble, mais au-delà
de la vie et de la mort. À un moment donné, vous comprenez
ce qui vous arrive. Et vous savez que la seule victoire à
gagner, à part bien sûr sa libération, c'était
cette espèce de résistance. »
Les
kidnappeurs réclament, entre autres, la libération
de tous les détenus de Guantanamo, traités selon eux
de façon inhumaine. Ils accusent Daniel Pearl d'être
un agent de la CIA. Les médias du monde entier s'intéressent
maintenant à cette histoire. Mariane, demeurée jusque
là très discrète, accepte de parler à
CNN. Dans un deuxième courriel, les ravisseurs accusent Daniel
Pearl d'être un agent du Mossad, le service secret israélien.
Les enquêteurs du FBI, venus aider la police pakistanaise,
arrivent à retracer le point d'origine des courriels. Le
5 février, trois suspects sont arrêtés. Le 12
février, on arrête finalement celui qui a méticuleusement
préparé le piège dans lequel Daniel Pearl est
tombé. Il s'agit d'un certain Omar Sheik. On apprend que
l'ISI, le service secret pakistanais, détenait Omar Sheik
depuis déjà une semaine. Omar Sheik est un terroriste
très connu, qui n'en est pas à ses premières
armes. Pour Asra, les autorités pakistanaises devaient savoir
ce qu'il faisait, ce qu'il planifiait.
L'exécution
de Daniel Pearl
Le
21 février, une vidéo de propagande commence à
circuler sur Internet. On y montre la décapitation de Daniel
Pearl. Les enquêteurs confirment qu'il s'agit bien du journaliste
américain. CBS est le seul média américain
qui diffusera une partie de cette vidéo. Mariane : « Je
l'ai su une heure avant la diffusion. J'ai appelé le président
de CBS. Il essayait d'être compatissant. J'étais enceinte,
j'allais accoucher à n'importe quel moment. Je parlais à
la personne qui allait diffuser la vidéo de l'assassinat
de mon mari. J'ai dit : "À moins que vous ne soyez dans
la même situation que moi, vous ne pouvez pas comprendre ce
que je vous dis. Je ne vous demande pas ça. Je vous demande
une raison journalistique de montrer cette vidéo." Il
a dit que c'était newsworthy. »
Le
président pakistanais Pervez Musharraf est très embarrassé
par tout cela. Il reproche même à Daniel Pearl d'avoir
dépassé les bornes, d'être allé trop
loin dans son enquête, de s'être ingéré
dans les affaires de son pays. Mariane : « Je
pense aussi que ça a à voir avec la tradition, ou
plutôt l'absence de tradition de la presse au Pakistan. Quand
même, vous êtes dans un pays où il n'y a pas
du tout de journalisme d'investigation. Ils n'ont pas du tout l'habitude
des personnes qui vont aussi loin dans leur travail. »
Le
dangereux métier de journaliste
Le
philosophe français Bernard-Henry Lévy a enquêté
sur la mort de Pearl. Selon lui, le journaliste américain
était à deux doigts de révéler l'existence
d'un trafic de technologie nucléaire entre les services secrets
pakistanais et Al-Qaïda. Bernard-Henry Lévy : « Daniel
Pearl avait identifié des scientifiques de grands renoms,
de grande science, qui, sous le couvert d'une ONG, auraient trafiqué
des secrets nucléaires. Ce sujet est tabou au Pakistan. [
]
Je crois qu'il est mort en journaliste. Mort à cause de ce
qu'il était en train de faire et de trouver. »
Pour
Joel Simon, qui dirige le Committee to Protect Journalists, Daniel
Pearl n'a fait que le travail normal d'un correspondant. Joel Simon : « Je
ne pense pas qu'il soit allé trop loin ou qu'il ait commis
des erreurs. Si vous avez déjà travaillé dans
une zone de guerre, vous comprenez. Le travail de journaliste est
basé sur la confiance, il faut avoir confiance dans nos sources,
et vice-versa. Il faut être prudent, mais pas paranoïaque.
Sinon, on ne peut pas faire notre travail. »
L'affaire
Pearl a amené bien des journalistes à revoir leur
façon de travailler. Joel Simon : « Il
y a beaucoup de discussions entre les journalistes et leurs patrons
à propos des risques encourus et des moyens à prendre
pour les réduire. On a posé des gestes concrets. En
règle générale, les journalistes utilisent
des véhicules blindés, portent des gilets pare-balles
dans les zones de combat, et suivent un entraînement en milieu
hostile. »
L'enquête
se poursuit
Malgré
l'arrestation d'un premier groupe de terroristes, on ne sait toujours
pas qui a assassiné Daniel Pearl, qui a commandité
ce meurtre. L'administration Bush blâme Al-Qaïda. Mariane : « Il
y a un mois, on a désigné Khalid Cheik Mohammed comme
étant l'architecte d'Al-Qaïda, celui qui aurait mis
en place les structures du 11 septembre. On m'a dit qu'il était
le meurtrier de Danny. L'important pour moi, c'est qu'un ensemble
de cellules ont agi. Ces cellules n'ont pas pu fonctionner seules.
Il faut forcément un soutient politique et économique. »
Alors
que l'enquête sur la mort de Daniel Pearl se poursuit, Mariane
a accepté que leur histoire soit portée à l'écran.
Brad Pitt et Jennifer Aniston ont acheté les droits de cette
histoire d'amour qui se termine par une tragédie et qui reflète
bien notre époque. Mariane : « Si
c'est fidèle, voilà un moyen formidable de communiquer
des idées importantes. » Et si
son fils veut devenir journaliste? Mariane : « Je
lui dirai : "Sois le meilleur!" »
|