|
Une
découverte bouleversante pour André Lefèvre
Le
pianiste Alain Lefèvre raconte que c'est en se promenant
dans un corridor du Collège Marguerite-Bourgeois à
Montréal qu'il a découvert André Mathieu : « J'entends
une sur jouer une pièce, je frappe à la porte
et lui dis : "Qu'est-ce que vous jouez?" Elle me dit : "Ah
! mais c'est un compositeur de chez nous, j'ai une partition."
Je regarde : Prélude romantique d'André
Mathieu. Je suis bouleversé. Là j'ai les larmes aux
yeux et la première phrase qu'elle me dit : "Oh!
mais c'était un alcoolique paresseux." Et ça
été le déclencheur pour moi. C'était
une injustice. J'entends ce thème, ça me hante autant
qu'un thème de Chopin et je me dis que c'est pas possible,
on peut pas dire juste ça. »
Cet
événement marquera la vie d'Alain Lefèvre parce
qu'il s'agit d'un morceau de musique pour lui inédit, et
parce qu'il est touché par le destin tragique d'André
Mathieu. Il a cherché, au cours des 20 dernières années,
à reconstituer l'uvre du pianiste méconnu.
Alain
Lefèvre explique que quelques années plus tard, il
découvre la partition du Concerto de Québec,
la réduction du fameux deuxième mouvement qui a servi
pour le film québécois La Forteresse. Alain
Lefèvre commence alors à travailler l'uvre d'André
Mathieu : « Ça a été
treize mois de ma vie. J'ai fait au-delà de 700 corrections
parce que tout avait été mal fait. C'est vrai, on
voit dans l'écriture que tout va vite dans sa tête.
Il est génial, alors il ne prend pas le temps de finir. Il
y a des choses, des histoires extraordinaires. Par exemple, à
un moment donné, il y a des partitions d'orchestre qui sont
à la place des partitions de piano. »
Dans
le reportage, Alain Lefèvre s'installe au piano et explique
les corrections qu'il a faites et ce qu'elles révèlent
sur l'uvre d'André Mathieu : « Vous
avez vu la puissance! Qu'un enfant de 13 ans ait déjà
cette espèce d'idée d'aller du grave à l'aigu,
c'est bouleversant! »
Un
génie qui sombre dans la solitude
André Mathieu est né en 1929, à Montréal.
Son père, Rodolphe, est un compositeur connu, l'un des meilleurs
de sa génération. André n'a que quatre ans
lorsqu'il compose et joue ses premiers morceaux. Quelques années
plus tard, à Paris, les critiques le comparent à Mozart.
À 12 ans, il remporte le premier prix au concours de composition
marquant le centenaire de l'Orchestre philharmonique de New York.
Pourtant, sans que l'on sache comment et pourquoi, Mathieu sombre
dans la solitude, la tristesse et l'alcool au début de l'âge
adulte.
Alain Lefèvre : « On dirait qu'autant
cet homme a été génial jusqu'à 14 ans,
autant il s'est acharné ensuite à détruire
ce qu'il avait réalisé. Il a 14 ans. Le plus grand
musicologue, Vuillermoz, dit de lui qu'il est probablement plus
génial que ne l'était Mozart au même âge.
Serge Rachmaninov, l'un des plus grands pianistes de l'époque,
dit : "Il est plus génial que je ne le serai
jamais." Il est au Québec, c'est trop. Tout va bien
mais on n'est pas dans une société où on est
capable d'assimiler ce génie, de contrôler, d'avoir
l'encadrement que maintenant on peut avoir. Alors qu'est ce qui
s'est passé, la guerre s'est déclarée, il a
été mal dirigé. [
] Je pense qu'il a été
détruit par une société qui n'était
pas capable de l'épauler. »
Mathieu
est décédé en 1968 à l'âge de
39 ans. Alain Lefèvre ne l'a jamais vu jouer. Mais Zone
libre a trouvé d'autres musiciens qui l'ont bien connu,
comme André Asselin, par exemple. Pianiste de concert, il
toujours joué du Mathieu tout au cours de sa carrière
internationale. Dans le reportage, il interprète Les Mouettes,
composé par Mathieu à l'âge de 9 ans. Vic Vogel,
jazzman montréalais réputé, est aussi de la
génération de Mathieu. C'est dans ces occasions, autour
d'un piano, évidemment, qu'Alain Lefèvre reconstitue
par bribes l'histoire du pianiste mystérieux.
Mathieu
était déjà connu lorsque Vic Vogel a commencé
sa carrière de musicien. Ils ont quelquefois improvisé
ensemble dans des bars de jazz de Montréal. Convaincu de
son talent, mais impuissant devant son désarroi, Vogel et
un ami commun, André Morin, promettent à Mathieu,
peu avant sa mort, qu'un jour ils le rendraient célèbre
de par le monde.
Et
c'est ainsi que pour l'une des rares fois de l'histoire, c'est au
son d'une musique originale qu'ont lieu les cérémonies
des Jeux olympiques à Montréal. C'est la musique d'André
Mathieu. La vente du disque a été, selon Vic Vogel,
le seul secteur rentable des Jeux de 1976!
À
la mémoire d'André Mathieu
Nous
sommes dans la salle de répétition de la Place des
Arts cet automne pour une première à Montréal.
Déjà, Alain Lefèvre a enregistré la
pièce sur CD et joué le concerto avec l'Orchestre
symphonique de Québec au printemps. Mais pourquoi se donne-t-il
tant de mal? Pourquoi vouloir réhabiliter la mémoire
de Mathieu ? Alain Lefèvre : « C'est
une injustice et je n'aime pas l'injustice. Je ne suis pas Don Quichotte.
Je veux faire ça. Je veux un jour entendre un pianiste de
Stuttgart, Berlin, Londres, la Russie, de n'importe quel pays, dire
qu'il va jouer le concerto de Mathieu. Ce serait la moindre des
choses. »
La
chef invitée, Keri-Lynn Wilson, prend maintenant connaissances
de l'uvre. Elle a participé à la décision
de mettre ce morceau au programme, en sachant qu'il présentait
certaines difficultés. Wilson est l'une des trois femmes
chefs d'orchestre en Occident.
Un
orchestre symphonique n'a que six heures de répétition
pour apprendre un nouveau morceau. Autant savoir lire une feuille
de musique! Dans le cas du Concerto de Québec, c'est
la première fois, ce qui est rare, que la plupart des musiciens
voient la partition. Mais peu importe, quand on est dans un orchestre
symphonique, c'est qu'on est déjà un peu virtuose.
La
salle est pleine ce dimanche 12 octobre à la Place des Arts
à Montréal. La répétition générale
a eu lieu tôt le matin. Les musiciens sont en place. Alain
Lefèvre sait que l'uvre de Mathieu n'a pas toujours
fait l'unanimité. Mais il espère seulement que son
interprétation fera renaître l'uvre et donnera
au public le goût d'en savoir plus sur son auteur.
|
« Quand
on sort de scène et qu'on sent que tout d'un coup le
public a ressenti ce qu'on veut lui dire, à ce moment-là,
on est bouleversé. Sur scène, il y a des fois
quand on a ces quelques secondes d'éternité
où tout fonctionne, on peut mourir. Il n'y a plus grande
chose qui a de l'importance. » - Alain
Lefèvre
|
|