|
« Je
ne vois pas d'autre enjeu de politique dans notre pays, du
moins depuis une cinquantaine d'année, qui ait été
fondé sur autant de désirs irréalistes,
de fiction et de purs mensonges. »
- FRANCES FITZGERALD,
historienne de la guerre des étoiles
|
C'est
la peur et la recherche de l'invulnérabilité qui ont
forgé la conscience américaine au cours des 2 derniers
siècles. Jusqu'à récemment, l'isolement du
territoire entre deux océans garantissait sa sécurité.
Mais il y a 60 ans, les Américains subissaient leur première
grande agression.
Le
7 décembre 1941, leur base navale de Pearl Harbour, à
Hawaii, a été dévastée par des bombardiers
japonais au cours d'une attaque-surprise. L'incident a marqué
l'entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale,
mais, surtout, il a fait perdre aux Américains le sentiment
de sécurité que leur avait jusqu'alors procuré
leur isolement du reste du monde. La voie qui devait mener à
la guerre des étoiles était tracée. Lorsque
l'Union soviétique s'est dotée, elle aussi, de la
bombe en 1949, l'isolement nucléaire des Américains
a pris fin brusquement. L'affrontement nucléaire entre les
deux superpuissances allait déterminer le reste du 20e siècle.
Le
lancement du premier Spoutnik, premier satellite au monde, par les
Soviétiques en octobre 1957, a fait planer sur les Américains
la menace d'une attaque de missiles en provenance de l'Union soviétique.
Pour la première fois, la recherche d'un bouclier antimissile
devenait officiellement une priorité nationale urgente. Mais
en dépit de toutes ces fières déclarations
et des milliards de dollars investis, le rêve d'un bouclier
antimissile ne s'est pas réalisé.
UN SCÉNARIO DE FILM
En
1940, l'acteur de Hollywood, Ronald Reagan, joue le rôle d'un
agent du FBI dans un film sur une arme secrète, le projecteur
Inertia. Le film devait avoir d'étranges échos 40
ans plus tard, lorsque Ronald Reagan, l'homme politique, a lancé
sa campagne pour devenir président. En 1979, Ronald Reagan
et un conseiller sont allés visiter le quartier général
de la Défense nord-américaine, au cur des montagnes
Rocheuses. « Reagan en a fait une arme de paix. C'était
très important, parce qu'à ce moment-là, il
cherchait à pacifier le mouvement antinucléaire qui
avait pris beaucoup d'ampleur aux États-Unis »,
estime Frances Fitzgerald.
Ronald
Reagan a lui-même rédigé le discours du projet
de bouclier - surnommé par certains star wars - et certains
observateurs ont cru y déceler des réminiscences du
dialogue de ce film, joué quarante ans plus tôt, et
de son projecteur Inertia. « Dans ce discours,
explique Frances Fitzgerald, on demandait aux scientifiques de
retourner en arrière et de faire en sorte que les États-Unis
redeviennent l'Amérique du 19e siècle. Il n'y était
pas question de créer quelque chose de nouveau, d'effrayant,
qui relèverait de la science-fiction, mais de retourner à
cette Amérique du 19e siècle, qui était totalement
invulnérable entre ses deux océans. Ce qui a d'abord
horrifié ses conseillers, qui savaient bien sûr que
c'était impossible. »
La
plupart des scientifiques ont accueilli la proposition de Reagan
avec dérision, mais il a reçu l'appui enthousiaste
de l'un d'eux, le père de la bombe H. : Edward Teller. Edward
Teller, un anticommuniste convaincu qui avait servi de modèle
au Dr Strangelove, a enthousiasmé Reagan avec ses projets
de laser à rayon X dignes des films de science-fiction. « Edward
Teller espérait pouvoir transformer ce laser pour en faire
un vrai projecteur Inertia, quelque chose qui pourrait provoquer
des explosions à des milliers de miles dans l'espace, et
il a fait mousser l'idée »,
ajoute l'historienne.
Les
membres plus terre à terre de l'effectif militaire établi
étaient horrifiés par les projets fantaisistes de
science-fiction du Dr Teller et par ses lasers à rayon X.
Il est vite devenu évident que le laser à rayon X
n'était pas réalisable, mais les programmes de recherche
se sont poursuivis à coups de milliards de dollars jusqu'à
la fin des années 80.
|
« Le
plus remarquable, c'est qu'un grand nombre d'Américains
croient que nous avons déjà un système
de défense antimissile. Ils nous disent : "On
l'a vu au cinéma". Alors on leur dit : "Oui,
mais ce n'est pas vrai". Et ils nous répondent
: "Ça doit être vrai. Mais c'est un secret,
ils ne vont pas nous le dire". »
- BRADLEY GRAHAM,
correspondant militaire, Washington Post
|
Avec
l'effondrement du communisme et la fin de la guerre froide, la défense
antimissile a disparu des manchettes des journaux et de la mémoire
publique. La destruction des silos nucléaires est devenue
un rituel pour les forces américaines des missiles.
IDÉOLOGIE MESSIANIQUE
Si
la guerre froide a laissé sa trace dans l'histoire, le vieux
rêve d'une défense antimissile est en train de refaire
surface. La catastrophe du 11 septembre 2001 a ramené le
débat sur la question. « Il est clair qu'un
bouclier antimissile n'aurait servi à rien! »,
pouvait-on entendre de la part de certains citoyens américains.
Leur président, quant à lui, voyait les choses complètement
différemment : « Les attaques contre notre
pays démontrent encore plus la nécessité de
développer une défense efficace de notre territoire
contre les attaques de missiles ».
Imperturbable
devant les manifestations bruyantes et imaginatives en Grande-Bretagne
et dans le monde entier, le président Bush a annulé
le Traité sur les missiles antimissiles balistiques, en décembre
2001. Il a ensuite promis que son administration allait consacrer
un budget de 8,5 milliards de dollars cette année au déploiement
d'un système de défense antimissile. « Le
système de défense antimissile est le programme d'armement
le plus important du budget américain. Avec plus de 8 milliards
de dollars par an, il dépasse de loin tous les autres. Et
lorsqu'on a investi autant, on est forcé de continuer »,
commente Joe Cirincione, de Carnegie Peace Foundation. Selon l'historienne
Frances Fitzgerald, le bouclier est bien plus qu'un produit militaire.
« Les militaires en uniforme, tout en étant
en faveur du programme de recherche, n'ont jamais voulu développer
ni déployer un système national de défense
antimissile. Ils savent que ça ne fonctionne pas encore,
et ils ne veulent pas déployer une arme qui ne fonctionne
pas. C'est dangereux. Mais, surtout, ils ont toujours eu peur que
ces énormes dépenses ne finissent par engloutir le
reste du budget militaire. Le projet a donc toujours été
motivé par des raisons d'ordre politique et idéologique. »
À
la première église baptise de Delta Junction, en Alaska,
le pasteur Dave Becker avertit ses fidèles de se tenir prêts
pour le retour de Jésus et pour l'Harmaguédon. Les
temps ont été durs ici, ces dernières années,
depuis que le principal employeur, la base militaire de Fort Greeley,
a plié bagage. Mais Delta Junction a de quoi se réjouir
à nouveau. La défense antimissile américaine
va être construite à Fort Greeley. D'ici l'été
2004, les véhicules destructeurs seront installés
dans leurs silos à Fort Greeley. Après avoir rêvé
pendant 50 ans de se mettre à l'abri des missiles ennemis,
les Américains auront enfin quelque chose à montrer
pour calmer les doutes et les critiques. Cette région reculée
de l'Alaska est appelée à devenir la nouvelle frontière
pour protéger l'Amérique des missiles.
Depuis
50 ans, les guerriers idéologiques du pays poursuivent inlassablement
leurs efforts pour déployer un bouclier de protection par-dessus
l'Amérique. Pour ceux qui y croient réellement, la
vulnérabilité des Américains face au danger
nucléaire a toujours inspiré la vision biblique de
l'Harmaguédon, le conflit suprême entre les forces
du bien et du mal. Derrière la peur des États voyous
et du terrorisme international, se profile une vision plus audacieuse
de la future frontière en altitude.
« Certains
ont la conviction que l'espace sera la nouvelle frontière,
que celui qui réussira à dominer l'espace dominera
le monde. Tout comme les Britanniques ont réussi à
dominer les mers, et ainsi à dominer le monde, les États-Unis
pourront s'emparer de cette nouvelle frontière, ce nouvel
espace de combat », conclut Joe Cirincione.

|
|
En
raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible
sur Internet.
|
Le
bouclier antimissile américain
1.
Un missile est lancé contre les États-Unis.
2.
Des satellites détectent le missile.
3.
Des stations radars d'alerte le suivent dans sa première
phase de vol.
4.
Des stations radars suivent la trajectoire du missile plus précisément.
5.
Le centre de commande, de contrôle et de communication prend
la décision d'abattre le missile.
6.
Un intercepteur est lancé à partir du sol (d'un silo
ou d'une rampe mobile), d'un satellite, d'un navire ou d'un avion.
7.
Le missile est détruit dès son ascension, pendant
sa trajectoire spatiale ou en descente.
*
Toutes les données recueillies par les satellites et les
radars convergent vers un ordinateur central situé au Colorado,
qui gère les combats.
*
L'intercepteur ira percuter la tête du missile ennemi à
une vitesse de 24 000 kilomètres à l'heure. Selon
des responsables américains, le bouclier pourrait intercepter
« quelques dizaines » de missiles intercontinentaux.
*Évaluation
des coûts : de 60 à 100 milliards de dollars au
minimum.
(Source
: La Presse, 5 mai 2001, d'après le Département
de la défense des États-Unis)
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada
le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion
sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche
à 4 h et à 20h, ainsi que le lundi à 3 h.
|
VOUS
AVEZ MANQUÉ UNE ÉMISSION?
Toutes
les émissions de la saison régulière
sont archivées pour vous permettre de consulter le
reportage que vous auriez manqué ou aimeriez revoir.
Veuillez toutefois noter que les reportages achetés
ne peuvent être archivés en format vidéo
en raison des droits d'auteurs, mais ils sont disponibles
en format texte.
Consultez
la rubrique Reportages récents.
|
|