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Le
petit village d'Huberdeau, perché dans les Hautes-Laurentides
L'ancien orphelinat a toujours été au cur de
la vie du village. Aujourd'hui, le gouvernement y tient un centre
d'accueil pour jeunes délinquants. À l'époque,
les frères de la Miséricorde y logeaient des centaines
d'orphelins. Dès l'âge de 8 ans, ils quittaient les
crèches de Montréal, en train, pour monter à
Huberdeau. Là, la communauté venue de Belgique en
1923, les accueillaient. Sous le régime de Duplessis, des
milliers d'enfants nés hors mariage étaient confiés
aux communautés religieuses.
LES ALLÉGATIONS
« Une
nuit, un frère est venu me chercher dans mon lit. Il m'a
amené dans sa chambre, au premier étage de l'édifice,
et là il m'a sodomisé. Le matin, quand je me suis
levé, il y avait du sang sur les draps. Le supérieur
m'a amené à l'hôpital de Saint-Jérôme.
Ils m'ont soigné et ils ont bien remarqué qu'il y
avait eu pénétration. Ils m'ont gardé jusqu'au
lendemain matin. »
(Un homme qui ne veut pas dévoiler son identité)
« L'après-midi,
soit le dimanche ou le samedi, des fois, j'étais en train
de jouer et il faisait sonner ses clés. La majorité
de mes camarades savaient que quand il agitait ses clés,
j'étais appelé pour aller faire le ménage dans
sa chambre. Là, je montais en haut jusqu'au dortoir Saint-Vincent
et 30, 45 secondes plus tard, il était rendu dans la chambre
avec moi. Ce qui se passait dans la chambre, c'est des histoires
que je n'aime pas raconter. Ça a été les pires
moments. »
(Martin L'Écuyer)
« Je
[devais me lever] et j'allais voir au tableau. J'avais le nez collé
sur le tableau pour voir ce qui était écrit. Le frère
arrivait en arrière de moi et me [fracassait] la tête
sur l'ardoise, le tableau. Là, je tombais par terre et je
perdais connaissance. » (Alban Monette)
« Ils
jouaient avec le pénis. Ils se mettaient ça dans la
bouche et, des fois, ils prenaient leur pénis et ils essayaient
ils mettaient ça dans [notre] bouche. » (Claude
Dionne)
LES DOUTES
D'autres
témoignages ne s'accordent pas à la version des orphelins.
Il
y a quand même eu de bons moments dans la vie des orphelins :
les excursions, l'été, organisées par des animateurs.
Notre équipe a réussi à retrouver un de ces
animateurs, très apprécié des jeunes. « Moi,
j'ai vu des jeunes qui n'étaient pas brimés, ils n'étaient
pas assaillis par la discipline. D'ailleurs, ils parlaient aux religieux
facilement. Ils leur jouaient même des tours parfois. [
]
Sur les 400 jeunes qui se trouvaient là, il me semble qu'il
en aurait eu au moins un [qui m'aurait parlé des abus]. »
(Claude Lalonde, moniteur à Huberdeau en 1951 et 1952)
« Je
n'ai été témoin de rien. Je n'ai rien eu à
signaler quand j'y ai travaillé, pendant neuf semaines, en
1951. »
« Mon père s'occupait pas mal de bénévolat,
et il y avait des pièces de théâtre qui étaient
montrées. Même à l'intérieur de la maison,
il y avait aussi des spectacles de gymnastique. Il y avait des choses
formidables faites par les élèves. »
« Ce qui a animé l'orphelinat dans ce temps-là,
c'était l'entraide. J'oublie la religion, c'était
l'entraide. C'était héroïque, pour la communauté,
avec le petit nombre de frères qui étaient disponibles,
de s'occuper de 300 à 400 enfants. »
(trois résidents du village d'Huberdeau)
« J'ai
connu tous les frères. Je n'ai pas eu de problème.
Ils se promenaient sur nos terres et nous, on avait le droit de
circuler partout. [C'était des gens corrects.] »
(Jacques Trudel, résident du village d'Huberdeau, voisin
de l'orphelinat)
LA LOI DU SILENCE
Si
les allégations des orphelins sont vraies, comment ces abus
aussi répandus ont bien pu rester secrets ?
« La
conspiration du silence, selon moi, c'était voulu, parce
que lorsqu'un enfant déclarait certaines choses au niveau
sexuel, il n'était pas cru. C'était impossible que
les religieux abusent d'un enfant. C'était contre la religion
et on ne croyait jamais les enfants. »
( Martin L'Écuyer)
Au
début des années 90, les orphelins d'Huberdeau associent
leur cause à celle des orphelins de Duplessis, ceux qui ont
été internés illégalement dans des hôpitaux
psychiatriques. Ensemble, ils essaient sans succès d'intenter
un recours collectif. Longtemps, leur dossier traîne. En 1999,
Lucien Bouchard, alors premier ministre, s'excuse au nom du gouvernement
et, en l'an 2000, son successeur Bernard Landry crée un fonds
d'indemnisation de 37 millions de dollars. Le hic, c'est que l'indemnisation
n'est offerte qu'aux orphelins qui ont été internés
dans des institutions psychiatriques. Huberdeau, orphelinat agricole,
est donc exclu.
Les
gens d'Huberdeau sont en colère. Certains se tournent vers
un autre groupe : le Mouvement Action Justice, dirigé
par Yves Manseau, qui leur conseille de relancer les plaintes au
criminel. L'organisme a organisé plusieurs manifestations
et a réussi à attirer l'attention sur Huberdeau, mais
jusqu'ici aucune plainte n'a encore été déposée
parce qu'il est impossible de trouver des preuves. Les orphelins
ont donc les mains vides devant la justice.
En
janvier dernier, les ex-pensionnaires d'Huberdeau sont réunis
à Montréal. Leurs visages portaient les traces de
vies difficiles. La majorité d'entre eux sont pauvres, ils
ont eu de la difficulté à trouver un travail et à
fonder une famille. Ils ont vu leurs camarades d'enfance devenir
alcooliques, suicidaires ou se retrouver en prison. Leur enfance
à Huberdeau a eu des effets irréversibles.
Cela
coûterait au plus 3 ou 4 millions de dollars pour indemniser
les gens d'Huberdeau comme l'ont été les orphelins
de Duplessis, qui ont reçu environ 25 000 dollars chacun.
Mais qui devrait payer la note, le gouvernement du Québec
ou les frères de la Miséricorde ?
À LA
RECHERCHE DE LA PAIX
Dans
le temps, les frères venaient chercher un peu de paix et
de sérénité parmi leurs statues sur la montagne
d'Huberdeau. Aujourd'hui, Martin L'Écuyer cherche aussi la
paix. L'argent et les excuses aideraient, mais surtout, il voudrait
qu'on reconnaisse que son histoire et celles des autres victimes
d'Huberdeau sont vraies. « Qu'ils l'avouent, je pense
que ce serait un gros soulagement, et j'aurais la satisfaction de
dire qu'au moins, on me croit aujourd'hui. Ça me donnerait
confiance. Raconter des histoires et que les gens me croient. »


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POUR
VISIONNER
LE REPORTAGE
images : PIERRE MAINVILLE
son
: JOE CANCILLA
montage : ANNABELLE LEHOUILLIER |
L'Église
et la justice suggèrent aux orphelins de pardonner et d'oublier
L'Église
Devant
le silence des frères de la Miséricorde, notre équipe
s'est tournée vers l'autorité morale de l'Église
au Québec, le cardinal Turcotte. Il a refusé d'accorder
une entrevue formelle, disant ne pas connaître le dossier
d'Huberdeau. Mais lors de la visite du pape l'été
dernier, il a été obligé de réagir sur
le vif à une manifestation des orphelins. « L'Église
est composée de pécheurs mais il y a aussi le pardon,
a-t-il dit. Le pardon pour les erreurs qui ont été
faites. Les erreurs qui recommenceront, c'est le propre des humains
de faire des erreurs. » En parlant des stigmates
que ces abus ont pu causer, le cardinal ajoute : « Il
faut essayer de vivre avec cela. Un peu comme quelqu'un qui a une
infirmité et qui essaie de vivre avec. On porte la difficulté
de la vie humaine. Les vies humaines parfaites dans lesquelles il
ne s'est rien déroulé, je n'en connais pas ».
À la question d'un journaliste : « Vous
leur dites d'endurer leurs douleurs ? », le
cardinal Turcotte répond : « D'une
certaine façon. Essayez d'assumer votre passé, de
regarder vers l'avenir et de voir ce qui peut être fait ».
La
justice
Les
orphelins ont tenté de poursuivre la congrégation.
Ils ont d'abord comparu devant Estelle Gravel, la procureure, pour
qu'elle décide s'ils pouvaient ou non porter des accusations.
La procureure leur a demandé de raconter les faits, mais
aux dires des orphelins, elle n'avait pas l'air de les croire. « [On
nous disait] : "ils sont morts, ils sont vieux, il
faut pardonner". » Estelle Gravel n'a pas accepté
de donner d'entrevue à notre équipe, mais elle dit
avoir douté de la fiabilité des témoins. Plusieurs,
à son avis, ont rajouté des agressions sexuelles à
la dernière minute dans l'espoir d'avoir de l'argent. Elle
ne pensait pas pouvoir obtenir de condamnation, et a choisi de ne
pas porter d'accusations.
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada
le vendredi à 21 h et présentée en rediffusion
sur les ondes de RDI le samedi à 23 h, le dimanche
à 20 h ainsi que le lundi à 1 h.
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