MAROC : LE
DÉSESPOIR DES JEUNES AU SERVICE DU TERRORISME
Le
11 mars dernier, quatre trains bondés en direction
de Madrid explosent à leur arrivée en ville.
Un an plus tôt, le 16 mai 2003, 14 kamikazes se faisaient
sauter dans cinq endroits différents à Casablanca,
la capitale économique du Maroc. Au total, les deux
attentats ont fait près de 250 morts et 1500 blessés.
Entre les deux catastrophes, il y aurait peut-être un
point commun : une filière marocaine liée
à Al-Qaïda, mais surtout des jeunes désespérés
qui servent de main-d'uvre au terrorisme. Des jeunes
qui sont prêts à sombrer dans la violence pour
se faire entendre.
En
raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas
disponible sur Internet.
Ces
viviers où pousse le désespoir
Sur les 14 kamikazes du 16 mai 2003, deux ne sont pas allés
jusqu'au bout. Ils sont aujourd'hui détenus par la police
marocaine après avoir été condamnés
à mort devant une cour spéciale de justice. L'avocat
El Mahfouz Billah défend l'un d'entre eux, Mohammed El Omari,
un jeune de 26 ans. Maître Billah raconte la surprise qu'il
a eue lorsqu'il s'est rendu compte que son client était analphabète : « On
a affaire à des jeunes de 19 à 26 ans, analphabètes.
Ce sont des gens qui viennent des bidonvilles, dont les parents
sont natifs de la campagne. »
La
majorité des kamikazes du 16 mai 2003 venaient du quartier
de Sidi Moumen, en banlieue de Casablanca. Un bidonville immense
où s'entassent des centaines de milliers de gens venus des
campagnes dans l'espoir de profiter de l'économie de la ville.
Des taudis sans eau courante, où plus de 50 % des jeunes
entre 20 et 30 ans sont en chômage, et où l'islam radical
s'est répandu. Me Billah : « Ils
sont tombés entre les mains d'idéologues qui leur
ont fait croire que l'état est athée, que les imams
sont faux, que le vrai islam c'est la révolte, la guerre
sainte contre la société marocaine. »
Au Maroc, la moitié de la population a moins de 25 ans. La
grande majorité des jeunes des bidonvilles grandissent sans
espoir. Dans les ruelles de Sidi Moumen, les jeunes flânent
à longueur de journée, ayant pour seule perspective
de vivre aux dépens de leurs parents, en chômage jusqu'à
la fin de leurs jours.
Le
jeune de la boulangerie
L'équipe
de Zone libre s'est rendue dans une boulangerie du quartier.
Des jeunes sont là, à regarder les autres travailler,
à passer le temps comme ils peuvent. L'un d'eux raconte qu'il
vit toujours chez ses parents, qu'il est déprimé,
qu'il n'est pas marié puisqu'il ne gagne pas assez d'argent.
Selon lui, la seule solution, c'est l'immigration. Il explique que
la plupart de ses amis sont déjà partis pour l'Europe.
Yussuf Guetby, un jeune étudiant au doctorat en sciences
politiques a été tenté par l'islamisme. Mais
après deux réunions au sein d'un mouvement il a laissé
tomber. Avec lui, Zone libre a cherché à prendre
contact avec le mouvement salafiste, une aile radicale de l'islamisme,
qu'on dit liée aux attentats de mai 2003. C'est ainsi que
Zone libre a rencontré Rachid Zghaider, un jeune vendeur
itinérant de 26 ans qui a été recruté
par les salafistes. Chômeur, il arrondit ses fins de mois
en vendant
des bricoles au marché du bidonville. Lui, il n'est pas tombé
dans la violence, mais il a connu certains des kamikazes du 16 mai : « Je
connaissais les kamikazes, ils étaient très gentils.
Avant les attentats ils nous fuyaient. Ils étaient devenus
discrets. Pourquoi ont-ils fait cela ? Ils refusaient la vie qu'ils
menaient ici. »
Dans
cet univers de frustrations, où l'alcool et les relations
sexuelles avant le mariage sont interdits, où la télévision
présente tous les jours un monde qui leur est inaccessible,
beaucoup de jeunes cèderaient ainsi à l'endoctrinement
et à la tentation du rêve. Yussuf Guetby : « Il
y a l'Eden, les femmes, le vin, toutes sortes de délices
qui leur sont interdits dans le quotidien. Pour les martyrs, ceux
qui meurent pour la bonne cause, c'est plus sûr que sûr. »
Des jeunes qui risquent la mort pour survivre
Chaque
année, des centaines de jeunes Marocains perdent la vie en
cherchant à traverser le détroit de Gibraltar, une
distance d'une quinzaine de kilomètres, dans des embarcations
de fortune, pour entrer clandestinement en Europe, à la recherche
d'emploi et d'argent pour survivre. L'équipe de Zone libre
s'est rendue dans le centre du pays, dans une région
d'où proviennent un grand nombre de ces candidats à
l'immigration clandestine. Une région autrefois prospère
où on trouve une des plus grandes concentrations mondiales
de phosphate. Aujourd'hui, les installations sont fermées
ou mal entretenues. La compagnie marocaine qui a nationalisé
les mines de phosphate ne transforme plus le minerai sur place.
Hansala
est un petit village de 500 habitants, perché à flanc
de colline, sans eau courante ni électricité. Douze
familles du village ont perdu un fils, lors du naufrage d'un Zodiak
au large de Cadix, en Espagne, le 25 octobre 2003. Le canot pneumatique,
qui partait du Maroc, transportait 50 passagers, soit le double
de la capacité permise. Après 20 heures de navigation,
il a chaviré, faisant 36 victimes. Un villageois : « J'ai
fait une chute de 45 mètres, je suis tombé malade.
Je ne peux pas travailler. Mon fils a voulu partir pour nous aider
financièrement. Il est parti. J'ai appris par la suite qu'il
est mort en mer. »
Pour
organiser une traversée d'immigrants clandestins vers l'Europe,
les recruteurs peuvent demander jusqu'à 1500 $ par personne.
Une fortune qui représente le revenu de plusieurs années
de travail pour une famille de Hansala. Un membre de l'Association
des amis des victimes de l'immigration clandestine explique que
l'immigration est souvent un projet de famille. À son avis,
les jeunes croient qu'ils n'ont rien à perdre, que le rêve
d'une vie meilleure pour eux et leur famille vaut le risque de mourir.
L'Association
des amis des victimes de l'immigration clandestine voudrait convaincre
les jeunes de renoncer à risquer leur vie et de bâtir
l'avenir en cherchant plutôt à transformer leurs conditions
de vie au Maroc. Mais le désespoir des chômeurs et
la crise de l'économie marocaine les poussent à opter
pour des solutions extrêmes. Quand ils sont trop pauvres pour
se payer la traversée en Zodiak, les immigrants désespérés
utilisent un moyen de transport encore plus risqué. Ils deviennent
passagers clandestins dans un des nombreux camions qui empruntent,
chaque jour, le traversier vers l'Espagne. Le moindre compartiment,
le moindre espace entre les essieux peut servir de cachette, le
temps de la traversée. Certains en meurent coincés
ou tout simplement asphyxiés. Pour dissuader les clandestins,
on a surélevé les murs d'enceinte autour du port de
Tanger, qui sont patrouillés 24 heures sur 24 par une agence
de sécurité.
Ces
jeunes, à Tanger, sont prêts à tout risquer
pour quitter le Maroc.
En
marchant près du port, l'équipe de Zone libre a
découvert dans un terrain vague, derrière la gare
désaffectée de Tanger, des dizaines de jeunes qui
attendent sur place, le moment opportun pour entrer dans le port.
Ils expliquent qu'il n'y a pas de travail au Maroc, qu'il faut aider
les parents. L'un d'eux raconte qu'il a essayé quatre fois
de se rendre en Espagne, caché sous les roues arrière
d'une remorque. Les quatre fois, on l'a retourné au Maroc.
Selon l'Association des amis des victimes de l'immigration clandestine,
« le témoignage le plus accablant, c'est
quand ils disent : Je préfère mourir
une fois plutôt que 10 fois devant les regards de pitié
de mes parents" ».
La
montée des islamistes
El
Bachir Kouhlani, le doyen de la Faculté des sciences juridiques,
économiques et sociales de l'Université Hasssan II,
à Casablanca, confirme que l'université est aux prises
avec un problème délicat qui déchire les étudiants
et les professeurs : la montée en force des islamistes
conservateurs. Cette minorité commence à se manifester
ouvertement chaque jour, à l'heure de la prière. Et
l'heure de la prière est l'occasion pour eux de créer
des attroupements et de passer des messages. Les islamistes partout
au Maroc sont l'objet de surveillance particulière par les
forces de sécurité du Royaume. Et l'université
n'y échappe pas. Ici, les étudiants appellent AWACS
- ces avions radar utilisés par les Américains pour
épier la planète - les policiers en civil qui épient
leurs faits et gestes et qu'on entrevoit partout sur le campus.
Nadia
Yassine
L'écart
entre les riches et les pauvres reste un grand problème du
Maroc. Encore récemment, la Banque Mondiale s'inquiétait
de cet écart grandissant et de la corruption qui mine la
société marocaine. Nadia Yassine a été
éduquée dans les grandes universités françaises,
mais elle a choisi de se battre pour les femmes pauvres du Maroc.
Elle dirige avec son père une organisation islamiste, Justice
et Bienfaisance, qui a des ramifications à travers le pays.
Le mouvement est toléré mais ne peut tenir de grands
rassemblements, ni présenter de candidats aux élections.
Le père de Nadia, le Sheikh Abdessalam Yassine, est le leader
spirituel du mouvement. Il prône la non-violence, mais il
conteste la monarchie, ce qui est sacrilège au Maroc, et
il dénonce les injustices. Nadia Yassine : « La
minorité est de plus en plus riche et effrontée. [ ]
Je suis très inquiète. Le Maroc est une poudrière.
Le Maroc est en danger. »
Les
militantes du mouvement organisent dans les quartiers pauvres des
réunions, où elles offrent aux familles des services
que le gouvernement ne fournit pas, comme les conseils d'une travailleuse
sociale et d'un médecin. Nadia Yassine : « Ce
qui nous tue, c'est cette démission de cette jeunesse à
tous les niveaux. Ils n'ont pas de repères. Ils sont perdus.
[ ] Si on apprend aux jeunes à dire non à l'inégalité
sociale, non à cette politique injuste On leur raconte
dans les mosquées que tout est naturel. Dieu veut ça.
Si un tel a des milliards c'est Dieu qui le veut. Nous leur disons
NON! [ ]Je mets au même niveau le 16 mai et cette marée
de jeunes qui va se suicider en Méditerranée pour
un eldorado qui n'existe pas. C'est un acte de désespoir. »
Mohammed
El Gahs
Mohammed
El Gahs, le ministre de la Jeunesse du Maroc, estime qu'aucune misère
ne peut justifier la violence. Il illustre la panique du gouvernement
qui a été terrassé par la violence du 16 mai,
et surtout par le choc que ces attentats ont donné à
l'industrie touristique, la principale source de devises du pays.
Mais il reconnaît que les causes de la violence sont réelles : « Il
y a des milliers de jeunes en difficulté. On le sait. Il
faut bannir la haine comme idéologie. Le terrorisme n'est
pas une opinion, c'est un crime. C'est une idéologie d'extrême
droite. Je dois combattre l'islamisme. »
Quelques
jours après le 16 mai 2003, le roi Mohammed VI avait reconnu
le problème de la pauvreté et du désespoir
des bidonvilles. Le gouvernement s'est engagé à changer
les choses. Mais il est peut-être trop tard pour les modérés
au pouvoir au Maroc. L'opposition des islamistes est de plus en
plus puissante, et ils l'ont montré dans le passé,
comme lors d'une manifestation en mars 2000 où des centaines
de milliers de Marocains sont descendus dans la rue pour protester
contre un projet du gouvernement visant à donner des droits
égaux aux femmes. Le seul parti islamiste toléré
en politique au Maroc, le PJD, le Parti de la justice et du développement,
pourrait, s'il en avait le droit, gagner facilement la majorité
des sièges au Parlement. Mais le gouvernement a forcé
le PJD à limiter le nombre de ses candidats aux élections
et à s'abstenir de participer aux élections municipales
dans les grandes villes. Le PJD, qui craignait une répression
comme cela s'est passé pour les islamistes en Algérie,
a accepté pour l'instant le compromis.
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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