.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 26 mars 2004

MAROC : LE DÉSESPOIR DES JEUNES AU SERVICE DU TERRORISME

Le 11 mars dernier, quatre trains bondés en direction de Madrid explosent à leur arrivée en ville. Un an plus tôt, le 16 mai 2003, 14 kamikazes se faisaient sauter dans cinq endroits différents à Casablanca, la capitale économique du Maroc. Au total, les deux attentats ont fait près de 250 morts et 1500 blessés. Entre les deux catastrophes, il y aurait peut-être un point commun : une filière marocaine liée à Al-Qaïda, mais surtout des jeunes désespérés qui servent de main-d'œuvre au terrorisme. Des jeunes qui sont prêts à sombrer dans la violence pour se faire entendre.

Journaliste : Jean-François Lépine
Réalisateur : 
Georges Amar


En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


Ces viviers où pousse le désespoir

Sur les 14 kamikazes du 16 mai 2003, deux ne sont pas allés jusqu'au bout. Ils sont aujourd'hui détenus par la police marocaine après avoir été condamnés à mort devant une cour spéciale de justice. L'avocat El Mahfouz Billah défend l'un d'entre eux, Mohammed El Omari, un jeune de 26 ans. Maître Billah raconte la surprise qu'il a eue lorsqu'il s'est rendu compte que son client était analphabète : « On a affaire à des jeunes de 19 à 26 ans, analphabètes. Ce sont des gens qui viennent des bidonvilles, dont les parents sont natifs de la campagne. »

La majorité des kamikazes du 16 mai 2003 venaient du quartier de Sidi Moumen, en banlieue de Casablanca. Un bidonville immense où s'entassent des centaines de milliers de gens venus des campagnes dans l'espoir de profiter de l'économie de la ville. Des taudis sans eau courante, où plus de 50 % des jeunes entre 20 et 30 ans sont en chômage, et où l'islam radical s'est répandu. Me Billah : « Ils sont tombés entre les mains d'idéologues qui leur ont fait croire que l'état est athée, que les imams sont faux, que le vrai islam c'est la révolte, la guerre sainte contre la société marocaine. »

Au Maroc, la moitié de la population a moins de 25 ans. La grande majorité des jeunes des bidonvilles grandissent sans espoir. Dans les ruelles de Sidi Moumen, les jeunes flânent à longueur de journée, ayant pour seule perspective de vivre aux dépens de leurs parents, en chômage jusqu'à la fin de leurs jours.

Le jeune de la boulangerie

L'équipe de Zone libre s'est rendue dans une boulangerie du quartier. Des jeunes sont là, à regarder les autres travailler, à passer le temps comme ils peuvent. L'un d'eux raconte qu'il vit toujours chez ses parents, qu'il est déprimé, qu'il n'est pas marié puisqu'il ne gagne pas assez d'argent. Selon lui, la seule solution, c'est l'immigration. Il explique que la plupart de ses amis sont déjà partis pour l'Europe.

Yussuf Guetby, un jeune étudiant au doctorat en sciences politiques a été tenté par l'islamisme. Mais après deux réunions au sein d'un mouvement il a laissé tomber. Avec lui, Zone libre a cherché à prendre contact avec le mouvement salafiste, une aile radicale de l'islamisme, qu'on dit liée aux attentats de mai 2003. C'est ainsi que Zone libre a rencontré Rachid Zghaider, un jeune vendeur itinérant de 26 ans qui a été recruté par les salafistes. Chômeur, il arrondit ses fins de mois en venda
nt des bricoles au marché du bidonville. Lui, il n'est pas tombé dans la violence, mais il a connu certains des kamikazes du 16 mai : « Je connaissais les kamikazes, ils étaient très gentils. Avant les attentats ils nous fuyaient. Ils étaient devenus discrets. Pourquoi ont-ils fait cela ? Ils refusaient la vie qu'ils menaient ici. »

Dans cet univers de frustrations, où l'alcool et les relations sexuelles avant le mariage sont interdits, où la télévision présente tous les jours un monde qui leur est inaccessible, beaucoup de jeunes cèderaient ainsi à l'endoctrinement et à la tentation du rêve. Yussuf Guetby : « Il y a l'Eden, les femmes, le vin, toutes sortes de délices qui leur sont interdits dans le quotidien. Pour les martyrs, ceux qui meurent pour la bonne cause, c'est plus sûr que sûr. »

Des jeunes qui risquent la mort pour survivre

Chaque année, des centaines de jeunes Marocains perdent la vie en cherchant à traverser le détroit de Gibraltar, une distance d'une quinzaine de kilomètres, dans des embarcations de fortune, pour entrer clandestinement en Europe, à la recherche d'emploi et d'argent pour survivre. L'équipe de Zone libre s'est rendue dans le centre du pays, dans une région d'où proviennent un grand nombre de ces candidats à l'immigration clandestine. Une région autrefois prospère où on trouve une des plus grandes concentrations mondiales de phosphate. Aujourd'hui, les installations sont fermées ou mal entretenues. La compagnie marocaine qui a nationalisé les mines de phosphate ne transforme plus le minerai sur place.

Hansala est un petit village de 500 habitants, perché à flanc de colline, sans eau courante ni électricité. Douze familles du village ont perdu un fils, lors du naufrage d'un Zodiak au large de Cadix, en Espagne, le 25 octobre 2003. Le canot pneumatique, qui partait du Maroc, transportait 50 passagers, soit le double de la capacité permise. Après 20 heures de navigation, il a chaviré, faisant 36 victimes. Un villageois : « J'ai fait une chute de 45 mètres, je suis tombé malade. Je ne peux pas travailler. Mon fils a voulu partir pour nous aider financièrement. Il est parti. J'ai appris par la suite qu'il est mort en mer. »

Pour organiser une traversée d'immigrants clandestins vers l'Europe, les recruteurs peuvent demander jusqu'à 1500 $ par personne. Une fortune qui représente le revenu de plusieurs années de travail pour une famille de Hansala. Un membre de l'Association des amis des victimes de l'immigration clandestine explique que l'immigration est souvent un projet de famille. À son avis, les jeunes croient qu'ils n'ont rien à perdre, que le rêve d'une vie meilleure pour eux et leur famille vaut le risque de mourir.

L'Association des amis des victimes de l'immigration clandestine voudrait convaincre les jeunes de renoncer à risquer leur vie et de bâtir l'avenir en cherchant plutôt à transformer leurs conditions de vie au Maroc. Mais le désespoir des chômeurs et la crise de l'économie marocaine les poussent à opter pour des solutions extrêmes. Quand ils sont trop pauvres pour se payer la traversée en Zodiak, les immigrants désespérés utilisent un moyen de transport encore plus risqué. Ils deviennent passagers clandestins dans un des nombreux camions qui empruntent, chaque jour, le traversier vers l'Espagne. Le moindre compartiment, le moindre espace entre les essieux peut servir de cachette, le temps de la traversée. Certains en meurent coincés ou tout simplement asphyxiés. Pour dissuader les clandestins, on a surélevé les murs d'enceinte autour du port de Tanger, qui sont patrouillés 24 heures sur 24 par une agence de sécurité.

Ces jeunes, à Tanger, sont prêts à tout risquer pour quitter le Maroc.

En marchant près du port, l'équipe de Zone libre a découvert dans un terrain vague, derrière la gare désaffectée de Tanger, des dizaines de jeunes qui attendent sur place, le moment opportun pour entrer dans le port. Ils expliquent qu'il n'y a pas de travail au Maroc, qu'il faut aider les parents. L'un d'eux raconte qu'il a essayé quatre fois de se rendre en Espagne, caché sous les roues arrière d'une remorque. Les quatre fois, on l'a retourné au Maroc. Selon l'Association des amis des victimes de l'immigration clandestine, « le témoignage le plus accablant, c'est quand ils disent : “Je préfère mourir une fois plutôt que 10 fois devant les regards de pitié de mes parents" ».

La montée des islamistes

El Bachir Kouhlani, le doyen de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de l'Université Hasssan II, à Casablanca, confirme que l'université est aux prises avec un problème délicat qui déchire les étudiants et les professeurs : la montée en force des islamistes conservateurs. Cette minorité commence à se manifester ouvertement chaque jour, à l'heure de la prière. Et l'heure de la prière est l'occasion pour eux de créer des attroupements et de passer des messages. Les islamistes partout au Maroc sont l'objet de surveillance particulière par les forces de sécurité du Royaume. Et l'université n'y échappe pas. Ici, les étudiants appellent AWACS - ces avions radar utilisés par les Américains pour épier la planète - les policiers en civil qui épient leurs faits et gestes et qu'on entrevoit partout sur le campus.

Nadia Yassine

L'écart entre les riches et les pauvres reste un grand problème du Maroc. Encore récemment, la Banque Mondiale s'inquiétait de cet écart grandissant et de la corruption qui mine la société marocaine. Nadia Yassine a été éduquée dans les grandes universités françaises, mais elle a choisi de se battre pour les femmes pauvres du Maroc. Elle dirige avec son père une organisation islamiste, Justice et Bienfaisance, qui a des ramifications à travers le pays. Le mouvement est toléré mais ne peut tenir de grands rassemblements, ni présenter de candidats aux élections. Le père de Nadia, le Sheikh Abdessalam Yassine, est le leader spirituel du mouvement. Il prône la non-violence, mais il conteste la monarchie, ce qui est sacrilège au Maroc, et il dénonce les injustices. Nadia Yassine : « La minorité est de plus en plus riche et effrontée. […] Je suis très inquiète. Le Maroc est une poudrière. Le Maroc est en danger. »

Les militantes du mouvement organisent dans les quartiers pauvres des réunions, où elles offrent aux familles des services que le gouvernement ne fournit pas, comme les conseils d'une travailleuse sociale et d'un médecin. Nadia Yassine : « Ce qui nous tue, c'est cette démission de cette jeunesse à tous les niveaux. Ils n'ont pas de repères. Ils sont perdus. […] Si on apprend aux jeunes à dire non à l'inégalité sociale, non à cette politique injuste…On leur raconte dans les mosquées que tout est naturel. Dieu veut ça. Si un tel a des milliards c'est Dieu qui le veut. Nous leur disons NON! […]Je mets au même niveau le 16 mai et cette marée de jeunes qui va se suicider en Méditerranée pour un eldorado qui n'existe pas. C'est un acte de désespoir. »

Mohammed El Gahs

Mohammed El Gahs, le ministre de la Jeunesse du Maroc, estime qu'aucune misère ne peut justifier la violence. Il illustre la panique du gouvernement qui a été terrassé par la violence du 16 mai, et surtout par le choc que ces attentats ont donné à l'industrie touristique, la principale source de devises du pays. Mais il reconnaît que les causes de la violence sont réelles : « Il y a des milliers de jeunes en difficulté. On le sait. Il faut bannir la haine comme idéologie. Le terrorisme n'est pas une opinion, c'est un crime. C'est une idéologie d'extrême droite. Je dois combattre l'islamisme. »

Quelques jours après le 16 mai 2003, le roi Mohammed VI avait reconnu le problème de la pauvreté et du désespoir des bidonvilles. Le gouvernement s'est engagé à changer les choses. Mais il est peut-être trop tard pour les modérés au pouvoir au Maroc. L'opposition des islamistes est de plus en plus puissante, et ils l'ont montré dans le passé, comme lors d'une manifestation en mars 2000 où des centaines de milliers de Marocains sont descendus dans la rue pour protester contre un projet du gouvernement visant à donner des droits égaux aux femmes. Le seul parti islamiste toléré en politique au Maroc, le PJD, le Parti de la justice et du développement, pourrait, s'il en avait le droit, gagner facilement la majorité des sièges au Parlement. Mais le gouvernement a forcé le PJD à limiter le nombre de ses candidats aux élections et à s'abstenir de participer aux élections municipales dans les grandes villes. Le PJD, qui craignait une répression comme cela s'est passé pour les islamistes en Algérie, a accepté pour l'instant le compromis.

L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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