Les
soldats canadiens sont là quand il y a des catastrophes
naturelles, comme le verglas et les inondations. Depuis les
années 50, on les déploie de par le monde dans
des missions de l'ONU ou de l'OTAN pour maintenir ou imposer
la paix. Pourtant, l'actualité des dernières
années parle d'équipement usé jusqu'à
la corde et de soldats épuisés par les missions
à répétition. Qui donc voudrait aujourd'hui
faire partie des Forces canadiennes? Une équipe de
Zone Libre a suivi l'entraînement des soldats
qui partent maintenant à Kaboul.
L'équipe
de Zone libre s'est rendue à Fort Drum au nord de
l'État de New York. Dans le dernier sprint de la préparation
pour Kaboul, le contingent du 22ième est sur un pied de guerre
fictif 24 heures sur 24 : surveillance et observation, patrouilles
à pied la nuit et scénarios de combat en milieu urbain.
Un entraînement intensif qui ressemble à une interminable
séance de camping sauvage.
Qui
veut devenir militaire aujourd'hui?
Mais
à l'heure du Nintendo, du cocooning et du culte de l'individualisme,
on se demande qui pourrait bien encore aujourd'hui opter pour la
vie de militaire. Le lieutenant Colin Martel : « Je
suis généticien de formation, et j'envisageais de
travailler dans le domaine de la recherche clinique. Mais justement,
c'est quelque chose que je pourrais faire plus tard, si jamais l'infanterie
devenait lassante, ce qui n'est pas le cas pour le moment. »
Il explique pourquoi il est entré dans l'armée : « Je
crois qu'il y a la fascination, un peu comme les enfants qui veulent
devenir pompiers. Mais on ne se le cachera pas, il y a l'aventure
associée à ça, même si en ce moment j'ai
un travail assez administratif. Je vais faire ça à
Kaboul. Il y a une excitation là-dedans, que je ne trouverais
pas si j'étais actuaire à la London Life. »
Ce
n'est plus comme avant. Le profil social des recrues a complètement
changé. Avant, les soldats venaient surtout du secteur rural.
Aujourd'hui, 80 % des recrues viennent du milieu urbain. Cette
nouvelle clientèle est moins robuste physiquement, et accepte
moins facilement de se faire dire comment marcher droit. Le lieutenant-colonel
Alain Tremblay : « Il y a 20 ans, l'entraînement
était basé sur le renforcement négatif. L'entraînement
était beaucoup plus brutal et abusif. [ ] On a progressé
beaucoup de ce côté-là. [ ] La génération
Nexus a plus de difficulté avec l'autorité aveugle.
Donc c'est beaucoup plus exigeant au niveau du leadership, parce
qu'on doit gagner le respect des nouvelles recrues, et les soldats
sont plus éduqués aujourd'hui. »
On
s'enrôle dans l'armée canadienne pour beaucoup de raisons,
mais celle qui revient le plus souvent pour ces soldats c'est la
perspective de voyager, de voir le monde sous l'égide de
l'ONU ou de l'OTAN. Ils sont formés et équipés
pour détruire l'ennemi, mais c'est le rôle de maintien
et d'imposition de la paix qui domine leur discours. Les soldats
canadiens, finalement, auront le meilleur de deux mondes. D'un côté,
ils ont la formation, la solde des militaires, la chance pour beaucoup
de vivre un rêve d'enfance, mais de l'autre, ils savent qu'ils
n'auront probablement pas à affronter le combat au sens traditionnel
du terme. Et en prime, ils bénéficieront d'une certaine
reconnaissance de l'opinion publique canadienne, généralement
fière du rôle de nos soldats dans les missions de paix.
La
mémoire militaire change. Au lieu de parler de batailles
épiques sur les plages de Normandie ou sur la crête
de Vimy, les nouveaux faits d'armes de nos soldats ressemblent plutôt
à des histoires de travailleurs sociaux, de coopérants
internationaux ou de travailleurs humanitaires.
Et
les blessures que les militaires canadiens ramènent parfois
du front ne sont plus physiques. De tous les bourbiers du monde
où ils ont été appelés à uvrer,
c'est celui de l'ex-Yougoslavie qui a été le plus
difficile, au moins au début. Armés jusqu'aux dents,
les soldats canadiens n'avaient pas le droit de riposter, lors d'intimidations
des milices serbes ou d'exactions commises sur les civils. C'était
pour eux un conflit moral. Beaucoup sont revenus marqués
pour la vie. L'armée n'était pas prête pour
ce genre de blessures de guerre. Un centre de soins pour trauma
et stress opérationnels comprenant 13 spécialistes
a été créé en 1999.
Le
Canada et ses militaires
Stéphane
Roussel
Par
ses expéditions militaires aux quatre coins du monde sous
les couleurs de l'ONU et de l'OTAN, le Canada participe à
la vie internationale et est souvent un acteur dans des situations
de crise. Ce sont autant d'occasions d'utiliser les Forces armées
canadiennes. Mais qu'est-ce que le Canada retire de ces opérations
à l'étranger? Le professeur Stéphane Roussel,
de l'UQÀM : « L'histoire tend
à démontrer que le fait de mettre beaucoup ou peu
de soldats sur le terrain ne change rien à l'influence que
le gouvernement canadien peut avoir. Par exemple, en Bosnie (1992-1994),
le Canada était le cinquième parmi une trentaine de
pays pour sa contribution en casques bleus. Et pourtant, les Canadiens
n'ont a peu près jamais été consultés
sur la façon dont on devait gérer le conflit et sur
le type de paix qu'on cherchait. »
Il
y a toujours eu une certaine ambiguïté dans l'attitude
canadienne à l'égard de ses militaires. Sur les tribunes
internationales, le Canada est toujours volontaire pour envoyer
des troupes d'interposition. C'est d'ailleurs lui qui a inventé
le concept des casques bleus en 1956. Mais en politique intérieure
canadienne, ça fait bien de se montrer dur envers les militaires,
particulièrement en période de compressions budgétaires.
Pour les observateurs proches de l'armée, il y a en plus
une variable incontournable : l'opinion publique québécoise,
que l'on dit traditionnellement réservée à
l'égard des dépenses militaires.
Dans
les dernières années du gouvernement Chrétien,
pourtant, le budget de la Défense est passé de 9 milliards
à 13 milliards de dollars. C'était surtout pour colmater
les brèches faites par les compressions des années
90 et pour renflouer les caisses du ministère de la Défense,
vidées par les missions à répétition
en ex-Yougoslavie, en Afghanistan ou dans le golfe persique, entre
autres.
L'état
de l'équipement
L'équipement
de l'armée de terre a changé avec les missions confiées
aux troupes canadiennes. Pour le maintien ou l'imposition de la
paix ou pour les opérations de secours et de sauvetage au
Canada, l'armée dispose maintenant de véhicules blindés
légers développés et construits au Canada.
C'est surtout de l'aviation et de la marine dont on parle quand
il est question d'équipement usé et désuet.
Prenons par exemple les avions de transport Hercules. L'armée
en a 32. Plus de la moitié date des années 60. Une
poignée seulement est opérationnelle et il en coûte
159 millions de dollars par année pour l'entretien. Dans
le cas des Sea King, il faut 30 heures de maintenance pour chaque
heure de vol. L'entretien coûte 100 millions de dollars par
année. Mauvaise nouvelle, depuis un certain temps, on remarque
que les Sea King subissent parfois des pertes de courant inexpliquées,
ce qui nécessite un entretien plus serré et un nouvel
entraînement pour l'équipage. La bravade électoraliste
de Jean Chrétien en 1992 d'annuler le contrat de renouvellement
des Sea King, se fait aujourd'hui amèrement sentir.
Les
missions canadiennes à l'étranger
L'exercice
pour préparer les troupes du 22ième à la mission
à Kaboul a coûté 14 millions de dollars. Et
c'est à Sherbrooke que l'on a fini l'entraînement.
Il fallait que les soldats jouent les différents scénarios
dans un milieu réel urbain, comme la capitale afghane.
Jocelyn
Lacroix
Le colonel Jocelyn Lacroix, commandant de la brigade multinationale
pour l'Afghanistan : « Je ne sais pas
si on peut prendre le terme ennemi. Un des défis qu'on a
c'est de les définir. Un certain nombre de groupes ne sont
pas d'accord avec l'idée que l'Afghanistan soit un pays démocratique.
Alors on s'attend à ce que des gens nous prennent pour cibles,
que ce soit un tireur d'élite ou un individu à un
coin de rue qui fait semblant d'être un marchand de fruits
et qui fait sauter son kiosque, lorsque la patrouille passe à
côté. » On se prépare au
pire. C'est ce qui justifie un entraînement aussi intensif
et ce qui rend la mission exaltante pour les volontaires.
La
première mission canadienne sous l'égide de l'ONU
a eu lieu en 1947. Deux militaires canadiens étaient alors
partis en Corée du Sud pour observer la tenue d'élections
générales. Depuis ce temps, il y en a eu environ 80.
Incidemment, la présence à Kaboul des militaires canadiens
en ce moment vise aussi à faciliter la tenue d'élections
générales. Ces expéditions n'ont pas toutes
été glorieuses. Il y a eu celle en Somalie, où
des soldats canadiens ont torturé à mort un Somalien.
Et il y a eu beaucoup d'autres cas, ignorés par la presse,
où nos soldats se sont fait intimider, bousculer, terrasser.
L'idée
d'une force d'interposition fonctionne bien lorsque les deux belligérants
acceptent la venue des casques bleus pour les séparer. Ces
missions où les militaires peuvent tirer seulement pour se
défendre sont justifiées par le chapitre 6 de la charte
des Nations unies. Mais dans les conflits récents où
ils sont appelés à intervenir, c'est différent.
Au Rwanda, par exemple, les casques bleus ont été
les témoins impuissants du massacre de 800 000 Tutsis. En
ex-Yougoslavie, les milices serbes ont boycotté et humilié
les casques bleus jusqu'à la chute de Milosevic. C'est à
la suite de cet épisode pénible pour les soldats canadiens
que l'on a décidé de justifier autrement l'intervention
en Afghanistan. Le colonel Lacroix : « [Avec
le chapitre 6], on est plutôt en position de légitime
défense. On ne peut pas s'ingérer de la même
façon. Tandis qu'avec le chapitre 7, le mandat est beaucoup
plus clair, les règles d'engagement sont beaucoup plus robustes.
On a le droit de défendre les autres, des tiers qui pourraient
être en danger. »
Dans
la décennie 90, le nombre de militaires canadiens est passé
de 87 000 à 63 000! Mais les missions à
l'étranger se sont multipliées. A un tel point qu'à
certains moments, il ne restait plus beaucoup de monde au pays pour
assurer la sécurité en cas de catastrophe. Sur les
19 000 soldats que compte le pays, 10 000 peuvent servir
en mission. Au rythme où elles se sont succédé,
tous les militaires canadiens sont soit en mission ou de retour
de mission. C'est pour ça que l'état-major a demandé
un répit de 12 à 18 mois pour permettre aux troupes
de respirer. Ce ne sont pas les soldats qui sont à bout de
souffle, ce sont les officiers chargés de la formation des
recrues arrivées depuis le début des années
2000.
Les
missions canadiennes à l'étranger coûtent cher.
Pour soutenir financièrement ces missions, le Canada a rallongé
le budget de la défense de plus d'un milliard et demi au
dernier budget. Mais l'intervention humanitaire canadienne n'est
plus désintéressée. Il y a une nouvelle approche.
D'abord, l'armée arrive dans un pays donné en mission
de paix. Ensuite, on ouvre l'ambassade. Et par ce biais diplomatique,
on voit à ce que des compagnies canadiennes aient des contrats
de reconstruction.
En
conclusion
Le
financement des Forces armées canadiennes a toujours été
problématique en temps de paix, parce que le pays n'est jamais
menacé et que de toutes façons, il serait indéfendable,
tellement il est étendu et peu peuplé. Mais pour les
hommes et les femmes qui en font aujourd'hui partie, ces données
n'ont pas vraiment d'importance quand vient le moment de s'enrôler.
La motivation est bien personnelle et peut tenir à un
petit détail, quelque chose qui remonte parfois jusqu'à
l'enfance.
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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