Maher
Arar, un Canadien d'origine syrienne, rentrait de vacances
en Tunisie, quand il a été arrêté
aux États-Unis. Il a été détenu
pendant plus de trois semaines dans une prison de New York.
Soupçonné d'entretenir des liens avec Al-Qaïda,
il a été envoyé dans son pays d'origine,
la Syrie, où il a été torturé
pendant plusieurs jours puis détenu pendant un an.
Aujourd'hui, de retour au Canada, Maher Arar clame son innocence
et cherche à tout prix à connaître la
vérité.
Maher
Arar a passé plus de 10 mois dans un cachot en Syrie, là
où il a été déporté en secret
par le gouvernement des États-Unis parce qu'il était
soupçonné d'appartenir au réseau Al-Qaïda.
À l'automne 2003, il a été libéré
après avoir passé 375 jours en prison, d'abord aux
États-Unis, puis en Syrie. Arar est un Canadien. Mais les
autorités américaines ont choisi d'ignorer ce fait
lorsqu'ils l'ont déporté en Syrie, un pays où
il n'avait pas mis les pieds depuis 16 ans.
Jour
1
Pour Maher Arar, tout a basculé à New York le 26 septembre
2002. Ce jour-là, il arrive de Tunisie, via Zurich. Il voyage
avec American Airlines. Il a écourté des vacances
avec sa famille, restée à Tunis, et rentre pour exécuter
un contrat (il est consultant en informatique.) L'aéroport
Kennedy n'est qu'un point de transit. Il doit prendre une correspondance
pour Montréal, d'où il compte rentrer chez lui, à
Ottawa.
Aux
douanes, tout se passe comme s'il était attendu. Il ne le
sait pas encore, mais son nom fait partie d'une banque de données
contenant les dossiers biographiques de 85 000 personnes soupçonnées
de faire partie d'organisations terroristes. Il est arrêté
et on lui refuse le droit de consulter un avocat. Sa femme, Monia
Mazigh, sa fille Barâah, 5 ans, et son fils Houd, qui n'a
pas encore un an, sont toujours à Tunis.
Jour
2
Le dernier repas de Maher remonte au vol en provenance de Zurich.
Il n'a rien mangé depuis 30 heures quand finalement on consent
à lui donner de la nourriture. Peu après, Maher Arar
est enchaîné et placé dans une camionnette.
Il ne sait pas où on l'emmène.
On
le conduit au Metropolitan Detention Center, dans un quartier industriel
de Brooklyn. Les abords de la prison sont continuellement hantés
par les cris des détenus. À part ses geôliers,
personne ne sait où M. Arar se trouve.
Gar
Pardy, retraité du ministère canadien des Affaires
étrangères, était directeur des services consulaires
au moment de l'incarcération de Maher Arar.
Gar
Pardy : « M. Arar n'était pas arrivé
à Montréal comme prévu. Sa famille a communiqué
avec nous. Nous
nous sommes mis à sa recherche et, le lundi, les Américains
ont reconnu qu'ils le détenaient au Metropolitan Detention
Center à New York. Ça paraissait tiré par les
cheveux. D'autant plus que les Américains avaient admis qu'il
était Canadien en lui accordant une visite consulaire. Il
avait son passeport canadien. Jamais par le passé nous n'avions
vu un Canadien possédant une double nationalité se
faire déporter dans un pays tiers.
Jour
5
Les fréquentations de Maher Arar avec un autre Canadien d'Ottawa,
Abdulla Almalki, d'origine syrienne, semblent au cur des soupçons
contre lui. Almalki a été arrêté en Syrie
quelques semaines plus tôt, à la mi-août 2002.
Il y est toujours détenu, soupçonné, lui aussi,
de liens avec Al-Qaïda. Maher Arar a déjà travaillé
avec le frère d'Abdullah Almalki. Ensemble, Maher Arar et
Abdullah Almalki se sont rendus dans un magasin d'Ottawa où
travaillait Almaki pour acheter une cartouche d'imprimante.
Les
deux hommes étaient alors espionnés et leur rencontre
figure aujourd'hui au dossier des services secrets américains.
Maher Arar n'est pas au bout de ses surprises : les policiers lui
montrent une copie d'un bail de son ancien logement d'Ottawa, situé
au 178-A Woodridge Crescent. Or, ce bail avait été
contresigné en 1997 par Abdullah Almalki. Au fil des
interrogatoires, Arar réalise que les renseignements à
son sujet semblent tous provenir du Canada.
Jour
9
Maher
Arar reçoit enfin la visite d'une représentante du
consulat canadien à New York. M. Arar lui explique que les
autorités veulent qu'il retourne volontairement en Syrie.
La représentante lui affirme que cette pratique est contraire
à la loi et que si les Américains le déportent,
ils vont le déporter au Canada. C'est un faux espoir. Jamais
les services consulaires canadiens n'ont manifesté aux autorités
américaines des inquiétudes face à une menace
de déportation en Syrie. Le directeur des services consulaires
du Canada à l'époque considère qu'il s'agissait
alors d'un scénario aberrant, impossible même à
imaginer!
Deux
jours plus tard, le détenu reçoit la visite d'une
avocate. Cela fait dix jours qu'il est emprisonné et interrogé.
Le lendemain soir, on le fait sortir de sa cellule pour le faire
comparaître en présence de son avocat. Cette comparution
dure jusqu'à 3 heures du matin. Elle lui tient lieu de procès
de déportation. Le lendemain, on vient encore le chercher
au milieu de la nuit. C'était le 8 octobre au petit matin.
Maher Arar était officiellement déporté à
destination de la Syrie. Pour une deuxième fois, Maher Arar
disparaît. Ce n'est que le 21 octobre que les Syriens ont
finalement admis qu'il se trouvait chez eux.
Maher
Arar découvre la cellule qui sera son univers pendant plus
de 300 jours et qu'il compare à un tombeau. Quand on l'en
sort, c'est pour l'interroger et le torturer. Pendant qu'il poursuit
sa descente aux enfers, sa femme, Monia Mazigh, rentrée à
Ottawa, comprend que si elle n'entreprend pas elle-même la
bataille pour sauver son mari, personne ne le fera à sa place.
C'est le début d'un marathon médiatique et politique.
Elle écrit aux journaux, rencontre des avocats, des fonctionnaires
et des députés.
Sous
la torture, Maher Arar finit par avouer s'être rendu en Afghanistan,
au camp Khalden, un camp d'entraînement d'Al-Qaïda. La
torture cesse enfin. Maher Arar reste confiné à son
cachot. Seules des lettres de sa femme, transmises par le consulat
canadien à Damas, le rattachent encore à ceux qu'il
aime.
Jour
201
Officiellement,
le gouvernement canadien a protesté contre le traitement
que la Syrie et les États-Unis ont infligé à
Maher Arar. Mais en coulisses, des membres du gouvernement tentent
d'empêcher son rapatriement. Il y a plus de 200 jours que
son mari est en prison lorsque Monia Mazigh reçoit un courriel
du directeur des affaires consulaires.
Denis
Desroches
Monia Mazigh :« Il me dit, écoutez, il y a
des gens ici, au gouvernement, qui ne travaillent pas à 100
% avec nous, qui ne soutiennent pas nos efforts pour que votre mari
soit rapatrié au Canada. »
Le
directeur des services consulaires va plus loin; les services de
renseignement canadiens, la GRC ou le SCRS, minaient les efforts
de son ministère en Syrie pour rapatrier Arar. Enfin, plus
de 200 jours après l'emprisonnement de Maher Arar, les appuis
politiques commencent à porter fruit. Marlene Catteral, leader
des libéraux aux Communes, se rend, avec un autre député,
rencontrer Arar en prison à Damas. Pour celui-ci, c'est le
premier signe tangible que les efforts de sa femme au Canada commencent
à faire bouger les choses sur le plan politique. Le 13 juin
suivant, le premier ministre Jean Chrétien écrit à
Monia Mazigh. Il lui donne son appui et promet de faire pression
sur le gouvernement syrien pour obtenir la libération de
son mari. Là, les choses commencent véritablement
à bouger.
Jour
365
Cela
fait un an que Maher Arar croupit en prison. À la tête
d'une petite manifestation, Monia Mazigh se rend porter des lettres
aux trois gouvernements engagés dans l'affaire : la Syrie,
le Canada. Quand elle se présente à l'ambassade des
États-Unis, personne ne veut prendre sa lettre. Dix jours
plus tard, Arar est enfin libre. La Syrie a décidé
de le relâcher au nom de ses bonnes relations avec le Canada.
Pour les gouvernements américain et canadien, ce n'est pas
la fin de l'histoire.
Monia
Mazigh : « Ce n'est qu'un début de justice.
Ce n'est qu'un début. »
Les
enjeux d'une enquête publique
Depuis
le 11 septembre, les musulmans d'Amérique sont sous surveillance.
Pour eux, ici, à Ottawa, comme un peu partout au Canada,
l'affaire Arar a fait déborder le vase. Jusqu'à quel
point le seul fait d'être musulman au Canada rend-il un citoyen
suspect et justifie-t-il le fait d'être fiché par la
police?
La
libération de Maher Arar a déclenché une réaction
en chaîne qui ébranle les gouvernements. Il n'y a plus
aucune rencontre entre homologues canadiens et américains
qui ne soit hantée par l'affaire Arar. De son côté,
M. Arar réclame la tenue d'une enquête publique.
Maher
Arar : « Qui a mis des obstacles pour que je revienne
plus tôt? Qui a donné de l'information et qui sont
les gens qui sont impliqués? Quels sont les départements
qui sont impliqués?
Les
réponses à ces questions pourraient mettre en cause
des membres de la police ou du gouvernement canadien et peut-être
même entraîner des poursuites. Radio-Canada a appris
de source syrienne que le dossier de Maher Arar a été
remis par les autorités de la Syrie au gouvernement canadien
le jour de sa libération à Damas. La valeur de l'information
provenant de ces fuites est loin d'être établie.
L'ambassadeur adjoint de la Syrie à Washington, Imad Moustafa,
a admis dans une entrevue téléphonique que son pays
a agi à la demande des États-Unis, et que pour la
Syrie, Arar est innocent. En fait, il n'y a plus de doute : Maher
Arar, un citoyen canadien innocent jusqu'à preuve du contraire,
a été privé de ses droits et de sa liberté
par le gouvernement d'un pays, les États-Unis, pourtant un
pays de droits et de libertés. L'indignation des Canadiens
devant son sort, c'est aussi leur inquiétude de voir les
Américains sacrifier leurs propres valeurs sur l'autel de
la sécurité et peut-être d'entraîner
le Canada avec eux.
L'histoire
Arar a fait beaucoup de bruit au Canada, mais encore peu aux États-Unis
où pourtant, elle soulève des questions encore plus
fondamentales sur les droits civiques. En janvier, Maher Arar a
intenté une poursuite contre le gouvernement américain
et le solliciteur général John Ashcroft, qu'il tient
responsable de sa déportation.
En
conclusion
Toute
l'histoire Arar n'est pas encore connue. Mais déjà,
elle force le Canada à se questionner sur les conditions
de sa coopération avec les États-Unis dans le monde
de l'après 11 septembre. Maher Arar et sa femme ont aussi,
à travers ces événements, donné aux
Canadiens une leçon en matière de droits civiques
et de mobilisation de l'opinion publique.
L'émission
Zone Libre est diffusée sur les ondes
de Radio-Canada le vendredi à 21 h.
Elle
sera présentée en rediffusion dans le cadre
de l'émission Place publique, le jeudi
à 12 h 30, et sera alors enrichie par des
commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra
à des questions des téléspectateurs soulevées
par l'émission.
L'émission
est aussi rediffusée intégralement sur les ondes
de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à
1 h.
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