.   Adaptation pour Internet : Josée Plourde

Émission du 27 février 2004

LE FILM D'UN CAUCHEMAR

Maher Arar, un Canadien d'origine syrienne, rentrait de vacances en Tunisie, quand il a été arrêté aux États-Unis. Il a été détenu pendant plus de trois semaines dans une prison de New York. Soupçonné d'entretenir des liens avec Al-Qaïda, il a été envoyé dans son pays d'origine, la Syrie, où il a été torturé pendant plusieurs jours puis détenu pendant un an. Aujourd'hui, de retour au Canada, Maher Arar clame son innocence et cherche à tout prix à connaître la vérité.

Journaliste : Luc Chartrand
Réalisateurs : 
Kathleen Royer et Jean-Luc Paquette


POUR VISIONNER
LE REPORTAGE

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie


Un Canadien en prison

Maher Arar a passé plus de 10 mois dans un cachot en Syrie, là où il a été déporté en secret par le gouvernement des États-Unis parce qu'il était soupçonné d'appartenir au réseau Al-Qaïda. À l'automne 2003, il a été libéré après avoir passé 375 jours en prison, d'abord aux États-Unis, puis en Syrie. Arar est un Canadien. Mais les autorités américaines ont choisi d'ignorer ce fait lorsqu'ils l'ont déporté en Syrie, un pays où il n'avait pas mis les pieds depuis 16 ans.

Jour 1

Pour Maher Arar, tout a basculé à New York le 26 septembre 2002. Ce jour-là, il arrive de Tunisie, via Zurich. Il voyage avec American Airlines. Il a écourté des vacances avec sa famille, restée à Tunis, et rentre pour exécuter un contrat (il est consultant en informatique.) L'aéroport Kennedy n'est qu'un point de transit. Il doit prendre une correspondance pour Montréal, d'où il compte rentrer chez lui, à Ottawa.

Aux douanes, tout se passe comme s'il était attendu. Il ne le sait pas encore, mais son nom fait partie d'une banque de données contenant les dossiers biographiques de 85 000 personnes soupçonnées de faire partie d'organisations terroristes. Il est arrêté et on lui refuse le droit de consulter un avocat. Sa femme, Monia Mazigh, sa fille Barâah, 5 ans, et son fils Houd, qui n'a pas encore un an, sont toujours à Tunis.

Jour 2

Le dernier repas de Maher remonte au vol en provenance de Zurich. Il n'a rien mangé depuis 30 heures quand finalement on consent à lui donner de la nourriture. Peu après, Maher Arar est enchaîné et placé dans une camionnette. Il ne sait pas où on l'emmène.

On le conduit au Metropolitan Detention Center, dans un quartier industriel de Brooklyn. Les abords de la prison sont continuellement hantés par les cris des détenus. À part ses geôliers, personne ne sait où M. Arar se trouve.

Gar Pardy, retraité du ministère canadien des Affaires étrangères, était directeur des services consulaires au moment de l'incarcération de Maher Arar.

Gar Pardy : « M. Arar n'était pas arrivé à Montréal comme prévu. Sa famille a communiqué avec nous. Nous nous sommes mis à sa recherche et, le lundi, les Américains ont reconnu qu'ils le détenaient au Metropolitan Detention Center à New York. Ça paraissait tiré par les cheveux. D'autant plus que les Américains avaient admis qu'il était Canadien en lui accordant une visite consulaire. Il avait son passeport canadien. Jamais par le passé nous n'avions vu un Canadien possédant une double nationalité se faire déporter dans un pays tiers.

Jour 5

Les fréquentations de Maher Arar avec un autre Canadien d'Ottawa, Abdulla Almalki, d'origine syrienne, semblent au cœur des soupçons contre lui. Almalki a été arrêté en Syrie quelques semaines plus tôt, à la mi-août 2002. Il y est toujours détenu, soupçonné, lui aussi, de liens avec Al-Qaïda. Maher Arar a déjà travaillé avec le frère d'Abdullah Almalki. Ensemble, Maher Arar et Abdullah Almalki se sont rendus dans un magasin d'Ottawa où travaillait Almaki pour acheter une cartouche d'imprimante.

Les deux hommes étaient alors espionnés et leur rencontre figure aujourd'hui au dossier des services secrets américains. Maher Arar n'est pas au bout de ses surprises : les policiers lui montrent une copie d'un bail de son ancien logement d'Ottawa, situé au 178-A Woodridge Crescent. Or, ce bail avait été contresigné en 1997 par… Abdullah Almalki. Au fil des interrogatoires, Arar réalise que les renseignements à son sujet semblent tous provenir du Canada.

Jour 9

Maher Arar reçoit enfin la visite d'une représentante du consulat canadien à New York. M. Arar lui explique que les autorités veulent qu'il retourne volontairement en Syrie. La représentante lui affirme que cette pratique est contraire à la loi et que si les Américains le déportent, ils vont le déporter au Canada. C'est un faux espoir. Jamais les services consulaires canadiens n'ont manifesté aux autorités américaines des inquiétudes face à une menace de déportation en Syrie. Le directeur des services consulaires du Canada à l'époque considère qu'il s'agissait alors d'un scénario aberrant, impossible même à imaginer!

Deux jours plus tard, le détenu reçoit la visite d'une avocate. Cela fait dix jours qu'il est emprisonné et interrogé. Le lendemain soir, on le fait sortir de sa cellule pour le faire comparaître en présence de son avocat. Cette comparution dure jusqu'à 3 heures du matin. Elle lui tient lieu de procès de déportation. Le lendemain, on vient encore le chercher au milieu de la nuit. C'était le 8 octobre au petit matin. Maher Arar était officiellement déporté à destination de la Syrie. Pour une deuxième fois, Maher Arar disparaît. Ce n'est que le 21 octobre que les Syriens ont finalement admis qu'il se trouvait chez eux.

Maher Arar découvre la cellule qui sera son univers pendant plus de 300 jours et qu'il compare à un tombeau. Quand on l'en sort, c'est pour l'interroger et le torturer. Pendant qu'il poursuit sa descente aux enfers, sa femme, Monia Mazigh, rentrée à Ottawa, comprend que si elle n'entreprend pas elle-même la bataille pour sauver son mari, personne ne le fera à sa place. C'est le début d'un marathon médiatique et politique. Elle écrit aux journaux, rencontre des avocats, des fonctionnaires et des députés.

Sous la torture, Maher Arar finit par avouer s'être rendu en Afghanistan, au camp Khalden, un camp d'entraînement d'Al-Qaïda. La torture cesse enfin. Maher Arar reste confiné à son cachot. Seules des lettres de sa femme, transmises par le consulat canadien à Damas, le rattachent encore à ceux qu'il aime.

Jour 201

Officiellement, le gouvernement canadien a protesté contre le traitement que la Syrie et les États-Unis ont infligé à Maher Arar. Mais en coulisses, des membres du gouvernement tentent d'empêcher son rapatriement. Il y a plus de 200 jours que son mari est en prison lorsque Monia Mazigh reçoit un courriel du directeur des affaires consulaires.

Denis Desroches

Monia Mazigh :«  Il me dit, écoutez, il y a des gens ici, au gouvernement, qui ne travaillent pas à 100 % avec nous, qui ne soutiennent pas nos efforts pour que votre mari soit rapatrié au Canada. »

Le directeur des services consulaires va plus loin; les services de renseignement canadiens, la GRC ou le SCRS, minaient les efforts de son ministère en Syrie pour rapatrier Arar. Enfin, plus de 200 jours après l'emprisonnement de Maher Arar, les appuis politiques commencent à porter fruit. Marlene Catteral, leader des libéraux aux Communes, se rend, avec un autre député, rencontrer Arar en prison à Damas. Pour celui-ci, c'est le premier signe tangible que les efforts de sa femme au Canada commencent à faire bouger les choses sur le plan politique. Le 13 juin suivant, le premier ministre Jean Chrétien écrit à Monia Mazigh. Il lui donne son appui et promet de faire pression sur le gouvernement syrien pour obtenir la libération de son mari. Là, les choses commencent véritablement à bouger.

Jour 365

Cela fait un an que Maher Arar croupit en prison. À la tête d'une petite manifestation, Monia Mazigh se rend porter des lettres aux trois gouvernements engagés dans l'affaire : la Syrie, le Canada. Quand elle se présente à l'ambassade des États-Unis, personne ne veut prendre sa lettre. Dix jours plus tard, Arar est enfin libre. La Syrie a décidé de le relâcher au nom de ses bonnes relations avec le Canada. Pour les gouvernements américain et canadien, ce n'est pas la fin de l'histoire.

Monia Mazigh : « Ce n'est qu'un début de justice. Ce n'est qu'un début. »

Les enjeux d'une enquête publique

Depuis le 11 septembre, les musulmans d'Amérique sont sous surveillance. Pour eux, ici, à Ottawa, comme un peu partout au Canada, l'affaire Arar a fait déborder le vase. Jusqu'à quel point le seul fait d'être musulman au Canada rend-il un citoyen suspect et justifie-t-il le fait d'être fiché par la police?

La libération de Maher Arar a déclenché une réaction en chaîne qui ébranle les gouvernements. Il n'y a plus aucune rencontre entre homologues canadiens et américains qui ne soit hantée par l'affaire Arar. De son côté, M. Arar réclame la tenue d'une enquête publique.

Maher Arar : « Qui a mis des obstacles pour que je revienne plus tôt? Qui a donné de l'information et qui sont les gens qui sont impliqués? Quels sont les départements qui sont impliqués?

Les réponses à ces questions pourraient mettre en cause des membres de la police ou du gouvernement canadien et peut-être même entraîner des poursuites. Radio-Canada a appris de source syrienne que le dossier de Maher Arar a été remis par les autorités de la Syrie au gouvernement canadien le jour de sa libération à Damas. La valeur de l'information provenant de ces fuites est loin d'être établie.

L'ambassadeur adjoint de la Syrie à Washington, Imad Moustafa, a admis dans une entrevue téléphonique que son pays a agi à la demande des États-Unis, et que pour la Syrie, Arar est innocent. En fait, il n'y a plus de doute : Maher Arar, un citoyen canadien innocent jusqu'à preuve du contraire, a été privé de ses droits et de sa liberté par le gouvernement d'un pays, les États-Unis, pourtant un pays de droits et de libertés. L'indignation des Canadiens devant son sort, c'est aussi leur inquiétude de voir les Américains sacrifier leurs propres valeurs sur l'autel de la sécurité… et peut-être d'entraîner le Canada avec eux.

L'histoire Arar a fait beaucoup de bruit au Canada, mais encore peu aux États-Unis où pourtant, elle soulève des questions encore plus fondamentales sur les droits civiques. En janvier, Maher Arar a intenté une poursuite contre le gouvernement américain et le solliciteur général John Ashcroft, qu'il tient responsable de sa déportation.

En conclusion

Toute l'histoire Arar n'est pas encore connue. Mais déjà, elle force le Canada à se questionner sur les conditions de sa coopération avec les États-Unis dans le monde de l'après 11 septembre. Maher Arar et sa femme ont aussi, à travers ces événements, donné aux Canadiens une leçon en matière de droits civiques et de mobilisation de l'opinion publique.



L'émission Zone Libre est diffusée sur les ondes de Radio-Canada le vendredi à 21 h.

Elle sera présentée en rediffusion dans le cadre de l'émission Place publique, le jeudi à 12 h 30, et sera alors enrichie par des commentaires et des discussions en direct. En outre, on répondra à des questions des téléspectateurs soulevées par l'émission.

L'émission est aussi rediffusée intégralement sur les ondes de RDI le dimanche à 20 h et le lundi à 1 h.

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