.   Adaptation pour Internet : Danielle Beaudoin

Émission du 16 janvier 2004

LES ENFANTS DE WINTON

Nicholas Winton, un Britannique âgé aujourd'hui de 94 ans, a été sacré chevalier par la reine d'Angleterre pour avoir sauvé la vie de 669 enfants tchèques en 1939. Il a organisé leur départ de la Tchécoslovaquie vers l'Angleterre. La plupart de ces enfants étaient juifs. Sans son intervention, ils auraient tous été exterminés.

Journaliste : Josée Dupuis
Réalisatrice :
Kathleen Royer

En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


Un séjour bouleversant à Prague

À la veille de la guerre, Nicholas Winton a 29 ans. Il est courtier à la bourse, et gagne bien sa vie. Il a décidé de passer ses vacances de Noël en Suisse. La vie est belle pour ce jeune célibataire. Mais la veille de son départ, un ami qui travaille auprès des réfugiés, en Tchécoslovaquie, lui demande de venir le rejoindre à Prague. Winton annule ses vacances et se retrouve dans un camp de réfugiés.

Nicholas Winton : «Dans les camps, il y avait beaucoup d'enfants et personne ne savait ce qu'il leur arriverait. Ils étaient délaissés et aucune organisation ne s'occupait de leur sort. Alors j'ai décidé que je devais faire quelque chose, que je devais les sauver. Quand j'étais à Prague, j'étais loin de me douter qu'on m'autoriserait à les emmener en Angleterre.»

Nicholas Winton

Son séjour à Prague terminé, Nicky Winton rentre en Angleterre et se met à l'oeuvre. L'objectif : faire sortir de Tchécoslovaquie le plus d'enfants possible. Nicky Winton flaire le danger bien avant les politiciens. À Londres, Nicholas Winton cherche des familles d'accueil pendant qu'à Prague, un collaborateur regroupe les enfants. L'Angleterre accepte d'ouvrir ses portes mais à certaines conditions. Nicholas Winton : «Je devais trouver une famille pour chaque enfant, le temps que durerait la crise. Chaque enfant devait donner 50 livres en dépôt, pour assurer le retour dans son pays à la fin de la guerre. Pas à la fin de la guerre mais plutôt à la fin de la crise, car la guerre n'était pas encore déclarée. Les enfants devaient avoir moins de 17 ans, et c'est à peu près tout. C'était des conditions assez simples.».

Des souvenirs de la gare

En 1939, Vera Gissing a 11 ans, sa sœur Eva, 14. Leurs parents les envoient en Angleterre pour les mettre à l'abri de la menace allemande, de la montée de l'antisémitisme. La décision de se séparer de leurs enfants a été déchirante. Toute cette histoire, Vera l'a écrite dans son livre Pearls of Childhood. Pour les rassurer, leurs parents leur parlent d'un séjour temporaire, d'un pays à découvrir, d'aventures. Une fois à la gare, il leur fallait tout leur courage pour ne rien laisser paraître de leur chagrin. Vera : «Et c'est lorsque le train a quitté la station que, pour la première fois, j'ai vu une profonde tristesse et de la peur sur le visage de mes parents.»

Joe Schlesinger est l'un des grands journalistes de la télévision canadienne. Il a été pendant de nombreuses années correspondant à l'étranger dans les plus grandes villes du monde pour la CBC. À 75 ans, il anime l'émission Foreign Correspondant sur les ondes de CBC Newsworld. Joe Schlesinger et son frère Ernie ont fait le voyage vers l'Angleterre. Pour ce jeune garçon, cette aventure était très excitante : «Je me souviens du train parce qu'on est partis avec mon père. Et le train était en retard. La nuit est tombée, on nous a dit qu'on ne pouvait pas rester sur la plate-forme. Dans la salle d'attente non plus, parce que nous étions juifs, c'était défendu en Allemagne à l'époque. Alors la dernière fois que j'ai vu mon père, on a passé une nuit dans une toilette de la gare de cette petite ville. Ça, je ne l'oublierai jamais. […] J'avais 11 ans. C'était, pour moi, une aventure. On était en train d'aller en Angleterre, un pays lointain. Je n'avais pas peur à l'époque. Je n'ai pas peur maintenant .»

Le sauvetage de 669 enfants

Durant six mois, huit trains ont quitté Prague en direction de Londres avec, en tout, à leur bord, 669 enfants. Seule l'Angleterre a ouvert ses portes. Si d'autres pays avaient emboîté le pas, Nicky Winton aurait sans doute pu sauver plus d'enfants. Il a par contre eu un allié surprenant, la Gestapo, déjà présente en Tchécoslovaquie. Nicholas Winton : «Nous libérions les Allemands des gens dont ils ne voulaient plus. En fait, ils nous aidaient presque. À quelques reprises, vers la fin cependant , ils ont commencé à rouspéter. Mais pour tout dire, si les Allemands n'avaient pas collaboré, on aurait jamais pu les sauver.»

Mais cette coopération n'aura été que de courte durée. Le 1er septembre 1939, la Seconde guerre mondiale est déclarée. Les Allemands, qui se sont déjà emparés de la Tchécoslovaquie, bloquent toutes les frontières. À Prague, le même jour, un 9ième train attend le signal du départ avec à son bord 251 enfants. Ce train ne quittera jamais la gare.

Les centaines d'enfants juifs qui auront pu trouver refuge en Angleterre seront confiés à des familles de différentes confessions. Nicholas : «Toutes les religions étaient mélangées. Mais personne ne s'en souciait, sauf bien sûr les rabbins orthodoxes, qui n'étaient pas d'accord. Ils m'ont dit de ne pas faire ça. Je leur ai répondu de se mêler de leurs affaires, car mieux vaut un Juif vivant dans une famille chrétienne en Angleterre qu'un Juif mort à Prague.»

Le séjour des enfants en Angleterre ne devait être que de quelques mois. Il a duré six ans. Le temps qu'il a fallu pour vaincre les Allemands. La plupart de ces enfants n'ont jamais revu leurs parents. Vera raconte qu'un jour, elle a reçu une lettre de sa sœur lui apprenant que sa mère, qui a pourtant vu la fin de la guerre, est morte du typhus. Quant à son père, il a été tué en décembre 1944, si près de la fin de la guerre, après des années de souffrance et de torture.

L'histoire refait surface

En 1988, Greta Winton, l'épouse de Nicholas Winton, aujourd'hui décédée, trouve par hasard dans le grenier de la maison, une malle contenant tous les documents reliant le passé de son mari au sauvetage des 669 enfants tchèques. Joe : «Il était si modeste, qu'il n'avait même pas dit à sa femme ce qu'il avait fait.» Greta est autant abasourdie par la découverte que par le fait qu'il lui ait caché tout cela.
Nicholas : «C'était une vieille histoire. Et puis il y a eu la guerre. Je me suis marié, j'ai travaillé aux Nations unies et à la Banque mondiale. Pour tout vous dire, j'ai toujours cru que les enfants avaient quitté l'Angleterre, car c'était entendu qu'ils devaient retourner dans leur pays après la crise.»

Vera : «Il n'a pas réalisé comme ces documents étaient importants pour nous. Parce qu'il nous redonnaient une partie de notre histoire, notre propre histoire. Depuis ce jour, des gens qui étaient dans ces trains, se manifestent, écrivent, veulent me rencontrer, rencontrer Nicholas Winton.»

Peu de temps après la découverte des documents, en 1988, la BBC apprend l'histoire de Nicholas Winton. On l'invite pour une émission en direct, sans lui dire que pour l'occasion, on a réuni des gens qui ont pris les trains de Winton en 1939. Nicky Winton refuse les comparaisons entre ce qu'il a fait et l'œuvre de l'Allemand Oskar Schindler, rendue célèbre par le film de Spielberg, La liste de Schindler. Nicholas : «C'est complètement stupide. Je n'ai rien fait de comparable à ce qu'a fait Schindler. Je n'ai pas sauvé que des Juifs. Je n'habitais pas en Allemagne nazie. Je n'ai jamais mis ma vie en danger. Et je n'ai pas eu besoin de faire travailler qui que ce soit dans mon usine. La seule chose que nous ayons en commun, c'est cette bague. Nous avons la même. C'est écrit : "Sauver une vie, sauver l'humanité". Je crois que ça vient de la Tora.»

Ce n'est qu'au début des années 90 que Joe rencontre celui qui lui a sauvé la vie. Depuis, les deux hommes sont de grands amis, malgré la distance qui les sépare.

Vera et Joe ont passé quelques années ensemble, au pays de Galles, à l'école tchèque où étudiaient la plupart des enfants. Après la guerre, plusieurs d'entre eux, comme Vera et Joe, sont retournés en Tchécoslovaquie. Ils allaient être à nouveau ébranlés par ce qui allait se passer. Cette fois ce n'était plus Hitler mais Staline qui dirigeait le pays. Ils se sont exilés une deuxième fois. Vera est retournée en Angleterre. Elle s'est mariée et a eu trois enfants. Joe s'est enfui au Canada en 1950. Il s'est marié et a eu deux filles. Vera et Joe se revoient à l'occasion avec d'autres amis de l'école tchèque. Vera demeure tout près de chez Nicky Winton. Depuis le décès de sa femme, Vera s'occupe beaucoup de lui. Elle est aussi le noyau du groupe.

L'histoire de Nicholas Winton a fait l'objet d'un film de fiction et de plusieurs documentaires. Cet homme modeste a reçu de nombreuses décorations. Vera : «Depuis qu'il est connu, il n'a pas eu un moment de répit. Il a peut-être vingt ans de plus que nous, mais il a une énergie étonnante, il s'intéresse à tout.»

Toute sa vie, Nicky Winton s'est occupé d'organismes de charité, d'enfants handicapés. Encore aujourd'hui à 94 ans, il s'occupe d'une maison qu'il a fondée pour les personnes âgées. Nicholas : «Et bien, je crois qu'il n'y a vraiment que deux façons de vivre. Certaines personnes vivent et d'autres existent. Je préfère vivre pleinement.»

Joe : «Quand toutes les portes et les yeux étaient fermés, il s'est mis au travail, il a fait quelque chose. Et il l'a fait pas seulement à l'époque, il l'a fait encore et encore. Et ça c'est plus rare que d'être un héros qui va se battre.»

 

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