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L'onde
de choc
Lewiston,
une communauté blanche et catholique de 36 000 habitants.
En quelques mois, 1200 immigrants africains musulmans viennent s'y
installer. Kaileigh Tara était mairesse de Lewiston au moment
de l'arrivée des Somaliens : « J'ai
dit à un jeune Somalien qui était dans mon bureau:
j'aime Lewiston, j'ai grandi ici, mais pour quelqu'un comme vous
qui arrivez d'Atlanta où c'est plus chaud, plus ensoleillé,
pourquoi Lewiston, Maine en plein milieu de l'hiver? Vraiment, je
ne comprends pas! »
La
dernière vague d'immigration remonte au début du siècle
dernier. Des centaines de milliers de Canadiens français
ont quitté le Québec pour venir travailler dans les
usines de textiles de la Nouvelle-Angleterre. Lewiston était
alors une ville très prospère où la majorité
des habitants parlaient français. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Les usines ont fermé, en raison des coûts d'énergie
et on parle de moins en moins français à Lewiston.
Cette
fois-ci, ils sont somaliens, ils ont fui la guerre civile dans leur
pays et ils sont venus d'abord à Atlanta. Ils ont décidé
de quitter Atlanta pour des raisons économiques mais aussi
pour offrir une meilleure qualité de vie à leurs enfants.
Ils ont entendu parler de Lewiston par d'autres Somaliens, déjà
établis à Portland, à quelques kilomètres
de là.
Refaire
sa vie à Lewiston
Les
Somaliens ont beaucoup d'enfants. Un autre avantage de la vie à
Lewiston : le coût des loyers, beaucoup moins élevé
qu'à Atlanta. Le taux de chômage dans le Maine est
aussi plus bas que la moyenne nationale. La moitié des adultes
somaliens ont trouvé du travail. Et en moins d'un an, quatre
épiceries ont ouvert leurs portes à Lewiston, où
l'on retrouve notamment des produits exotiques. Les Somaliens ont
installé leur mosquée dans une ancienne épicerie.
L'imam Ibrahim Ismael rêve du jour où il y aura une
grande mosquée à Lewiston.
Kiin
Issa vit depuis un an à Lewiston et elle élève
seule sept enfants : « À Atlanta,
il y a trop de monde et plus de violence. La meilleure place pour
les enfants, c'est ici une vie tranquille, le système scolaire »
L'école
se transforme
Il
y a deux ans, il n'y avait aucun enfant somalien dans les écoles
de Lewiston. Aujourd'hui, ils sont près de 250. La majorité
d'entre eux se retrouvent au primaire, où enseigne Roland
Hachey : « Nous n'étions pas préparés
à ça. Nous étions un peu inquiets. On veut
leur donner une éducation; il ne faut pas oublier les autres
élèves de la classe aussi. [
] Ils nous apprennent
beaucoup. On connaît beaucoup mieux l'Afrique maintenant! »
L'école
a dû embaucher deux enseignants supplémentaires pour
donner des cours d'anglais langue seconde. L'établissement
a su respecter certains éléments de la culture et
de la religion des nouveaux arrivants. On ne sert pas de porc à
la cafétéria et le foulard islamique a causé
plus de curiosité que d'émoi.
La
fameuse lettre du maire Raymond
L'arrivée
des Somaliens a surpris la population et forcé la ville à
trouver de nouvelles sources de financement pour éviter de
taxer ses citoyens. L'adjoint du maire, Phil Nadeau : « Nous
avons été très créatifs au début
ce qui nous a permis de réduire les coûts. Nous avons
obtenu des fonds du Office of Refugee Resettlement qui normalement
ne vient pas en aide à des villes comme Lewiston. Nous avons
convaincu le gouvernement du Maine et le gouvernement fédéral
de nous aider. »
La
ville a donc pu se débrouiller une première fois mais
la crainte de voir d'autres Somaliens a poussé le maire actuel
de Lewiston, Laurier Raymond, à publier en octobre 2002,
une lettre dans laquelle il faisait part de ses inquiétudes.
En voici un extrait :
| Si la demande
augmente, nous devrons taxer davantage les résidents.
La communauté somalienne doit comprendre que nos ressources
et notre générosité sont limitées.
Nous manquons d'argent, d'espace et nous sommes dépassés
par les événements. |
Cette
lettre a fait beaucoup de bruit. Des médias américains
et étrangers ont senti poindre le conflit racial et se sont
précipités à Lewiston. Kaleigh Tara : « J'étais
dans un taxi à Salt Lake City, en Utah pour une conférence
nationale. Et le chauffeur me demande d'où je viens. Je lui
dit : Lewiston, Maine. Tout de suite, il me répond : n'est-ce
pas là la ville où le maire a envoyé une lettre
aux Noirs qui venaient d'arriver? J'étais tellement gênée
que je me suis laissée enfoncée dans mon siège. »
Le
11 janvier 2003, une trentaine de manifestants d'extrême droite
de la World Church of Creators se sont rassemblés à
Lewiston. La plupart d'entre eux ne viennent pas du Maine. Ils se
sont rendus à Lewiston pour dénoncer la présence
des Somaliens. Le même jour, une autre manifestation a lieu
à Lewiston. Celle-là est plus importante. Quelque
6000 manifestants sont venus des quatre coins du Maine pour donner
leur appui aux Somaliens. Une absence très remarquée
fut celle du maire Raymond. Il était en vacances en Floride.
La
lettre du maire a provoqué une véritable commotion
au sein de la communauté somalienne. Les anciens de la communauté
ont répliqué rapidement. Voici un extrait de leur
lettre : « Nous croyons que votre lettre
a encouragé les résidents à faire preuve de
violence physique, verbale et psychologique à l'égard
de notre communauté. »
Le
maire ne s'est jamais excusé mais il a dit regretter que
la lettre ait provoqué toutes ces réactions. Dans
la seule entrevue qu'il a accordée, à la télévision
locale en octobre 2002, il dit : « Je
n'ai pas voulu nuire à qui que ce soit. Je voulais plutôt
aider. Mais ça n'a pas marché. »
Une
fois la poussière retombée
Quant
à la population de Lewiston, elle ne veut surtout pas passer
pour raciste. Mais certains s'interrogent sur les coûts que
peuvent entraîner l'arrivée soudaine d'un si grand
nombre d'étrangers. Rhonda Flannery a l'impression que la
ville est trop généreuse à l'endroit des Somaliens : « Ils
ont 2-3 paniers d'épicerie pleins à craquer. Et vous
savez, c'est difficile pour nous. Nous travaillons très forts,
nous avons quatre enfants et notre panier d'épicerie nous
coûte très cher. C'est vrai que ça nous choque,
car nous aussi on aimerait bien en avoir autant qu'eux. Et en plus,
ils se promènent avec de belles voitures alors que nous
Ici,
la perception générale, c'est qu'ils obtiennent plusieurs
choses gratuitement. »
L'adjoint
du maire affirme que ces rumeurs sont fausses. Et voici ce qu'en
pense Said Tani : « Ça, c'était
des rumeurs. Nos gens sont travaillants, la plupart viennent d'autres
États. Ils ont fui la criminalité et les problèmes
de drogue des grosses villes. Certains disent que le gouvernement
nous donne des voitures mais nous avons nos propres voitures. »
Somaliens
et francophones
Les
Somaliens ont une relation particulière avec les franco-américains.
Les deux communautés ont en commun d'avoir élu domicile
à Lewiston, mais à 150 ans d'intervalle. L'imam Ismael : « En
fait, les Canadiens français ont été les premiers
à nous souhaiter la bienvenue et à nous dire qu'ils
étaient passés par là eux aussi. Ils ont conseillé
les anciens en leur disant de ne pas s'en faire. »
En
conclusion
Le
nombre de Somaliens s'est stabilisé depuis un an. Lewiston
est devenue bien malgré elle une exemple à suivre
pour gérer un afflux de population comme celui-là.
Quant au maire Raymond, il a choisi de ne pas briguer un deuxième
mandat.

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