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Adaptation pour Internet :Danielle Beaudoin

Émission du 10 octobre 2003

LA SOMALIE AU MAINE

En quelques semaines, plus d'un millier de Somaliens sont venus s'installer à Lewiston, au Maine. Un millier d'Africains musulmans dans cette petite ville blanche des États-Unis. Il n'a fallu que la publication d'une lettre du maire, manifestant ses inquiétudes devant une telle invasion, pour que les esprits s'enflamment. Manifestations de néonazis, slogans hostiles. Les Somaliens ont pensé partir ailleurs, jusqu'à ce qu'enfin le vent tourne avec des rassemblements encore plus massifs en leur faveur.

Journaliste : Josée Dupuis
Réalisatrice : Kathleen Royer

 

L'onde de choc

Lewiston, une communauté blanche et catholique de 36 000 habitants. En quelques mois, 1200 immigrants africains musulmans viennent s'y installer. Kaileigh Tara était mairesse de Lewiston au moment de l'arrivée des Somaliens : « J'ai dit à un jeune Somalien qui était dans mon bureau: j'aime Lewiston, j'ai grandi ici, mais pour quelqu'un comme vous qui arrivez d'Atlanta où c'est plus chaud, plus ensoleillé, pourquoi Lewiston, Maine en plein milieu de l'hiver? Vraiment, je ne comprends pas! »

La dernière vague d'immigration remonte au début du siècle dernier. Des centaines de milliers de Canadiens français ont quitté le Québec pour venir travailler dans les usines de textiles de la Nouvelle-Angleterre. Lewiston était alors une ville très prospère où la majorité des habitants parlaient français. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les usines ont fermé, en raison des coûts d'énergie et on parle de moins en moins français à Lewiston.

Cette fois-ci, ils sont somaliens, ils ont fui la guerre civile dans leur pays et ils sont venus d'abord à Atlanta. Ils ont décidé de quitter Atlanta pour des raisons économiques mais aussi pour offrir une meilleure qualité de vie à leurs enfants. Ils ont entendu parler de Lewiston par d'autres Somaliens, déjà établis à Portland, à quelques kilomètres de là.

Refaire sa vie à Lewiston

Les Somaliens ont beaucoup d'enfants. Un autre avantage de la vie à Lewiston : le coût des loyers, beaucoup moins élevé qu'à Atlanta. Le taux de chômage dans le Maine est aussi plus bas que la moyenne nationale. La moitié des adultes somaliens ont trouvé du travail. Et en moins d'un an, quatre épiceries ont ouvert leurs portes à Lewiston, où l'on retrouve notamment des produits exotiques. Les Somaliens ont installé leur mosquée dans une ancienne épicerie. L'imam Ibrahim Ismael rêve du jour où il y aura une grande mosquée à Lewiston.

Kiin Issa vit depuis un an à Lewiston et elle élève seule sept enfants : « À Atlanta, il y a trop de monde et plus de violence. La meilleure place pour les enfants, c'est ici une vie tranquille, le système scolaire »

L'école se transforme

Il y a deux ans, il n'y avait aucun enfant somalien dans les écoles de Lewiston. Aujourd'hui, ils sont près de 250. La majorité d'entre eux se retrouvent au primaire, où enseigne Roland Hachey : « Nous n'étions pas préparés à ça. Nous étions un peu inquiets. On veut leur donner une éducation; il ne faut pas oublier les autres élèves de la classe aussi. […] Ils nous apprennent beaucoup. On connaît beaucoup mieux l'Afrique maintenant! »

L'école a dû embaucher deux enseignants supplémentaires pour donner des cours d'anglais langue seconde. L'établissement a su respecter certains éléments de la culture et de la religion des nouveaux arrivants. On ne sert pas de porc à la cafétéria et le foulard islamique a causé plus de curiosité que d'émoi.

La fameuse lettre du maire Raymond

L'arrivée des Somaliens a surpris la population et forcé la ville à trouver de nouvelles sources de financement pour éviter de taxer ses citoyens. L'adjoint du maire, Phil Nadeau : « Nous avons été très créatifs au début ce qui nous a permis de réduire les coûts. Nous avons obtenu des fonds du Office of Refugee Resettlement qui normalement ne vient pas en aide à des villes comme Lewiston. Nous avons convaincu le gouvernement du Maine et le gouvernement fédéral de nous aider. »

La ville a donc pu se débrouiller une première fois mais la crainte de voir d'autres Somaliens a poussé le maire actuel de Lewiston, Laurier Raymond, à publier en octobre 2002, une lettre dans laquelle il faisait part de ses inquiétudes. En voici un extrait :

Si la demande augmente, nous devrons taxer davantage les résidents. La communauté somalienne doit comprendre que nos ressources et notre générosité sont limitées. Nous manquons d'argent, d'espace et nous sommes dépassés par les événements.

Cette lettre a fait beaucoup de bruit. Des médias américains et étrangers ont senti poindre le conflit racial et se sont précipités à Lewiston. Kaleigh Tara : « J'étais dans un taxi à Salt Lake City, en Utah pour une conférence nationale. Et le chauffeur me demande d'où je viens. Je lui dit : Lewiston, Maine. Tout de suite, il me répond : n'est-ce pas là la ville où le maire a envoyé une lettre aux Noirs qui venaient d'arriver? J'étais tellement gênée que je me suis laissée enfoncée dans mon siège. »

Le 11 janvier 2003, une trentaine de manifestants d'extrême droite de la World Church of Creators se sont rassemblés à Lewiston. La plupart d'entre eux ne viennent pas du Maine. Ils se sont rendus à Lewiston pour dénoncer la présence des Somaliens. Le même jour, une autre manifestation a lieu à Lewiston. Celle-là est plus importante. Quelque 6000 manifestants sont venus des quatre coins du Maine pour donner leur appui aux Somaliens. Une absence très remarquée fut celle du maire Raymond. Il était en vacances en Floride.

La lettre du maire a provoqué une véritable commotion au sein de la communauté somalienne. Les anciens de la communauté ont répliqué rapidement. Voici un extrait de leur lettre : « Nous croyons que votre lettre a encouragé les résidents à faire preuve de violence physique, verbale et psychologique à l'égard de notre communauté. »

Le maire ne s'est jamais excusé mais il a dit regretter que la lettre ait provoqué toutes ces réactions. Dans la seule entrevue qu'il a accordée, à la télévision locale en octobre 2002, il dit : « Je n'ai pas voulu nuire à qui que ce soit. Je voulais plutôt aider. Mais ça n'a pas marché. »

Une fois la poussière retombée…

Quant à la population de Lewiston, elle ne veut surtout pas passer pour raciste. Mais certains s'interrogent sur les coûts que peuvent entraîner l'arrivée soudaine d'un si grand nombre d'étrangers. Rhonda Flannery a l'impression que la ville est trop généreuse à l'endroit des Somaliens : « Ils ont 2-3 paniers d'épicerie pleins à craquer. Et vous savez, c'est difficile pour nous. Nous travaillons très forts, nous avons quatre enfants et notre panier d'épicerie nous coûte très cher. C'est vrai que ça nous choque, car nous aussi on aimerait bien en avoir autant qu'eux. Et en plus, ils se promènent avec de belles voitures alors que nous…Ici, la perception générale, c'est qu'ils obtiennent plusieurs choses gratuitement. »

L'adjoint du maire affirme que ces rumeurs sont fausses. Et voici ce qu'en pense Said Tani : « Ça, c'était des rumeurs. Nos gens sont travaillants, la plupart viennent d'autres États. Ils ont fui la criminalité et les problèmes de drogue des grosses villes. Certains disent que le gouvernement nous donne des voitures mais nous avons nos propres voitures. »

Somaliens et francophones

Les Somaliens ont une relation particulière avec les franco-américains. Les deux communautés ont en commun d'avoir élu domicile à Lewiston, mais à 150 ans d'intervalle. L'imam Ismael : « En fait, les Canadiens français ont été les premiers à nous souhaiter la bienvenue et à nous dire qu'ils étaient passés par là eux aussi. Ils ont conseillé les anciens en leur disant de ne pas s'en faire. »

En conclusion

Le nombre de Somaliens s'est stabilisé depuis un an. Lewiston est devenue bien malgré elle une exemple à suivre pour gérer un afflux de population comme celui-là. Quant au maire Raymond, il a choisi de ne pas briguer un deuxième mandat.


En raison des droits d'auteur, ce reportage ne sera pas disponible sur Internet.


POUR EN SAVOIR PLUS

Dossier des archives de Radio-Canada sur le conflit somalien 

Nouvelles du réseau ABC sur les réfugiés somaliens à Lewiston, Maine
En anglais.

Communiqué du département d'État américain au sujet de l'arrivée de réfugiés somaliens aux Etats-Unis

Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU (section française)

 

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