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Adaptation pour Internet : DANIELLE BEAUDOIN

Émission du 26 septembre 2003

QUAND ON TOURNE LE DOS À LA MER

Au printemps dernier, un nouveau décret a mis fin à la pêche à la morue dans l'est du pays. Les stocks de poisson seraient épuisés une fois de plus. Est-ce la faute des gouvernements qui ont négligé le contrôle sur la pêche, ou la faute de la technologie qui a permis aux grands bateaux de vider la mer? Pendant qu'on s'interroge sur les responsabilités de chacun, des familles entières doivent abandonner leurs villages parce que la pêche qui les a fait vivre depuis des générations n'a plus d'avenir.

Esther Lapointe et Luc Mariot ont rencontré quelques-unes de ces familles de Terre-Neuve qui ont vécu des vies prospères à cause du poisson et qui doivent maintenant tourner le dos à la mer.

Journaliste : Luc Mariot
Réalisatrice : Esther Lapointe

 

De l'histoire ancienne

On pêche la morue depuis toujours à Terre-Neuve. Les autochtones la pêchaient il y a 4500 ans. En l'an 1000, les Vikings la pêchaient aussi. Il y a 500 ans, la morue attirait les Européens vers cette île éloignée au climat tourmenté. Au 17e siècle, 20 000 hommes pêchaient chaque année dans les eaux de Terre-Neuve et séchaient la morue sur ses côtes.

Robert Spence vient d'une famille de pêcheurs. Il pêche depuis l'âge de 14 ans. Il a connu le temps de l'abondance, où il était possible de pêcher 11 mois durant. Il a aussi connu la suite : la surpêche et le déclin des stocks. Robert Spence : « Dans mon temps, quand j'ai commencé, on pêchait autant qu'on voulait. Mais ce n'était pas beaucoup. Nous n'avions pas l'équipement, juste des trappes, pas de grands filets, juste des lignes avec appâts. Il y avait beaucoup de pêcheurs. Tout le monde gagnait sa vie. C'était une bonne vie, mais il y avait beaucoup de poisson. »

Tourner le dos à la mer?

Monty Gould refuse de croire qu'il n'y aura plus de pêche à la morue. L'hiver dernier, il a rédigé un projet de pêche responsable pour sauvegarder le mode de vie et le savoir-faire des pêcheurs de la côte en tenant compte des stocks de poissons disponibles. C'était avant l'annonce de la fermeture totale de la pêche.

« Cette période-ci est la pire que j'aie vécue depuis que je suis pêcheur. Ce n'était pas nécessaire. Nous croyons que cela n'est pas nécessaire. C'est pourquoi c'est plus dur. Si au moins j'étais sûr qu'il n'y a plus de poisson, je pourrais l'accepter, mais je ne peux pas l'accepter comme cela. » - Monty Gould

Vernon Lavers n'a pas encore 40 ans et son avenir de pêcheur est de plus en plus sombre. Il est financièrement sur la corde raide et très dépendant de l'assurance-chômage. « J'essaie de tenir. Je travaille où je peux pour me faire quelques sous. C'est très dur, mais autrement, je devrais faire mes bagages et m'en aller. Je n'aurais pas d'autre choix. Mon fils a 10 ans. Il veut être pêcheur et je veux le détourner de ça. […] Nous ne partirons pas avant d'y être forcés. »

Après le premier moratoire, de nombreux pêcheurs de morue se sont rabattus sur la crevette et le crabe. D'autres, comme Bernard et Jocelyne Hynes, pêchent divers poissons et le homard. La pêche au homard est lucrative, mais la saison est courte. En fait, dans le cœur des Terre-Neuviens, rien ne remplace la morue.

Jocelyne Hynes pêche le homard depuis cinq ans avec son père. Elle est allée à l'université et elle est revenue : « Mon père voulait que j'étudie pour ne pas dépendre de la pêche, mais c'est ici qu'est mon cœur. Je suis revenue parce que j'ai toujours voulu être une pêcheuse. » C'est une exception dans la région. La majorité des jeunes de son âge sont partis chercher du travail ailleurs.

Tourner le dos au Canada?

La fermeture de la pêche a ravivé le sentiment indépendantiste chez bon nombre de Terre-Neuviens. Deux semaines après cette fermeture, le premier ministre de Terre-Neuve demandait au gouvernement fédéral de redonner à la province un contrôle partiel de la gestion de la pêche. Une demande refusée par Ottawa. Beaucoup de Terre-Neuviens sont frustrés. Ils se sentent trahis par le Canada.

Le premier moratoire avait mené à la perte de 40 000 emplois dans l'est du Canada. Aujourd'hui, le gouvernement fédéral parle de la perte de 3000 emplois dans les provinces de l'Atlantique. Mais Terre-Neuve n'est pas du même avis : la perte s'élève plutôt à 15 000 emplois.

Au fil des quotas de pêche et des moratoires, les pêcheurs sont devenus de plus en plus dépendants des compensations financières de l'État, qui ont permis jusqu'à maintenant la survie de nombreux villages. Mais l'argent n'est pas tout, et la perspective de dépendre de l'État heurte la fierté de nombreux Terre-Neuviens.

L'avenir de l'île

Les yeux sont toujours tournés vers la mer. Pourtant, ce n'est plus le poisson qu'on y voit, c'est plutôt le pétrole. La survie de l'île passe surtout aujourd'hui par l'or noir. La production pétrolière au large des côtes a déjà permis à Terre-Neuve d'enregistrer la meilleure croissance économique de toutes les provinces canadiennes l'an dernier. Et cette province sera encore cette année en tête du peloton, toujours grâce au pétrole.
Les pêcheurs luttent vainement pour maintenir un mode de vie transmis de père en fils. Quel sort leur est réservé? Une chose est sûre : lorsqu'on vit à Terre-Neuve, il est impossible de tourner complètement le dos à la mer.

« Mes racines sont ici et elles sont très solides. La mer coule dans mes veines. » - Monty Gould, pêcheur




 

 

POUR VISIONNER
LE REPORTAGE


Première partie

Deuxième partie


POUR EN SAVOIR PLUS

« Il était une fois la morue... »
Reportage diffusé à La semaine verte - 20 juillet 2003

« L'avenir des pêcheurs de morue »
Reportage de Sébastien Perron diffusé à Dimanche Magazine le 4 mai 2003.

Patrimoine de Terre-Neuve et du Labrador
Contient une section sur la pêche.

Règlement du fédéral sur la pêche de Terre-Neuve

Site du gouvernement de Terre-Neuve et Labrador

Pêches et Océans Canada



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